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Coup d’État en Tunisie : pourquoi ses jours pourraient être comptés

Une source algérienne haut placée confie à MEE que le coup d’État n’a aucune perspective et que l’Algérie ne tolérera pas un autre homme fort totalitaire à la tête de la Tunisie
Le président tunisien Kais Saied s’exprime à Tunis, le 2 septembre 2020 (AFP)

Le coup d’État du président tunisien Kais Saied est en perte de vitesse. Il n’obtient pas le soutien étranger dont il a besoin pour diriger le pays tout seul, et des cercles de plus en plus larges de Tunisiens réalisent désormais qui est à la tête de l’État, du gouvernement et de la justice. 

Du point de vue de Saied, ni les purges ni les nominations ne vont assez vite. Zouhair Maghzaoui, secrétaire général du Mouvement du peuple (al-chaab, parti qui soutient le président), a proposé d’étendre à six mois la suspension du Parlement prononcée par Saied.

Le soutien étranger est important pour un petit pays aussi fauché que la Tunisie, qui ne peut pas se permettre de payer les salaires de son énorme service public et doit 6 milliards de dollars en remboursement de dette étrangère rien que cette année. 

Par conséquent, ce que pensent les acteurs étrangers impliqués dans l’économie tunisienne compte – et ces derniers ne disent pas ce que Saied veut entendre.

Si Saied fait la sourde oreille, ce n’est pas le cas d’un nombre croissant de Tunisiens autour de lui

Les ambassadeurs allemand, italien et américain lui ont tous trois demandé de rétablir le Parlement aussi vite que possible, selon des sources tunisiennes et italiennes. Les Américains l’ont empêché d’organiser un rassemblement de masse en faveur de sa prise de pouvoir, m’ont rapporté des sources tunisiennes bien informées. Tous ont transmis des messages de soutien à Rached Ghannouchi, président du Parlement et dirigeant d’Ennahdha, ainsi qu’à d’autres dirigeants de partis.

Si les messages transmis à Saied sont privés, les messages publics de condamnation fusent. Les sénateurs américains Jim Risch et Bob Menendez, membre haut placé et président de la commission des Affaires étrangères du Sénat, se disent « profondément inquiets » de la tension et l’instabilité croissantes en Tunisie. « Le président doit renouveler son engagement envers les principes démocratiques qui sous-tendent les relations américano-tunisiennes et l’armée doit jouer son rôle dans une démocratie constitutionnelle. »

Kais Saied pourrait tenter d’ignorer tout cela, maintenant qu’il pense avoir des garanties de soutien financier de la part des Émiratis et des Saoudiens. Mais avant de prendre ces promesses pour argent comptant, il devrait demander aux Soudanais ce qu’ils en pensent.

Lorsque Omar el-Béchir a été chassé de la présidence en avril 2019, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont promis 3 milliards de dollars d’aide au Soudan. Seuls 750 millions de cette aide ont été versés, et plus rien depuis l’accord de partage de pouvoir avec l’armée en 2019. Désormais, l’Arabie saoudite a promis d’investir 3 milliards de dollars dans un fonds conjoint au Soudan, tout en « renouvelant son engagement » envers le prêt de 2019, dont seuls 300 millions de dollars ont été versés. 

Les promesses et les actes sont deux choses distinctes et en attendant, l’inflation au Soudan culmine à 400 %.

L’approche de l’Algérie

Mais Saied devrait avant tout s’inquiéter du gouvernement algérien. La Tunisie est un petit pays avec de grands voisins. Ni l’Égypte ni les Émirats, qui ont respectivement organisé et financé ce coup d’État, ne comptent parmi eux. 

L’Algérie a commencé par une approche prudente et patiente. Le ministre algérien des Affaires étrangères Ramtane Lamamra s’est envolé pour Tunis pour transmettre un « message verbal du président algérien Abdelmadjid Tebboune », mais son contenu n’a pas été rendu public. Il s’est également rendu au Caire pour rencontrer le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, suite à quoi la présidence égyptienne a publié le communiqué suivant : « Un consensus a été atteint […] en faveur d’un soutien total du président tunisien Kais Saied et tout ce qui est susceptible de préserver la stabilité de la Tunisie et d’exécuter la volonté et les choix du peuple tunisien, afin de préserver leurs capacités et la sécurité de leur pays. »

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Les Algériens n’ont pas publié de communiqué en ce sens. 

