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INTERVIEW - Comme Mandela, Ghannouchi risque tout pour la réconciliation et la démocratie

Rached Ghannouchi tente de forcer un changement fondamental dans la politique de la Tunisie postrévolutionnaire pour la protéger du chaos qui l’entoure
Rached Ghannouchi, leader d’Ennahdha, lors du congrès du parti le mois dernier (AFP)

TUNIS – Devant la porte d’entrée de notre hôtel du centre-ville de Tunis avait lieu une cérémonie.

Habib Bourguiba, considéré par certains comme le fondateur de la nation, par d’autres comme un despote notoire, a retrouvé sa gloire d’antan sous la forme d’une statue de bronze. Sur son cheval, Bourguiba domine la rue principale, rappelant les Champs-Élysées.

L’un des derniers actes de Bourguiba en tant que président avant sa destitution il y a trente ans a été d’ordonner la révision du procès d’un membre de premier plan de l’opposition. Une peine d’emprisonnement à perpétuité n’était pas suffisante pour Bourguiba. Il voulait que cet homme soit exécuté.

Cet homme dans le couloir de la mort était le cheikh Rached Ghannouchi, le chef spirituel du Printemps arabe, vénéré par beaucoup comme le père fondateur de la Tunisie postrévolutionnaire.

Le président tunisien Béji Caïd Essebsi inaugure la statue de Habib Bourguiba à Tunis après que celle-ci a été replacée à son emplacement d’origine (AFP)

Bourguiba et son cheval avaient été emportés par Ben Ali, le dictateur qui lui a succédé ; lorsque nous avons demandé plus tard au cheikh Ghannouchi son opinion au sujet de la cérémonie, ce dernier a répondu : « Bourguiba est une grande personnalité. On ne peut pas l’effacer de l’histoire. Il a guidé un mouvement national qui a libéré la Tunisie. Je ne peux pas le nier. C’est une réalité. Je ne suis pas favorable à l’érection de cette statue, mais elle ne représente pas un problème pour moi. »

Bourguiba et Ben Ali ont emprisonné, torturé et contraint à l’exil plusieurs dizaines de milliers d’islamistes.

Il n’est pas non plus problématique pour son parti, Ennahdha, de soutenir la faction parlementaire minoritaire de Nidaa Tounes, dont la raison d’être est d’évincer les islamistes et de restaurer la gouvernance laïque. De même, il n’y a pas de problème à former un gouvernement avec eux, ni à soutenir le président actuel, Béji Caïd Essebsi, qui était ministre dans le gouvernement de Bourguiba.

Des sources au sein de Nidaa Tounes ont indiqué à Middle East Eye que les Émiratis avaient proposé de donner à la Tunisie entre 5 et 10 milliards de dollars si Essebsi renonçait à son accord de partage du pouvoir avec Ennahdha. L’intéressé a décliné l’offre.

« J’ai suffisamment confiance en notre président, a affirmé Ghannouchi à son sujet. J’ai confiance en son patriotisme et il est élu par le peuple tunisien. Son autorité ne dépend pas du soutien d’une puissance étrangère. »

L’insistance de Ghannouchi sur la réconciliation s’inspire directement de la stratégie de Nelson Mandela en Afrique du Sud. Cependant, le leader tunisien fonde également ses calculs sur la politique pure et dure, ce qui explique pourquoi il estime pouvoir garder Essebsi dans le droit chemin.

« Il sait qu’une grande partie du peuple tunisien a élu Ennahdha et il a besoin d’Ennahdha pour consolider son gouvernement. Nous avons besoin de son parti pour arriver à un équilibre et construire une base solide pour notre État et notre gouvernement. Le pouvoir est basé sur l’équilibre du pouvoir. L’équilibre du pouvoir en Tunisie nécessite une collaboration entre le président, son parti et notre parti. Tous les sondages d’opinion montrent que plus de 70 % des Tunisiens souhaitent maintenir la démocratie. Il est donc délicat de monter un coup d’État contre la volonté de cette majorité de Tunisiens. »

La réconciliation ne devait être que le premier héritage du leader tunisien. Le second pourrait être tout aussi important.

La plus grande mesure – et le plus gros risque – que Ghannouchi vient de prendre est celle qu’il a annoncée le mois dernier lors du 10e congrès de son parti. L’homme dont la vie remarquable a été synonyme d’islam politique a annoncé que l’islam politique n’avait plus sa place dans son pays. Tout en gardant son caractère islamique, Ennahdha allait devenir un parti purement politique et rompre sa liaison avec la dawa (ou « prédication ») et la mosquée.

« Certains prédicateurs religieux sont membres de notre parti, a déclaré Ghannouchi. Une fois élus au Parlement, ils devront désormais choisir entre être au Parlement et cesser leur activité d’imam, ou rester imams et ne pas aller au Parlement. » Il a précisé que cet édit s’appliquerait aussi bien à lui-même – il est un prédicateur réputé – qu’à tout autre militant du parti.

