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Tunisie : austérité et récession sapent le moral des chefs d’entreprise

Au lieu de stimuler l’activité économique, les mesures d’austérité imposées par le FMI ont au contraire provoqué une récession. Le « baromètre 2019 des entreprises » vient de révéler des signaux alarmants sur les perspectives des chefs d’entreprise
Un touriste dans la médina (vieille ville) de Tunis, le 28 juin 2019. Malgré le rebond dans le secteur du tourisme, la crise économique reste aigüe (AFP)

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TUNIS, Tunisie

Bien que cette année ait été exceptionnelle en matière de récoltes agricoles et de revenus touristiques, l’économie tunisienne affiche certains indicateurs alarmants.

C’est particulièrement le cas du déséquilibre des finances publiques, avec un endettement public qui a atteint des niveaux historiques : 72 % du PIB en 2018, avec des prévisions à la hausse pour 2019.

Le modèle économique actuel est caractérisé par sa faible capacité à créer des emplois. C’est l’une des conséquence d’un recul de l’investissement sur les cinq dernières années, passé d’un taux de 22,5 % du PIB à 18 % entre 2014 et 2018.

Un taux d’inflation au-dessus des 7 % 

La création de richesses connaît la même dynamique : le revenu par habitant n’a cessé de dégringoler pour atteindre 3 500 dollars en 2018, alors qu’il avait culminé à 4 160 dollars en 2014.

L’économie tunisienne a été marquée par un contexte politique particulièrement instable

Quant aux conditions sociales, elles se sont dégradées sous l’effet d’un niveau de chômage élevé et de l’augmentation du coût de la vie. Depuis 2018, le taux d’inflation s’est établi au-dessus des 7 %, pesant lourdement sur le pouvoir d’achat des Tunisiens.

L’économie tunisienne a été marquée par un contexte politique particulièrement instable. Les responsables politiques ont complètement délaissé les problèmes économiques pour se concentrer sur les luttes de pouvoir.

Avec cinq remaniements ministériels en cinq ans, la coalition au pouvoir a été incapable de mettre en œuvre les réformes nécessaires à une relance économique. La Tunisie a été maintenue sous perfusion grâce à une série de crédits obtenus auprès des institutions internationales.

Les perspectives inquiétantes des chefs d’entreprise

Le marasme économique actuel et le manque de visibilité ont fortement impacté le moral des chefs d’entreprise. Leur anticipation de la conjoncture est assez pessimiste : ils sont 51 % à s’attendre à une détérioration de la situation politique et 56 % à prévoir une détérioration de la situation économique en 2019. C’est ce que révèle le « baromètre 2019 des entreprises », récemment publié par le cabinet de conseil Ernst & Young (EY) Tunisie.

Près du quart des sondés ont observé une baisse de leur chiffre d’affaires par rapport à 2017. Plus inquiétant, « 58 % des chefs d’entreprise estiment que leurs activités seraient menacées dans les deux ans qui suivent alors qu’ils n’étaient que 25 % en 2015. Cette crainte est d’autant plus ressentie par les petites entreprises qui sont 68 % à déclarer cette menace ».

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Le « baromètre 2019 » indique ainsi une claire détérioration du climat d’affaires par rapport aux deux éditions précédentes. Cela s’est particulièrement ressenti au niveau des perspectives d’investissement et de développement : 17 % des répondants ont déclaré leur intention de réduire leurs investissements en 2019 (ils étaient moitié moins en 2015), tandis que 29 % d’entre eux ne prévoient aucune initiative de développement pour 2019 (leur proportion a triplé par rapport à 2015).

La seule éclaircie provient de la dynamique positive affichée par les sociétés exportatrices, notamment celles opérant dans les équipements automobiles ou dans les technologies de l’information et de la communication (TIC).

La chute de la valeur du dinar leur a été bénéfique, elle s’est traduite par un chiffre d’affaires plus important et une meilleure compétitivité de leurs produits sur le marché international. Ils sont 48 % à déclarer leur intention d’augmenter leurs investissements en 2019.

« La vision des chefs d’entreprise est relativement pessimiste pour la seconde moitié de 2019 et plus inquiétante encore pour les deux ans à venir. Ceci résulte de l’absence d’une politique économique gouvernementale claire et disposant d'objectifs réalistes et tenables », explique à Middle East Eye Skander Ounaies, professeur en économie.

« Cela impliquerait des investissements, une fiscalité et un développement régional capables de combattre le secteur informel, qui représente près du tiers de l’activité économique nationale et qui est paradoxalement le plus dangereux concurrent des firmes nationales. »

Selon lui, il faudrait également tenir compte des futures négociations avec l’Union européenne concernant l’accord de libre-échange, qui risquerait de menacer certaines activités.

Un marché plombé par la dévaluation du dinar

Si la dépréciation du dinar a stimulé les exportations tunisiennes, elle a en contrepartie eu des effets assez néfastes sur le marché domestique et généré une récession.

Sur les deux dernières années, le dinar a perdu près de 20 % de sa valeur contre l’euro. Étant donné que le tissu industriel tunisien est fortement dépendant des importations en matières premières et en produits intermédiaires, cela a provoqué une envolée des coûts de production. Les revenus des entreprises locales en ont été nettement affectés.

« La vision des chefs d’entreprise est relativement pessimiste pour la seconde moitié de 2019 »

- Skander Ounaies, professeur d'économie

D’un autre côté, leur recours au financement a été freiné par une hausse vertigineuse du coût d’emprunt : le taux d’intérêt directeur de la banque Centrale tunisienne (BCT) a quasiment doublé en l’espace de deux ans, passant de 4,75 % à 7,75 %. Les autorités monétaires l’ont progressivement augmenté dans l’optique de maîtriser l’accélération de l’inflation, causée par la chute de la valeur du dinar.

La perte de revenus et un accès plus difficile au financement ont ainsi entravé la dynamique de développement des entreprises et provoqué un ralentissement de l’activité économique. Dans le « baromètre 2019 », la dégradation du taux de change arrive en tête des préoccupations des entreprises tunisiennes.

Les conséquences de la politique de stabilisation du FMI

Depuis que les autorités tunisiennes ont opté pour la dérégulation du dinar, leurs prévisions de croissance à un taux de 3 % n’ont jamais pu être atteintes.

Pire, le pays risque d’observer un recul de croissance en 2019 : les prévisions du FMI tablent sur un taux de croissance de 2 %, alors qu’il était de 2,6 % en 2018.

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Cette mesure aura également échoué dans son objectif de rétablir l’équilibre de la balance commerciale. Bien au contraire, le déficit commercial de la Tunisie a atteint un niveau historique en 2018 avec 19 milliards de dinars (environ 6 milliards d’euros).

Récession, flambée des prix, recul des investissements et de la création d’emplois, etc., au final, cette politique de dévaluation monétaire, imposée par le FMI dans le cadre du programme de « stabilisation » de l’économie tunisienne, aura montré ses effets pervers sur une économie qui peine à se relever.

Après les échecs essuyés par les politiques d’austérité du FMI au Mexique, en Russie, au Brésil, en Argentine et à Madagascar dans les années 1990, le scénario semble cette fois-ci se répéter dans le cas tunisien.

La crise économique ne cesse de se prolonger, sans l’ombre d’un plan de relance.

Entre-temps, le gouvernement Chahed se limite à suivre les directives du FMI pour atteindre les équilibres budgétaires sur lesquels il s’est engagé. Peu importe si ces directives sont inadaptées aux particularités du tissu économique du pays ou aux besoins socio-économiques de sa population.