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Abdelfattah Mourou : « Il y a des différences entre Ennahdha et moi. Mais je suis très reconnaissant envers ce parti »

Le président par intérim de l’Assemblée des représentants du peuple est candidat à l’élection présidentielle au nom du parti islamiste, Ennahdha
Abdelfattah Mourou salue ses partisans après avoir présenté sa candidature à l’Instance supérieure indépendante pour les élections, à Tunis, le 9 août 2019 (AFP)
Par
TUNIS, Tunisie

À 71 ans, Abdelfattah Mourou est le premier candidat à la présidentielle désigné par Ennahdha. Le parti a choisi en 2016 de se qualifier de « musulman-démocrate ». Abdelfattah Mourou, lui, préfère le terme « conservateur ».

S’il a participé à la création du mouvement d’opposition dans les années 1960, il garde une certaine indépendance, n’hésitant pas à critiquer le parti de la colombe. Il reconnaît lui-même des différends avec son « frère » Rached Ghannouchi, leader du parti, mais s’interroge sur l’étiquette de « modéré » qu’on veut lui donner.

D’abord magistrat puis avocat, Abdelfattah Mourou est également prêcheur. Mais depuis 2014, c’est dans l’arène politique, plus précisément à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), qu’il s’active.

Élu vice-président de l’ARP, il termine le mandat en tant que président par intérim du Parlement. Il remplace en effet Mohamed Ennaceur qui a pris le siège du président Béji Caïd Essebsi, décédé le 25 juillet.

Abdelfattah Mourou a reçu Middle East Eye dans sa villa de La Marsa, dans la banlieue de Tunis, le 27 août. Décontracté, ce grand-père de huit enfants fait preuve de dynamisme, alternant discours sérieux, blagues, poésie en espagnol ou comptine allemande.

Abdelfattah Mourou, candidat du parti Ennahdha à l’élection présidentielle anticipée du 15 septembre (AFP)

Middle East Eye : Quel est votre projet en tant que président de la République ?

Abdelfattah Mourou : J’ai passé cinq années au sein du Parlement. Et je crois pouvoir dire qu’il y a un malaise institutionnel en Tunisie. La loi électorale me donne la possibilité de siéger avec 35 000 voix alors qu’un collègue siégera à côté de moi avec 2 000 voix. 

Ce régime est inégal. Il a été conçu pour essayer de sauver le pays d’un parti majoritaire, c’est ce qu’on nous a dit. Alors que l’essence même d’un régime parlementaire est d’être dirigé par un parti de la majorité.

Chez nous, il n’y a pas de gouvernement. Chez nous, il y a seulement des ministres, des îlots éloignés les uns des autres

Cela fonctionne ainsi partout dans le monde. Chez nous, il n’y a pas de gouvernement. Chez nous, il y a seulement des ministres, des îlots éloignés les uns des autres.

Ce monsieur vient de la droite, l’autre de tel parti de gauche, un autre de tel parti du passé qui n’existe plus : que font-ils au sein du gouvernement ? Ils ne peuvent pas dialoguer ni mettre en place un programme.

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Moi, j’étais obligé, tous les jours, d’inviter chez moi les chefs des différentes factions pour discuter, par exemple, de l’article 1er d’une loi. Ils se mettaient d’accord, mais le lendemain, ils étaient en désaccord sur l’article 19. Et celui qui est avec vous sur l’article 19 et contre vous sur l’article 23.

Nous ne pouvions donc pas légiférer dans un délai précis. Nous avons attendu des semaines, parfois des mois. C’est la raison pour laquelle nous n’avons pas pu mettre en place un Conseil constitutionnel.

MEE : Comment imaginez-vous votre rôle en tant que président de la République ?

AM : Nous étions un pays régi par un régime présidentiel et nous avons choisi en 2014 un régime parlementaire mitigé.

Et le grand dilemme, c’est que le pouvoir exécutif est, par l’essence même de la Constitution, entre les mains de deux personnes : le président de la République et le président du gouvernement, ce qui est très mauvais.

