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Tunisie : Ennahdha a-t-il épuisé sa mission historique ? 

Promis à une longue hégémonie culturelle après 2011, Ennahdha paie au prix fort son intégration au pouvoir et au système partisan
Rached Ghannouchi face à ses militants lors du congrès d’Ennahdha, en mai 2016 (Thierry Brésillon/MEE)
Par
TUNIS, Tunisie

Ce doit être une sensation étrange pour les dirigeants d’Ennahdha de ne pas se trouver au centre des tensions et des polémiques dans cette campagne électorale.

C’est sur Kais Saied cette fois, arrivé en tête de la présidentielle le 15 septembre, que s’abat la foudre des accusations anxiogènes plus ou moins fantaisistes.

Le parti a pu briser un tabou et présenter un candidat à la présidentielle sans susciter d’émoi particulier

Ennahdha ne fait plus vraiment peur. Le parti a pu briser un tabou et présenter un candidat à la présidentielle sans susciter d’émoi particulier.

C’est sans doute un bénéfice non négligeable d’une patiente stratégie d’intégration au pouvoir.

Peut-être ce passage au second plan dans la campagne s’explique-t-il aussi par la personnalité plutôt rassurante de son candidat, Abdelfattah Mourou, et son absence au second tour.

La virulence des attaques et des soupçons se réveillera peut-être à l’approche des législatives du 6 octobre et la perspective d’une majorité relative qui lui donnerait la possibilité de proposer le Premier ministre, ou lors des négociations pour la formation d’une coalition avec ou sans le parti.

Une peau de chagrin

Mais les chiffres parlent. Son électorat se réduit d’élection en élection : 1,5 million (37 %) pour la Constituante de 2011, 947 000 (27 %) pour les législatives de 2014, 517 000 (28 %) pour les municipales de 2018, 434 000 (12 %) pour la dernière présidentielle.

Comme la peau de chagrin du personnage de Balzac, il rétrécit à mesure que le parti satisfait sa volonté de participer au pouvoir. Même si cette participation a renforcé son acceptabilité, nationale et internationale, elle semble avoir été coûteuse en terme de popularité.

Rached Ghannouchi, le leader d’Ennahdha, à son arrivée à l’aéroport de Tunis-Carthage après 22 ans d’exil, le 30 janvier 2011 (AFP)

Formé à partir des années 1980 comme un parti de contestation, figure du mal absolu durant le régime de Ben Ali, Ennahdha n’a eu de cesse, depuis 2011, de démontrer sa compatibilité avec les institutions démocratiques et sa capacité à gouverner.

Mais le prix à payer pour devenir un parti de gouvernement, c’est d’être associé aujourd’hui au discrédit de la classe politique.

Après les élections de 2014, l’un des membres du cabinet de Ghannouchi estimait que le parti avait « perdu les gens de la mosquée »

Après les élections de 2014, l’un des membres du cabinet de Rached Ghannouchi estimait que, dans sa première expérience du pouvoir, le parti avait « perdu les gens de la mosquée », c’est-à-dire à la fois les religieux qui lui reprochaient de mêler l’islam au jeu politique, et ceux qui estimaient que le parti avait trop renoncé aux fondamentaux de son identité en abandonnant les marqueurs de son projet d’islamisation de l’État.

« Abandon de l’islam politique »

Le « consensus » avec Nidaa Tounes à partir de 2015 a, dans un premier temps, semblé porter ses fruits.

Béji Caïd Essebsi était venu, en personne à l’ouverture du dixième congrès en mai 2016, saluer le rôle d’Ennahdha dans la stabilisation du pays.

La consécration de la ligne stratégique de « spécialisation », présentée comme « l’abandon de l’islam politique », permettait d’engranger des points de respectabilité au moment où Nidaa Tounes offrait le spectacle de ses déchirements.

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Mais l’initiative d’un gouvernement d’union nationale lancée le 2 juin suivant par Béji Caïd Essebsi allait l’obliger à payer le prix fort pour ces gains : la destitution, exigée par le chef de l’État, du Premier ministre Habib Essid – qui entretenait de meilleures relations avec un parti Ennahdha unifié et assidu, qu’avec un Nidaa Tounes absentéiste et déliquescent – a été une couleuvre difficile à avaler.