Nous lui avons demandé s’il s’agissait d’une « clause IV », c’est-à-dire une décision aussi importante que celle que Tony Blair a prise en 1994 à Blackpool en faisant pression en faveur de la suppression de la clause qui liait le Parti travailliste à la propriété de l’État sur les moyens de production et en lançant le New Labour.

Ghannouchi a acquiescé : « Oui, nous souhaitons promouvoir un nouvel Ennahdha, renouveler notre mouvement et le placer dans la sphère politique, en dehors de toute implication avec la religion. Avant la révolution, nous nous cachions dans des mosquées, des syndicats, des organismes de bienfaisance, parce que l’activité politique réelle était interdite. Mais aujourd’hui, nous pouvons agir ouvertement en tant qu’acteurs politiques. Pourquoi devrions-nous faire de la politique dans les mosquées ? Nous devons faire de la politique ouvertement au sein du parti. »

Le chef d’Ennahdha a balayé d’un revers de la main les affirmations selon lesquelles il abandonnait l’islam : « Nous avons adopté l’idée d’un parti civil afin de pouvoir établir une distinction entre ce qui est sacré dans l’islam et ce qui peut être interprété librement. Le domaine politique n’est ni sacré, ni immuable. Il est civique et humain. Il est ouvert à l’ijtihad, c’est-à-dire au raisonnement humain indépendant [...] Beaucoup de musulmans confondent les deux types de texte et considèrent que tous les textes sont sacrés, intouchables et porteurs d’un seul sens. Le texte islamique concernant la politique est ouvert à l’interprétation et c’est dans ce domaine que nous agissons aujourd’hui. »

Néanmoins, il a abandonné l’islam politique qui, insiste-t-il, est un concept occidental qui, au moins en Tunisie, est désormais confondu avec le groupe État islamique, connu en arabe sous le nom de Daech.

« L’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas besoin d’appartenir à l’islam politique est que Daech fait partie de cet islam politique. Daech est un des éléments de l’islam politique, c’est pourquoi je souhaiterais me dissocier de Daech. Je suis un démocrate musulman et ils sont contre la démocratie. Daech considère que la démocratie est haram. Il y a beaucoup de différences fondamentales entre nous et Daech. Daech, ce sont des musulmans. Je ne peux pas dire qu’ils ne le sont pas. Mais ce sont des criminels. Ce sont des dictateurs. Daech est un autre visage de la dictature. Notre révolution est une révolution démocratique et les valeurs islamiques sont compatibles avec la démocratie. »

Ghannouchi tente de forcer un changement fondamental dans la politique de la Tunisie postrévolutionnaire en abandonnant la politique d’identité et en forçant un retour aux questions fondamentales qui affectent le quotidien des citoyens. Il s’agit selon lui de la seule façon de protéger la Tunisie du chaos qui l’entoure dans la région.

Cependant, le revirement que Ghannouchi tente d’effectuer rend son parti potentiellement vulnérable sur les fronts national et international. Pourquoi la base sociale d’Ennahdha devrait-t-elle voter en sa faveur et quelle est l’implication de la manœuvre du parti pour tous les islamistes en Égypte, au Yémen et en Syrie qui n’ont pas d’État pour les protéger ?

Sur le front national, Ghannouchi s’est montré insouciant. Certains quitteront son parti, affirme-t-il, mais il s’attend à ce que d’autres le rejoignent. Il s’est montré plus prudent dans sa réponse sur les implications internationales de sa décision et ce, à juste titre. Il pourrait être accusé d’abandonner ses troupes au milieu du combat.

La décision prise par Ennahdha était une décision tunisienne, a-t-il souligné. L’islam politique pourrait encore fonctionner en tant que modèle révolutionnaire pour les États où l’islam est toujours opprimé, mais plus en Tunisie, a-t-il concédé.

Conseil aux Frères musulmans égyptiens

Il a formulé un avertissement à l’intention des Frères musulmans en Égypte : « Nous conseillons à tous les islamistes dans la région d’être plus ouverts, de travailler avec les autres et de rechercher un consensus avec les autres, car sans unité nationale, sans résistance nationale contre la dictature, la liberté ne peut pas être atteinte. Il doit y avoir une véritable réconciliation entre les islamistes et les laïcs, entre les musulmans et les non-musulmans. La dictature se nourrit de la confrontation entre tous les partis. »

Les liens organisationnels avec les Frères musulmans ont été rompus : Ennahdha ne sera plus membre de l’Organisation internationale des Frères musulmans, mais le cheikh lui-même continuera d’être membre de l’Union internationale des savants musulmans et du Conseil européen pour la fatwa et la recherche. Ce sont des organismes non politiques, bien que tous deux soient présidés par Youssef al-Qaradawi, érudit le plus haut placé des Frères musulmans.

L’annonce faite par Ghannouchi d’une rupture avec l’islam politique a été saluée en Occident comme une étape cruciale vers la modernité. Cependant, celle-ci a suscité la consternation dans certaines parties du monde arabe. Il y a une certaine stupéfaction quant au fait que le défenseur le plus respecté d’un mariage entre l’islam et la démocratie semble tourner le dos au mouvement auquel il a été associé toute sa vie.