On ne peut pas agir puisqu’il y a deux personnes pour un seul pouvoir. Il faut limiter le plus tôt possible les prérogatives des deux présidences en faveur du renforcement d’un régime parlementaire.

Youssef Chahed, Premier ministre, et le président Béji Caïd Essebsi (Reuters)

MEE : Vous voulez donc modifier la Constitution ?

AM : Ce n’est pas moi, président de la République, qui la changera. Ce qu’il faut faire, c’est donner la possibilité aux constitutionnalistes de faire une étude exhaustive de l’application de la Constitution ces cinq dernières années.

Je suis pour une commission qui étudiera ce qui ne marche pas dans les institutions du pays. Ce ne deviendra l’affaire des politiciens qu’en cas de vote, mais pour décider, il faut que les constitutionnalistes soient là.

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Le problème de la Tunisie maintenant, c’est que si les institutions fonctionnent, elles ne fonctionnent pas ensemble.

C’est pour cela qu’il n’y a pas de démarrage. Nous avons mis en place différents gouvernements avec 270 ministres depuis 2011 et rien ne marche !

MEE : Quelle politique étrangère souhaitez-vous mener ?

AM : Nous avons un partenaire au nord, qui restera notre partenaire, c’est la France, l’Europe. Mais il y aura un autre partenaire, l’Afrique.

Je serai pour que la Tunisie soit une tête de pont entre l’Europe et l’Afrique. Nous pouvons faire beaucoup de choses en Afrique. C’est le continent du XXIe siècle.

Je serai pour que la Tunisie soit une tête de pont entre l’Europe et l’Afrique

Par exemple, je suis pour la mise en place d’une École nationale d’administration africaine en Tunisie qui aidera les différents gouvernements à mettre en place une bonne administration.

Des responsables, des secrétaires d’administration, des ambassadeurs, qui étudieront cette science de l’administration mise en place par Napoléon en 1802. C’est une grande démarche faite par les Français qui n’existe pas ailleurs.  

MEE : En Afrique du Nord, la situation régionale est compliquée entre l’Algérie et la Libye...

AM : Nous ne sommes pas responsables de ce qui se passe à l’intérieur des deux pays. Nous essaierons d’être un trait d’union entre les Libyens eux-mêmes ou les Algériens eux-mêmes.

Nous ne prenons pas partie. Mais il est de notre intérêt et de celui de nos voisins, qu’il y ait stabilité.

Nous ne donnons pas notre exemple pour que les autres le suivent. À chacun ses possibilités, sa réalité. Notre modèle n’est pas exportable. 

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MEE : Vous sous-entendez que l’Algérie ne doit pas suivre la transition démocratique tunisienne ?

AM : Non. Ce sera une démocratie à l’algérienne. Ils ont leurs réalités. La démocratie, c’est un certain choix entre différentes forces.

Les forces qui interfèrent en Algérie ne sont pas les mêmes qu’en Tunisie. Nous avons trouvé notre chemin. Nous n’avons pas d’armée derrière nous, les politiciens.

Cela nous a poussés à mettre en place un dialogue entre islamistes et non islamistes. Et maintenant les islamistes se dirigent vers un parti conservateur.

Ils ont changé car ils sont au pouvoir, ils assument leurs responsabilités. Et il y a une grande différence entre celui qui voit le pouvoir de l’extérieur et celui qui le pratique.

Celui qui le pratique devient plus réaliste et je crois qu’Ennahdha se transforme peu à peu en un parti conservateur.

MEE : Vous utilisez le terme « conservateur », mais parfois également « islamiste » alors que votre parti a choisi, lors de son congrès de 2016, la notion de « musulman-démocrate »...

AM : J’essaie de changer mais quand je parle à ceux qui n’ont pas changé, je leur parle de ce qu’ils connaissent.

Je dois faire la transition entre islamistes et futurs conservateurs. Il ne sont pas conservateurs jusqu’à présent, mais c’est mon choix de dire cela.

