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Tunisie : après les législatives, les inconnues du troisième tour

Dans le Parlement fragmenté sorti des urnes dimanche, le vainqueur – Ennahdha ou Qalb Tounes – devra négocier âprement la formation d’une coalition. Les reniements post-électoraux se vendront au prix fort
Une première place exposerait Ennahdha aux critiques dans une situation de crise économique aggravée par les contraintes financières croissantes et peser sur la démarche de transformation intérieure nécessaire pour enrayer le déclin relatif du parti (AFP)
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TUNIS, Tunisie

La vie politique tunisienne n’est pas avare de rebondissements. Malgré les tendances annoncées qui le classaient deuxième, Ennahdha (parti d’inspiration islamiste) serait arrivé en tête, selon les premières estimations. 

Sanctionné au premier tour de la présidentielle du 15 septembre par l’élimination de son candidat, Abdelfattah Mourou, Ennahdha devance Qalb Tounes, le parti de Nabil Karoui, qualifié pour le second tour dimanche et toujours en détention préventive. 

À peine les bureaux fermés, à 18 h 30, Qalb Tounes revendiquait sa victoire. Mais les sondages de sortie des urnes convergeaient pour lui attribuer la deuxième place.

Projection des résultats selon des estimations de sortie des urnes (Les Cahiers de la liberté)

Ennahdha a-t-il réussi à capter à son profit une partie de la dynamique en faveur de Kais Saied, arrivé en tête du premier tour ? 

L’électorat de Qalb Tounes, travaillé essentiellement par un intense travail de distribution d’aides sociales depuis plusieurs mois, est-il finalement plus difficile à mobiliser ? 

Toujours est-il que c’est à Ennahdha que reviendra la responsabilité de proposer un chef du gouvernement si sa première place se confirme.

Or, c’est là que les ennuis commencent. Cette position – et l’obligation de gouverner qu’elle induit – placera Ennahdha en première ligne sur le front des critiques dans une situation de crise économique aggravée par les contraintes financières croissantes. 

C’est à Ennahdha que reviendra la responsabilité de proposer un chef du gouvernement si sa première place se confirme. Or, c’est là que les ennuis commencent

Elle va aussi peser sur la démarche de transformation intérieure nécessaire pour enrayer le déclin relatif du parti de Rached Ghannouchi, qui continue à perdre des électeurs et des sièges à l’assemblée. La nécessité de serrer les rangs pour soutenir le gouvernement ne sera guère propice aux remises en question. 

Mais le plus difficile sera de former une coalition gouvernementale, véritable troisième tour de ces élections. À l’heure où ces lignes sont écrites, on ne dispose que de projections en sièges partielles, et pas encore de résultats des dépouillements.

Alors que l’attribution d’une cinquantaine de sièges sur 217 reste à déterminer, les estimations donnent à Ennahdha une quarantaine de sièges, contre environ 35 à Qalb Tounes. Loin des 109 nécessaires à l’obtention d’une majorité. Pour résoudre l’équation, les inconnues sont nombreuses. 

Mais avant d’évoquer les scénarios possibles de ce troisième tour, une première observation s’impose. C’est le début de clarification dans principaux champs idéologiques exprimés par les urnes et qui structureront la prochaine assemblée. 

Souverainistes versus post-destouriens

Dans l’esprit de ce que propose le collectif Les Cahiers de la liberté, on peut distinguer deux grands groupes.

D’une part, un ensemble souverainiste, conservateur et plus ou moins « révolutionnaire » dans le sens où il dispute la place des élites établies.

Dans cette famille, on compte Ennahdha, la toute nouvelle coalition al-Karama créée dans le sillage de Seif Eddine Makhlouf – candidat à la présidentielle qui capte la composante la plus radicale (et la plus jeune) de l’électorat d’Ennahdha –, et Harakat Ech’Chaab (le Mouvement du peuple). Son émergence comme une tendance massive au sein de l’électorat tunisien est l’un des phénomènes majeurs de cette séquence électorale. 

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D’autre part, une famille post-destourienne, dans le sens où elle recueille l’héritage nationaliste, séculariste du bourguibisme (et une partie des cadres du RCD, le parti du pouvoir sous l’ancien régime), mais dans une formulation actualisée, beaucoup plus libérale sur un plan économique. 

