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En Tunisie, l’offensive de Haftar fait craindre un retour des islamistes armés

L’ingérence internationale, le terrorisme et un sentiment plus généralisé d’instabilité inquiètent l’autre côté de la frontière libyenne
À Espiaa, à 40 km de Tripoli, un combattant fidèle au Gouvernement d’union nationale (GNA), reconnu par la communauté internationale, se trouve sur un toit alors que de la fumée s’élève au loin lors d’affrontements avec les forces fidèles à Khalifa Haftar (AFP)

Il y a près d’un mois, le commandant de l’est de la Libye, Khalifa Haftar, a ordonné à ses troupes d’avancer vers la capitale Tripoli. Des responsables politiques tunisiens affirment qu’ils ressentent de nouveau les répercussions de la guerre civile dans le pays voisin – et craignent de plus violents contrecoups.

L’impact de la guerre sur la Tunisie a fluctué depuis le renversement du dirigeant Mouammar Kadhafi en 2011. Celle-ci a principalement affecté le commerce entre les deux pays et poussé de nombreux migrants vers la Tunisie.

« Il y a un impact direct parce que nous sommes voisins »

– Ameur Larayedh, député Ennahdha

Avec la dernière offensive de Haftar, les législateurs relèvent une augmentation notable du nombre de réfugiés entrant en Tunisie. Parallèlement à des préoccupations relatives à la souveraineté du pays, ils soutiennent qu’une résolution rapide du conflit est essentielle pour éviter de voir se répéter l’histoire sanglante de l’Irak et de la Syrie et pour protéger le pays dans une période fragile de crise économique et de vives tensions politiques.

« Il y a un impact direct parce que nous sommes voisins », explique à Middle East Eye Ameur Larayedh, député Ennahdha de Médenine, une ville du sud de la Tunisie située à environ deux heures de route de la frontière libyenne.

Les préoccupations quant à la souveraineté du pays suite à l’avancée de Haftar ont été alimentées par des informations relayées dans les médias ainsi que par la détention à la frontière tunisienne d’hommes armés en lien avec la France.

Le 19 avril, la députée tunisienne Lamia Mlayeh, citant des « agences tunisiennes compétentes », a affirmé sur les réseaux sociaux qu’un avion militaire qatari avait atterri à Djerba, une île au large des côtes tunisiennes, pour fournir des armes à des milices libyennes. La direction générale des douanes tunisiennes a toutefois démenti la présence d’armes dans l’avion qatari et précisé que ce dernier avait atterri pour des raisons techniques.

Ensuite, à la fin du mois, le site d’informations tunisien, Univers, reprenant des « sources fiables », a rapporté qu’un avion militaire turc avait également atterri à Djerba et a soulevé la question de savoir s’il était lié à l’avion qatari, même si les autorités douanières ont nié l’existence d’un problème.

En avril également, treize hommes armés munis de passeports diplomatiques français ont été arrêtés en Tunisie alors qu’ils franchissaient la frontière depuis la Libye. Des sources tunisiennes ont indiqué à MEE qu’elles fournissaient un soutien logistique aux forces de Haftar. Paris a démenti ces informations, affirmant que ces hommes avaient été envoyés pour protéger l’ambassadeur de France à Tripoli.

« Une solution libyenne élaborée par le peuple libyen »

Bien que floues, ces informations ont alimenté les inquiétudes concernant la sécurité de la Tunisie, alors que les puissances internationales poursuivent leurs guerres par procuration en Libye, avec la crainte que le pire ne soit à venir sous la forme d’incursions terroristes plus graves.

L’impact sécuritaire est pris très au sérieux à Tunis. Le 28 avril, le ministre tunisien de l’Intérieur Hichem Fourati a tenu une réunion d’urgence avec son homologue au sein du Gouvernement d’union nationale (GNA) libyen reconnu par la communauté internationale, Fathi Bashagha.

Selon l’agence de presse TAP, Fourati a réitéré l’appel du président tunisien Béji Caïd Essebsi en faveur d’un cessez-le-feu immédiat dans le pays et du retour à un processus politique.

Certaines personnalités de tout le spectre politique tunisien envoient un message encore plus fort et exigent que tous les pays cessent leur ingérence militaire en Libye et arrêtent d’armer les milices tout comme Haftar.