Lorsqu’il a été clair que leur message n’était pas entendu, le chef d’état-major de l’armée algérienne, le général Saïd Chengriha, a alors pris la parole. Il a déclaré : « Les complots nourris contre l’Algérie et son peuple ne sont pas le fruit de l’imagination comme certains essaient de le faire penser, c’est une véritable réalité visible par tous ».

Quelques jours plus tôt, l’Algérie a retiré l’accréditation de la chaîne de télévision saoudienne Al-Arabiya, l’accusant de « propager de fausses informations ».  Le général a clairement mis en garde l’Arabie saoudite, les Émirats et l’Égypte.

Implications internationales

L’Algérie considère Tunis comme son arrière-cour et la porte vers Tripoli, ayant un intérêt régional clair dans les événements à la fois en Tunisie et en Libye. L’Égypte, les Émirats arabes unis et la Russie ont tenté d’imposer un général renégat de l’ère Kadhafi, Khalifa Haftar, en Libye. Les forces de Haftar sont arrivées à quelques kilomètres du centre-ville de Tripoli avant d’être repoussées par les drones turcs. Haftar a échoué et en conséquence, une administration par intérim avec le soutien à la fois de l’est et de l’ouest a été mise en place. 

Ayant échoué en Libye, les Émiratis tentent désormais de faire la même chose en Tunisie – ou du moins, c’est comme ça que le voient les Algériens. Et ils pourraient avoir raison.

Une source algérienne haut placée a déclaré à MEE : « Ce coup d’État n’a aucune chance de réussir. Nous avons demandé que Kais Saied négocie avec [Rached] Ghannouchi et nous savons exactement comment les Égyptiens et les Émiratis ont influencé ce coup d’État. Nous ne voulons pas d’un autre Haftar à Tunis. Nous ne voulons pas d’un gouvernement à Tunis asservi à ces forces. » C’est parfaitement clair et plutôt franc.

Des militaires tunisiens surveillent la zone entourant le Parlement à Tunis, le 26 juillet 2021 (AFP)
Des militaires tunisiens surveillent la zone entourant le Parlement à Tunis, le 26 juillet 2021 (AFP)

Les Italiens sont également inquiets pour la Libye. L’ancien Premier ministre Romano Prodi a déclaré que ce qui se passait en Tunisie n’était pas un problème interne : « Les conséquences d’une dérive autocrate dépasseront les frontières de la Tunisie. Nous, Européens, perdons en influence politique sur la rive sud de la Méditerranée. »

Tout cela affecte directement l’Italie, estime-t-il, non seulement à cause du danger accru de COVID-19, mais à cause des vagues d’immigrants attendues.

Le gouvernement turc s’inquiète également des événements en Tunisie, en particulier parce qu’il a le sentiment que la récente détente de l’Égypte et des Émirats avec Ankara pourrait avoir été une ruse pour distraire la Turquie de ce qui se passait réellement, à savoir une initiative contre la Tunisie.

La démonstration de force turque en Libye a été décisive. Elle a stoppé non seulement Haftar mais les projets de toutes les forces qui étaient derrière lui : les Russes, les Émiratis, les Israéliens et les Français, qui ont tous à un moment ou un autre soutenu Haftar sur le plan militaire. Mais la Turquie aurait-elle pu quitter des yeux le principal objectif, qui a toujours été la Tunisie, dans le plan visant à maintenir la pression sur Tripoli ?

Faire la sourde oreille

À Tunis, cependant, Kais Saied fait la sourde oreille. Les diplomates italiens sont perplexes. Il ne comprend pas que la démocratie est le pluralisme, que ce n’est pas agir en leader populiste contre les députés qu’il accuse de corruption, se lamentent-ils. En effet, il ne comprend pas.

