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Oubliez les croyances populaires : les partis islamistes peuvent soutenir les droits des femmes

Comme le montre l’élection en Tunisie de Souad Abderrahim, du parti Ennahdha, l’accession au pouvoir d’un parti islamiste ne se fait pas nécessairement au détriment de l’égalité des sexes

Contrairement aux opinions dominantes en Occident et parmi les groupes libéraux laïcs, selon lesquelles les femmes au sein des mouvements islamistes sont soumises à une hiérarchie dominée par les hommes, un développement de la participation et du rôle des femmes a été observé dans ces mouvements.

En Égypte, davantage de femmes participent aux activités politiques des Frères musulmans. Ce mois-ci, à Tunis, capitale tunisienne, Souad Abderrahim est devenue la première femme élue au poste de maire.

Âgée de 53 ans, Souad Abderrahim, dirigeante d’une société pharmaceutique, est une figure de proue d’Ennahdha, un parti traditionnellement conservateur qui se décrit comme un groupe de « démocrates musulmans ». Souvent dépeinte comme un symbole de l’ouverture du parti et de son adoption des valeurs modernes, elle a contribué à travers sa nomination à remettre en question les stéréotypes sur les opinions divergentes des islamistes et des laïcs au sujet des femmes.

Si Ennahdha a soutenu la candidature d’Abderrahim, Foued Bousslama, membre du parti « laïc et moderne » Nidaa Tounes, l’a jugée « inacceptable » dans la mesure où elle ne pourrait pas se rendre à la mosquée pendant le Ramadan.

Une loi sur la parité hommes-femmes

Le soutien d’Ennahdha en faveur de la représentation des femmes n’est pas nouveau. Après la révolution tunisienne, l’activisme et le leadership des femmes ont augmenté. Plus de 30 % des sièges au Parlement tunisien sont désormais occupés par des femmes, soit le taux le plus élevé de l’histoire du pays, grâce à une nouvelle loi sur la parité hommes-femmes. Adoptée en mai 2011, cette loi exige que les listes présentées par les partis pour les élections nationales contiennent un nombre égal d’hommes et de femmes.

Ennahdha a placé le plus grand nombre de représentantes à l’Assemblée constituante, chargée de rédiger la Constitution postrévolutionnaire. Des femmes d’Ennahdha ont été élues en grand nombre au Conseil national constitutif en 2011 et 2014. Plus récemment, les femmes représentaient 47 % des candidats aux élections municipales de mai 2018.

Tous ces développements remettent en cause l’hypothèse occidentale et laïque selon laquelle l’élection de partis islamistes est dangereuse pour les droits des femmes

Ce type de progrès ne se limite pas à la représentation des femmes. La Tunisie a été le premier pays de la région à abroger les lois permettant à un violeur d’épouser sa victime ; l’an dernier, le président Béji Caïd Essebsi a révoqué une loi de 1973 interdisant aux femmes musulmanes tunisiennes d’épouser un homme non musulman.

Cette décision est intervenue après l’adoption par le Parlement tunisien de la loi relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes, qui prévoit des sanctions pénales pour les violences conjugales et contient des dispositions visant à prévenir le travail des enfants, le harcèlement sexuel dans les lieux publics et la discrimination salariale. « La nouvelle loi tunisienne fournit aux femmes les outils adéquats pour demander à être protégées contre des actes de violence de la part de leur mari, de membres de leur famille ou autres », a déclaré Amna Guellali, directrice du bureau de Tunis de Human Rights Watch.

Des déclarations controversées

Tous ces développements remettent en cause l’hypothèse occidentale et laïque selon laquelle l’élection de partis islamistes est dangereuse pour les droits des femmes.

Lorsqu’Ennahdha a obtenu 41 % des voix aux élections de l’Assemblée constituante de 2011 et maintenu un nombre important de sièges lors des élections suivantes, de nombreux chercheurs, défenseurs des droits des femmes et activistes laïcs se sont demandé si ces résultats allaient compromettre les droits des femmes, en particulier ceux liés au statut personnel et au droit de la famille.

Les adversaires d’Ennahdha pensaient qu’ils « [mèneraient] une guerre contre les droits des femmes, [imposeraient] le hijab et [appliqueraient] une philosophie de sphères distinctes visant à ramener les féministes tunisiennes dans leur cuisine ».

Ces préoccupations ont été encore alimentées pendant le processus de rédaction de la Constitution postrévolutionnaire, lorsque certains membres d’Ennahdha ont fait des déclarations controversées sur les questions relatives aux femmes. Samir Dilou, porte-parole du parti, a déclaré que la polygamie était un principe fondamental qu’Ennahdha était déterminé à inclure dans la Constitution. Suite à la réaction virulente suscitée par ses propos, Dilou a affirmé qu’il avait été mal cité et que le parti n’avait aucune intention de légaliser la polygamie.

Le Premier ministre tunisien Youssef Chahed s’adresse au Parlement au cours d’une séance à Tunis, le 23 mars 2018 (AFP)

En fin de compte, Ennahdha n’a mené aucune campagne pour retirer des droits accordés aux femmes par les régimes précédents et aucun de ces droits n’a été retiré. En outre, le parti a approuvé l’article 21 de la Constitution tunisienne de 2014, qui stipule que les citoyens et les citoyennes sont égaux en droits et en devoirs.

Ce changement de position pourrait être dû à l’engagement d’Ennahdha dans le processus démocratique électoral, qui exigeait que le parti négocie et forme des alliances avec des partis laïcs et centristes. Il pourrait aussi émaner de la présence de femmes parlementaires dans la délégation d’Ennahdha et de leur capacité à soutenir les femmes depuis l’intérieur du gouvernement.

Participation politique et émancipation

Certains ont accusé Ennahdha et l’État tunisien d’instrumentaliser les droits des femmes pour servir leurs propres objectifs politiques. En effet, les groupes et partis islamistes comprennent l’importance de la représentation des femmes pour rallier du soutien auprès de différents secteurs de la société et acquérir une légitimité internationale.

En outre, les partis islamistes au pouvoir au Maroc, en Tunisie et au Yémen ont stratégiquement encouragé la participation politique des femmes dans leurs différends avec leurs adversaires, tant laïcs que religieux radicaux.

Cela dit, les efforts en faveur de l’engagement des femmes dans les partis politiques et la présence des femmes à des postes de leadership – quelles qu’en aient été les motivations – ont contribué à émanciper les femmes et renforcé l’acceptation de leur participation politique.

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Comme le laissent entendre certains travaux de recherche, la présence des femmes sous les yeux du public en tant que dirigeantes politiques s’accompagne souvent de gains électoraux pour les femmes, tout en remettant en question les stéréotypes sexistes et en encourageant d’autres femmes à se présenter à des postes de leadership. Oumayma Ben Abdullah, membre tunisienne de l’Institut Tahrir pour la politique au Moyen-Orient, a déclaré à The National : « La victoire d’Abderrahim est une victoire pour la cause féminine. C’est un vecteur d’émancipation dans le sens où les femmes peuvent désormais aspirer à devenir maires et à occuper des postes de leadership, indépendamment de leur appartenance politique ou de leurs origines. »

Ce cas démontre que l’accession au pouvoir d’un parti islamiste ne se fait pas nécessairement au détriment de l’égalité des sexes et des droits des femmes. Au contraire, dans certains cas, cela peut stimuler la représentation des femmes.

- Anwar Mhajne est doctorante en sciences politiques à l’Université de Cincinnati. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @mhajneam.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Souad Abderrahim célèbre son élection en tant que maire de Tunis, le 3 juillet 2018 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.