« Jusqu’où faudra-t-il suivre Rached Ghannouchi ? », s’inquiétait un député au moment de voter la défiance contre le chef du gouvernement, le 31 juillet 2016. 

Tensions internes

Car sous les apparences de cohésion, le parti a été, depuis 2011, agité par une tension croissante autour de sa gouvernance interne et plus précisément du rôle de son président.

Le congrès de 2012 avait dû être prolongé d’une journée pour absorber la colère des militants victimes de la répression des années 1990 qu’ils attribuaient à la stratégie suivie par Rached Ghannouchi en 1989.

Sous les apparences de cohésion, le parti a été, depuis 2011, agité par une tension croissante autour de sa gouvernance interne

Une fois passée la zone de danger de l’année 2013, une opposition interne s’est constituée, non pour contester le choix de l’alliance avec Nidaa, mais pour exiger que la « tête » s’adapte au rythme du « corps » (la base militante).

Et plus précisément pour qu’une partie du bureau exécutif soit élue par l’instance délibérative (le Majlis al-choura), et non choisie entièrement par le président, comme l’avait proposé l’opposition lors du dixième congrès.

Rached Ghannouchi avait dû alors faire quasiment un chantage à la démission pour garder le plein contrôle sur l’exécutif dans les nouveaux statuts, afin de conserver la maîtrise de la décision dans une période toujours dangereuse, exigeant rapidité et réalisme.

Ces désaccords de moins en moins introvertis – à l’opposé des éclats des querelles de la famille nidaaiste désunie – ont consumé une partie de l’énergie de l’appareil.

Ils ont contaminé les travaux sur la réforme du parti lancée par le congrès, la réflexion sur sa vision programmatique, et le débat sur la conduite de l’alliance avec Béji Caïd Essebsi.

Renversement d’alliance

En sauvant les meubles dans la déconfiture des partis lors des municipales de 2018, Ennahdha arrivé en tête derrière l’addition des listes indépendantes, s’est redonné un peu d’air dans cette relation asymétrique avec le chef de l’État.

Mais ce capital politique a été investi dans la confrontation avec Béji Caïd Essebsi qui souhaitait remplacer Youssef Chahed au poste de chef de gouvernement.

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Alors que le doute s’insinuait dans l’État sur la capacité du président nonagénaire à conduire sa famille politique et les affaires du pays, Rached Ghannouchi ne lui a laissé aucune autre option que d’ouvrir la voie au jeune occupant de la Kasbah.

Ce faisant, il liait irrévocablement Ennahdha au bilan maigre du gouvernement en matière économique et sociale.

Un prix cher à payer

Et il aggravait la division de la famille politique « post-destourienne » ou « néo-bourguibiste » avec laquelle Ennahdha avait négocié la poursuite de la transition, interdisant le maintien d’un pacte lui garantissant de rester dans les cercles du pouvoir. 

Cette gestion tactique a offert le spectacle peu reluisant des trahisons, des renversements d’alliance, des coups tordus d’une classe politique prête à tout pour conserver ses postions.

Ennahdha a beau arguer qu’il s’est sacrifié depuis 2014 pour préserver le processus démocratique en renonçant au gouvernement en janvier 2014 pour éviter une confrontation politique, puis en acceptant de payer le fort pour un « consensus » nécessaire à la stabilité de l’État, il est désormais associé à ces turpitudes. 

Aggiornamento perpétuel

Le mal serait moindre s’il avait mis à profit cette expérience des responsabilités gouvernementales pour acquérir davantage qu’une expertise technique coulée dans le moule du néo-libéralisme et du modèle économique dominant.

Dans cette migration du revivalisme islamique au réformisme,  Ennahdha a intégré les éléments cardinaux de la modernisation bourguibienne dans sa propre doctrine

Dans cette migration du revivalisme islamique au réformisme, entamée dès les années 1980, Ennahdha a fait passer au second plan sa vocation de prédication, a renoncé à faire de la jurisprudence islamique la source du droit positif, a intégré les éléments cardinaux de la modernisation bourguibienne (le statut personnel, l’État civil…) dans sa propre doctrine.