Je dois faire la transition entre islamistes et futurs conservateurs. Il ne sont pas conservateurs jusqu’à présent

Quant au terme « musulman démocrate », c’est une mode. Comme les chrétiens démocrates, comme la CDU en Allemagne. C’est plausible mais pour moi, il n’y a pas de définition pour « islamiste démocrate ».

La vraie définition découlera de la connotation de « conservateur ».

MEE : Ennahdha pourrait-il être un exemple pour les partis islamistes de la région ?

AM : Bien sûr. En tendant la main aux autres, en ouvrant le dialogue, en essayant de changer de position, elle doit être un modèle pour les autres partis.

Il faut qu’un parti islamiste puisse donner l’exemple aux autres pour leur mettre en tête qu’être islamiste ce n’est pas être contre la démocratie, le dialogue, ce n’est pas obliger les gens à changer de vêtements. Ce qui nous intéresse, c’est l’économie, les relations sociales. 

Ennahdha lit bien l’histoire et essaie d’évoluer. C’est un grand parti qui bouge un peu lentement car il y a beaucoup d’ailes à rassembler.

Cela nous donne de la peine et oblige à attendre un peu. Mais quand vous regardez la courbe qu’a suivie Ennahdha vous verrez qu’elle a changé depuis 1981, lors de ma première demande d’institutionnalisation du parti. Tout a changé, chez nous.

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MEE : Quel est le programme économique d’Ennahdha ?

AM : Je ne suis pas Ennahdha. Je suis un candidat à la présidence soutenu par Ennahdha. Ce n’est pas moi, Ennahdha.

Mais puisque vous me demandez, je dois vous dire que personne n’a de programme économique.

Personne. Ni Tahya Tounes [parti du Premier ministre et candidat Youssef Chahed], ni Ennahdha. Personne n’a de dossiers entre les mains, il n’y a pas de guide.

Les politiques sont responsables des problèmes quotidiens, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de programme.

Pourquoi ? Ils n’ont pas trouvé le temps de le faire ni les capacités, les responsabilités, les techniciens nécessaires. Tout le monde a été chassé de la scène politique en 2011 : le Parlement, le président de la République, le Premier ministre, la Constitution, le plus grand parti politique. On a commencé à -2.

Il fallait mettre en place des partis politiques. Mais ces partis datent de 2011 ou après... Même Ennahdha n’était pas un parti avant !

Comment voulez-vous qu’un parti, né en 2011, puisse mettre en place des programmes sociaux, économiques si vite ?

Comment voulez-vous qu’un parti, né en 2011, puisse mettre en place des programmes sociaux, économiques si vite ? Ce que je demande, c’est d’essayer de forcer ces formations à repenser leur position.

Elles ne peuvent pas le faire seules, ce n’est pas la loi qui les oblige, c’est le président de la République qui leur donnera cette possibilité.

J’essaierai d’ouvrir les oreilles des Tunisiens pour qu’ils réfléchissent à notre situation.

C’est le rôle de la société civile mais jusqu’à présent, elle n’est pas bien sur ses pieds.

Je pense qu’il est nécessaire que le président de la République mette en place ces institutions d’études, de débat. Il faut qu’il y ait un conseil économique, un conseil social et un conseil politique où on débattra des problèmes très loin du gouvernement. 

MEE : Comment s’est passée votre nomination, par Ennahdha, en tant que candidat ?

AM : Je n’ai jamais été candidat. Jamais. Je n’ai demandé à personne de m’élire. J’étais chez moi pendant qu’ils étaient à Hammamet. 

Ce Conseil [de la Choura], je l’ai quitté il y a trois ans. Je ne voyais pas d’un bon œil ce qu’il s’y passait. Et tout d’un coup, ils m’ont choisi.

MEE : Qu’est-ce que vous ne voyez pas d’un bon œil ?

AM : J’avais des différends concernant le gouvernement lui-même, le traitement des dossiers politiques et sociaux.

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Ces désaccords ont commencé en 2011 lorsqu’on a décidé d’entrer au pouvoir. Je n’étais pas pour. Il me semblait qu’il fallait d’abord trouver des candidats bien placés pour le faire.