En outre, il existe de réelles craintes de voir le changement d’état d’esprit de Ghannouchi rétrécir la sphère publique dans les despotismes arabes où le seul choix qui existe s’effectue entre la dictature et le radicalisme salafiste.

Les associés de Ghannouchi insistent sur le fait qu’il s’agit d’une expérience qui s’applique uniquement à la Tunisie et qu’il est trop tôt pour juger. Sa fille, la chroniqueuse Soumaya Ghannouchi, a écrit : « L’expérience dans laquelle nous sommes engagés est locale et destinée aux conditions tunisiennes. Elle ne s’applique pas nécessairement à d’autres expériences dans la région. Chaque pays a ses propres circonstances et ses propres problèmes [...] En fin de compte, seul le temps jugera cette expérience et nous dira dans quelle mesure celle-ci est correcte. Ne la jugez donc pas à la hâte, que ce soit de manière négative ou positive. »

Le nouvel Ennahdha pourrait même changer de nom : il pourrait prendre le nom de Parti conservateur, et Ghannouchi n’a pas exclu les rumeurs selon lesquelles il pourrait en briguer lui-même la présidence.

Interrogé sur les circonstances qui pourraient le porter à la présidence, il a répondu : « Ce n’est pas dans mon programme. Pour le moment. »

La Tunisie est le berceau du Printemps arabe et cherche une fois encore à diriger le monde arabe dans une nouvelle direction.

Mais quelles sont ses chances de succès ? La démocratie tunisienne est encore fragile, comme l’a clairement démontré la fusillade de masse perpétrée par l’État islamique contre des touristes britanniques dans la station balnéaire de Sousse.

La décision de Ghannouchi a été bien accueillie à Tunis même. Ailleurs dans le pays, l’accueil est plus mitigé, comme nous l’avons découvert après 200 km de route vers le sud pour nous rendre à Sidi Bouzid, ville du centre du pays où le marchand de fruits Mohamed Bouazizi a initié le Printemps arabe lorsqu’il a trouvé la mort en s’immolant de désespoir il y a cinq ans.

Mieux avant la révolution

Dans un café situé à une centaine de mètres de l’endroit où Bouazizi a perdu la vie, nous avons discuté avec quatre jeunes hommes qui prenaient un café. Seuls deux d’entre eux avaient un emploi. « Il n’y a pas d’amélioration », nous a confié Hatem, un ouvrier du pétrole. « Rien n’a changé. » Hatem nous a expliqué qu’il connaissait des hommes qui étaient partis rejoindre les combattants de Daech en Syrie et en Irak, ainsi que des migrants qui ont pris la direction du nord pour traverser la Méditerranée.

En face du café, Abdel Kader, un vendeur de chaussures, a affirmé que la vie était meilleure avant la révolution : « Nous trouvions la vie quotidienne moins chère qu’aujourd’hui. » Abdel Kader nous a expliqué qu’il avait du mal à payer le loyer de la chambre simple qu’il partageait avec sa femme et ses neuf enfants.

Non loin de là, nous avons rencontré Ali. Comme le faisait Mohamed Bouazizi, il vend sans licence des fruits (melons, figues et citrons verts) qu’il expose dans une charrette. Nous lui avons demandé si sa vie s’était améliorée. « À quoi bon parler ? Personne ne nous écoute », a-t-il déploré.

Il nous a expliqué que comme d’autres commerçants, il dort sur sa charrette et s’en sortait mieux avant les révolutions.

Naoufel Jammali, député indépendant de Sidi Bouzid, a reconnu l’existence d’énormes problèmes de chômage chez les jeunes : « Nous parlions de ces problèmes il y a cinq ans. Mais rien ne s’est passé. Les gens attendent toujours que le gouvernement invente un rêve. Il n’y a pas d’opportunités pour les jeunes. Ils n’ont aucun espoir en l’avenir. Il existe une tentation pour le terrorisme. »

Les figures politiques ont réalisé des progrès, à la fois au niveau de la réconciliation et de la distanciation vis-à-vis de la politique identitaire. L’avenir économique reste cependant incertain. L’Occident couvre d’éloges des leaders comme Ghannouchi et Essebsi, mais ce ne sont que de belles paroles. L’argent doit encore arriver. « Je pense que l’Occident a soutenu davantage la démocratie en Europe de l’Est qu’en Tunisie, alors même que la Tunisie est comme une forteresse qui protège l’Europe contre Daech. Si Daech envahit la Tunisie, l’Europe sera sous une menace réelle, comme nous le voyons dans certaines parties de la Libye », a déclaré Ghannouchi.

Jusqu’à présent, cette logique n’a pas impressionné les gouvernements occidentaux, qui ont attendu la défaillance des États au lieu de soutenir des pays tels que la Tunisie qui semblent trouver leurs propres solutions à leurs propres problèmes.

Vous pouvez lire l’intégralité de cette entrevue sur l’édition anglais de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.