Le parti a également abandonné l’idée de tirer du référent islamique les composantes d’une solution globale, accepté de réduire les marqueurs islamiques au strict minimum dans la Constitution et même  endossé des libertés nouvelles comme la liberté de conscience…

Mais vers quel devenir sa proposition est-elle tendue, sinon d’offrir un cadre d’engagement à des musulmans en politique, voire tout simplement d’être la famille naturelle du camp conservateur ?

Le risque de l’adaptation au politique 

La jurisprudence des finalités et la maîtrise des textes et de l’histoire islamiques (une érudition longue à acquérir et réservée à une élite intellectuelle) suffiront-elles à élaborer une offre spécifique ?

Pour nager dans le fleuve du pouvoir, Ennahdha a lâché son arrimage religieux sans disposer encore d’un nouvel arrimage dans le champ de la question sociale, d’une proposition lui permettant de capter de nouveaux électeurs.

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Ennahdha courrait le risque d’être emporté par les rapides si de forts courants politiques étaient libérés. Et c’est ce qui se produit.

Ce n’est pas son programme pour les législatives intitulé « De la réforme démocratique au décollage économique », ni même le début de réflexion amorcée lors de la dernière conférence annuelle du parti, en juin dernier, sur les raisons structurelles des fractures sociales, qui suffiront à résister pour le moment. Pas plus que le soutien à Kais Saied pour le second tour au nom des idéaux de la révolution.  

Identité perdue

« Je crois qu’Ennahdha n’a plus rien à apporter, ni sur un plan culturel, ni sur un plan politique, il a perdu son identité », regrette un ancien électeur à Médenine, proche de la mouvance islamiste depuis les années 1980. « Nos élus se sont embourgeoisés, déplorent d’autres sympathisants. On ne les voient plus ».

À leur place arrivent des gens comme Nabil Karoui avec son ersatz d’État providence ou Kais Saied, qui réactive l’espoir de rendre le pouvoir au peuple.

« En voyant les électorats de Karoui et de Saied, j’ai l’impression de voir Ennahdha en 2011 »

- Un ancien dirigeant du parti

« En voyant les électorats de Karoui et de Saied, j’ai l’impression de voir Ennahdha en 2011 : la demande sociale, la révolution et la souveraineté, ironise un ancien dirigeant écarté après le congrès de 2016. Ennahdha s’est transformé mais les demandes sont restées et trouvent d’autres porteurs. »

« En faisant la campagne pour la présidentielle, raconte une députée, les jeunes que je rencontrais me disaient qu’ils allaient voter pour Kais Saied, Safi Said, ou d’autres… »

Des arguments pour les adversaires

Cruelle ironie, c’est au moment où se dessine, à travers le vote du premier tour, un vaste courant conservateur, souverainiste et plus ou moins révolutionnaire dans le sens où il conteste les élites établies et le modèle économique, dont Ennahdha se rêvait d’être le vecteur politique, que le parti semble le moins armé pour le représenter.

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Les législatives corrigeront-elles cette tendance ? Dans une offre éparpillée, le mouvement conserve une capacité de mobilisation qui devrait le placer dans les principales formations dans la prochaine assemblée, mais pas forcément lui donner une majorité relative, d’autant que le coup de force de Rached Ghannouchi sur les têtes de liste désignées par les militants pour diminuer la présence de ses opposants, pourrait aussi avoir un coût électoral.

Cette position de faiblesse pourrait aussi renforcer la coalition de ceux qui n’ont jamais accepté l’intégration d’un parti islamiste dans le champ politique légitime et entendent utiliser des dossiers compromettants, dont celui de « l’appareil secret du parti », pour attaquer en justice certains de ses cadres.

Un onzième congrès décisif

Cette mauvaise passe relance les griefs internes accumulés contre la direction ces dernières années dans la perspective d’un onzième congrès prévu en 2020.

Ce congrès sera-t-il le moment d’une régénération ou les débats sur les orientations stratégiques depuis 2015 ne serviront-ils qu’à marquer des points dans une bataille pour le pouvoir interne ?

C’est sans doute un moment décisif de la trajectoire d’un parti qui s’était vu, au sortir de la dictature, promis à une longue hégémonie culturelle.