D’autres problèmes ce sont posés à nous : comment traiter avec les anciens du régime de Ben Ali ? Moi je n’étais pas pour le limogeage de ces gens-là.

J’ai dit que ceux qui sont jugés par la justice devaient sortir de la sphère politique alors que les autres [les fonctionnaires aussi poursuivis] ne sont que de simples citoyens.

Il y a beaucoup de différences entre Ennahdha et moi. Mais je suis très reconnaissant envers ce parti qui, malgré les désaccords, m’a choisi dans sa grande majorité, ce qui me donne l’impression d’être dans un parti démocratique qui accepte la différence. 

MEE : Quelles sont vos relations avec le président d’Ennahdha, Rached Ghannouchi ?

AM : C’est lui qui m’a proposé d’être candidat, malgré nos différences. Nous sommes deux belligérants qui vivent ensemble. Il ne peut pas vivre sans moi et je ne peux pas vivre sans lui.

Mais je reste moi et il reste lui. Nous sommes camarades. Nous avons commencé ensemble. Moi d’abord, en 1964, lui ensuite à partir de 1969. Il respecte cela.

Ce qui l’intéresse, c’est son parti. Moi, c’est la patrie. Cela ne veut pas dire qu’il ne pense pas à la patrie, il y pense aussi. Mais moi je n’ai que la patrie en tête.

Rached Ghannouchi assiste à une cérémonie de transfert de pouvoir organisé par le gouvernement à Tunis, le 6 février 2015 (AFP)

MEE : On dit de vous que vous appartenez à l’aile modéré du parti, acceptez-vous cette étiquette ?

AM : Qu’est-ce que ça veut dire « modéré » ? Moi j’ai toujours été, depuis 1978, en faveur d’un pays dirigé par une Constitution civile, par des institutions civiles qui mettent en place un régime démocratique bâti sur le suffrage universel, avec les droits du citoyen, de tout un chacun, homme ou femme – je mets l’accent sur la femme –, pour les droits des syndicalistes, des travailleurs, des ouvriers, mais pour un libéralisme social.

D’autres parlaient de l’application de la charia, c’était à la fin des années 1970, début 1980. Moi j’ai dit que le problème ne se posait pas.

L’application de la charia, d’après moi, c’est l’application du droit. Nous devons mettre en place un État de droit, avec des institutions, avec des lois écrites bien connues de tous qui laissent la possibilité à tous les Tunisiens de s’épanouir. C’était ma position que je tiens jusqu’à maintenant.

Je n'ai pas fait l'égalité entre ma fille et mes garçons. J'ai donné plus à ma fille qu'aux garçons

MEE : Vous parlez des femmes... Quelles est votre position concernant une éventuelle loi instaurant l’égalité entre les hommes et les femmes dans l’héritage ?

AM : Je n’ai pas prévu l’égalité entre ma fille et mes garçons. J’ai donné plus à ma fille qu’aux garçons. Nous avons décidé cela ensemble, en conseil de famille, car elle n’a pas de ressources alors que mes garçons sont tous avocats. 

MEE : Mais concernant la loi de façon générale ?

AM : L’affaire du statut personnel reste une affaire délicate. Elle est liée à la culture de la personne.

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C’est pour cela que les pays démocrates, développés laissent la possibilité aux gens de choisir. Prenez par exemple, les Mormons aux États-Unis : c’est une secte qui applique au sein d’un pays bien défini ses propres lois sur le plan de la famille. Il faut laisser la liberté du choix, c’est l’essence même de la démocratie. 

MEE : Ennahdha est plus intéressé par les élections législatives que la présidentielle...

AM : Je ne crois pas que le parti ferait tout ce qu’il fait s’il ne s’intéressait pas à la présidentielle.

Il s’intéresse aussi aux législatives mais n’oublie pas la présidentielle. S’il perd la présidentielle, il perdra les autres. Surtout si on réalise un faible score. Nous pouvons perdre. Mais avec un bon score, nous serons bien traités par les Tunisiens.

Il est de l’intérêt des Tunisiens que leur parti puisse récupérer à la fois la présidence et un bon nombre de sièges au Parlement.