En 2019, quand Saied était un candidat marginal à la présidentielle s’exprimant contre la corruption, il avait donné une interview dans laquelle il énonçait ouvertement ses plans. Interrogé sur son programme électoral, il avait répondu : « Je propose un projet [depuis des années pour] de nouvelles fondations… Il doit y avoir une nouvelle pensée politique et un nouveau texte constitutionnel. » 

L’instable Saied leur donne toutes les raisons de s’inquiéter. Ils ne le croient pas, ils ne lui font pas confiance et ne le soutiennent pas

Saied ajoutait que s’il accédait à la présidence, il se débarrasserait des élections législatives, faisant remarquer : « La démocratie parlementaire en Occident est corrompue et son heure est venue… Regardez ce qui se passe en France avec les Gilets jaunes, et en Algérie et au Soudan. Les partis sont voués à disparaître. Leur heure est venue… leur mort pourrait prendre du temps, mais assurément dans quelques années, leur rôle aura disparu. Le pluralisme s’éteindra de lui-même… Nous sommes entrés dans une nouvelle ère historique. C’est la nouvelle révolution. »

La journaliste lui a ensuite demandé : « Est-ce que le problème, ce sont les partis ou les Tunisiens qui ne lisent pas ? » Saied a répondu : « Le problème, ce sont les partis. Leur rôle a disparu. »  

Il a en outre déclaré son intention claire de sévir contre les organisations de la société civile en Tunisie, annonçant qu’il avait « un projet visant à mettre fin au soutien à l’ensemble des sociétés, qu’elles soient [tunisiennes] ou étrangères, parce qu’elles sont utilisées comme moyen d’interférer dans nos affaires ».

Ce n’est ni un programme politique, ni un projet économique. La réaction de Saied à l’hostilité rencontrée auprès de l’administration Biden fut de renvoyer son ambassadeur aux États-Unis, un homme qu’il avait accessoirement nommé un an avant. Son programme économique consiste à faire payer aux riches magnats les dépenses pour les régions pauvres. Ce n’est pas un projet et l’idée n’est pas nouvelle. Son idée de la politique monétaire est d’appeler les banques à réduire les taux d’intérêt. Pour que ce soit crédible, ce n’est pas au président de le faire, c’est le travail de la Banque centrale. Et comme nous l’avons vu en Turquie, ce n’est pas une politique qui impressionne les marchés. 

Des raisons de s’inquiéter

Il faut également préciser que l’Égypte, son plus proche allié, n’est pas un bon exemple. Elle est incomparablement plus pauvre et plus faible aujourd’hui que lorsque Sissi a pris le pouvoir lors d’un coup d’état militaire en 2013. Le jour même où le ministre égyptien des Affaires étrangères a rencontré Saied pour lui apporter son soutien total, Sissi a annoncé des mesures visant à réduire les subventions publiques sur le painpremier essai depuis l’ère Sadate et les émeutes que cela avait provoqué à l’époque. 

L’ironie d’ériger l’Égypte en modèle à suivre pour la Tunisie est parfaitement résumée dans les statistiques : l’Égypte a un taux de pauvreté significativement plus élevé que la Tunisie – 31 % contre 19 % en 2020.

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Si Saied fait la sourde oreille, ce n’est pas le cas d’un nombre croissant de Tunisiens autour de lui – parce que l’instabilité de son style de gouvernance peu fiable, individuel et hâtif commence à les affecter également.

Ses forces ont fait le siège de l’ordre des avocats tunisiens, cherchant à arrêter un de ses membres. Vaillamment, les avocats ont tenu bon et refusé de livrer Mehdi Zagrouba. Par conséquent, la justice militaire a reculé lundi et a abandonné les charges contre ce dernier et quatre autres députés, tous membres de la coalition al-Karama au Parlement. 

Ce n’est pas seulement un combat contre un président populiste totalitaire ou un Parlement dominé par les islamistes. De plus en plus, les Tunisiens se demandent où Saied emmène la Tunisie.

Les inquiétudes de ses voisins autour de la Méditerranée ne s’ancrent pas principalement dans la querelle entre la démocratie directe et la démocratie représentative. Ils s’inquiètent pour la stabilité de la Tunisie. L’instable Saied leur donne toutes les raisons de s’inquiéter. Ils ne le croient pas, ils ne lui font pas confiance et ne le soutiennent pas. Je pense que les jours du coup d’État sont comptés. 

David Hearst est cofondateur et rédacteur en chef de Middle East Eye. Commentateur et conférencier sur des sujets liés à la région, il se concentre également sur l’Arabie saoudite en tant qu’analyste. Ancien éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, il en a été le correspondant en Russie, en Europe et à Belfast. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is co-founder and editor-in-chief of Middle East Eye. He is a commentator and speaker on the region and analyst on Saudi Arabia. He was The Guardian's foreign leader writer, and was correspondent in Russia, Europe, and Belfast. He joined the Guardian from The Scotsman, where he was education correspondent.