Le ministre tunisien de l’Intérieur Hichem Fourati s’exprime lors d’une conférence de presse, l’an dernier à Tunis (AFP)

Mohsen Marzouk, secrétaire général du mouvement Machrouu Tounes, un parti centriste, met notamment en garde les puissances occidentales contre la tentation de jouer « à des jeux que l’on a vus en Afghanistan et en Syrie et à en attendre à des résultats différents ».  

Il souligne le besoin urgent de contrôler la quantité énorme d’armes en Libye qui a permis la poursuite du conflit.

« Nous ne parlons pas d’armes légères, nous parlons de chars et, à Misrata, ils ont des avions de combat », précise-t-il.

Il soutient également que la paix en Libye ne peut « être obtenue au prix de la liberté et de la démocratie » et qu’il faut « maintenir tout ce qu’il est possible de conserver des gains politiques enregistrés par la Libye ».

Selon lui, il est naïf de penser qu’une solution militaire ne fera pas partie du processus en Libye, mais celle-ci doit aller de pair avec une solution politique et être « une solution libyenne élaborée par le peuple libyen ».

Les puissances internationales, souligne-t-il, doivent uniquement soutenir la réconciliation nationale et ne doivent rien faire d’autre dans le pays.

Les Tunisiens sont opposés à l’offensive de Haftar sur Tripoli, explique à MEE le député Ennahdha Ameur Larayedh.

« Je ne fais pas confiance à la communauté internationale. Ils ont détruit leurs propres intérêts »

– Mohsen Nabti, porte-parole du Courant populaire

« Nous sommes contre toute ingérence militaire en Libye, qu’elle provienne de voisins ou de membres de la communauté internationale », affirme-t-il.

Faisant référence au soutien des puissances étrangères en faveur de Haftar et de son Armée nationale libyenne (ANL), Larayedh ajoute que « soutenir un dictateur militaire constitue une très mauvaise approche ».

Selon Mohsen Nabti, porte-parole du Courant populaire, un des groupes qui composent le Front populaire, une alliance politique tunisienne de gauche, la Libye est « victime d’un conflit d’intérêts internationaux ».

« Je ne fais pas confiance à la communauté internationale. Ils ont détruit leurs propres intérêts […] La communauté internationale a prouvé son échec [dans la résolution du conflit en Libye] », indique Nabti.

Nabti se montre particulièrement critique vis-à-vis de la France, se demandant si le soutien apporté par le pays à Haftar et à ses forces de l’ANL relève d’un effort visant à réparer les erreurs qu’elle y a commises. 

Interrogé quant à savoir si la France abuse de sa relation spéciale avec la Tunisie et se sert des frontières du pays comme d’une porte dérobée pour entrer en Libye, Marzouk insiste : « Jamais cela ne se produira ».

Marzouk craint surtout que la guerre dans l’ouest de la Libye ne crée un climat permettant de nouveau aux extrémistes islamistes armés de prospérer et de se diriger vers la Tunisie. « Dans la seule prison de Mitiga [à Tripoli], 150 terroristes sont détenus. Nous craignons que ces individus ne profitent du chaos », s’inquiète-t-il.

Des craintes d’ordre sécuritaire

Les inquiétudes concernant la menace islamiste armée que la Libye fait peser sur la Tunisie découlent de l’expérience de la bataille de Ben Guerdane, en mars 2016, lors de laquelle 50 combattants se réclamant du groupe État islamique (EI) sont entrés dans la ville de Ben Guerdane, à une trentaine de kilomètres de la frontière libyenne, et ont pris le contrôle de la ville avant d’être maîtrisés par les forces antiterroristes tunisiennes.

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Le souvenir de cette invasion du sol tunisien occupe désormais une grande place dans la conscience publique. Il y a deux mois, la ville a commémoré le troisième anniversaire de la bataille en l’honneur des martyrs.

Au-delà des islamistes armés pouvant venir de Libye, la crainte de voir la Tunisie devenir plus vulnérable aux ingérences étrangères constitue également une menace.

Nabti souligne que la Libye est une société tribale avec sa propre façon de résoudre les différends et que la communauté internationale n’a pas « respecté le système libyen » en projetant à la place ses propres idées sur l’avenir de la Libye.

Exhortant toutes les parties à quitter la Libye, il ajoute que le chaos « constitue un danger autant pour la communauté internationale que pour la Libye elle-même ».

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.