Elle se compose de Qalb Tounes, Tahya Tounes (le parti du Premier ministre Youssef Chahed), de petites formations comme al-Badil (de l’ancien Premier ministre Mehdi Jomaa), ou encore de Aich Tounsi (des mécènes Olfa et Guillaume Rambourg). 

On peut y inclure aussi le Parti destourien libre (PDL) d’Abir Moussi, héritier revendiqué du RCD, par certains aspects proche de la famille souverainiste et conservatrice, mais totalement opposé aux partis qui la composent, et notamment Ennahdha. 

La gauche, socialiste ou sociale-démocrate, elle, a totalement disparu du paysage

Parfaite antithèse du PDL, le Mouvement démocratique de Mohamed Abbou, libéral sur le plan économique et sociétal, mais farouchement opposé à tout ce qui représente l’ancien régime, et notamment la corruption, continue de progresser.

À tout cela s’ajoutera un nombre conséquent d’élus indépendants, mais dont les positionnements pourraient s’inscrire dans l’une des deux familles. La gauche, socialiste ou sociale-démocrate, elle, a totalement disparu du paysage. 

Renier les postures électorales

Maintenant que le tableau est dressé, comment peut-il s’animer pour dégager une majorité ? Il semble peu probable qu’Ennahdha ou Qalb Tounes puisse rassembler une majorité séparément. Rapidement, la nécessité de s’allier s’imposera, mais il faudra renier les postures électorales. 

Passer outre la lettre adressée par Nabil Karoui la semaine dernière depuis sa prison à Rached Ghannouchi pour lui signifier que jamais il ne s’allierait à lui. Faire oublier les déclarations de soutien « révolutionnaire » de Rached Ghannouchi à Kais Saied, le concurrent de Nabil Karoui à la présidentielle (voire préparer le terrain dès cette semaine en modérant ce soutien).

Ces postures et ces reniements post-électoraux auront leur prix. En termes de concessions dans le prochain gouvernement et de dissensus dans chacune des deux formations.

Selon l’Instance supérieure indépendante pour les élections (où sont stockées les urnes, sur la photo), la participation n’a atteint que 41,3 %, bien en deçà des 68 % de 2014 (AFP)

Qalb Tounes, dont certains cadres sont toujours farouchement hostiles à Ennahdha, connaîtra-t-il le même sort que Nidaa Tounes ? De combien de soutiens Ennahdha devra-t-il payer ce nouveau revirement tactique ? Dans ce jeu du « consensus », les partis s’épuisent pour exercer le pouvoir. 

Mais même alliées, ces deux forces n’atteindront pas la majorité absolue. Il leur faudra l’appoint d’autres formations. Mohamed Abbou, du Mouvement démocratique a déjà annoncé qu’il refusera une alliance avec l’une ou l’autre.

Selon l’article 89 de la Constitution, un Premier ministre choisi par le parti arrivé en tête aura un mois renouvelable pour former un gouvernement

Son porte-parole Ghazi Chaouachi a cependant laissé deviner les conditions sous lesquelles il pourrait participer : « Nos électeurs nous ont élus pour gouverner », a-t-il rappelé et son parti pourrait « faire partie d’une composition [autour] d’un programme pour sortir le pays de la crise ». 

Tahya Tounes, le parti de Youssef Chahed, pourra-t-il siéger avec le parti de Nabil Karoui qui le tient pour responsable de ses déboires judiciaires ? Les deux hommes ont multiplié les déclarations hostiles durant toute la campagne. 

La position de départ du Mouvement du peuple n’est pas connue. Quant à la coalition al-Karama et au PDL, leurs antagonismes respectifs avec l’autre camp semblent difficilement dépassables. Le recrutement d’élus indépendants n’offrirait qu’une garantie friable à une coalition.

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Selon l’article 89 de la Constitution, un Premier ministre choisi par le parti arrivé en tête aura un mois renouvelable pour former un gouvernement. S’il échoue, le chef de l’État engage des consultations et propose un chef du gouvernement. 

Si au bout de quatre mois, aucun n’a obtenu la confiance du Parlement, le président peut le dissoudre et rappeler les électeurs. Comme l’a rappelé au passage Ghazi Chaouachi, « une dissolution du Parlement serait catastrophique. La Tunisie ne supportera pas de nouvelles élections ». Les nouveaux élus sont donc condamnés à s’entendre. 

Quel sera le temps nécessaire et le prix à payer pour reniement des principes proclamés pour séduire les électeurs ? C’est toute la question.