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Nabil Karoui n’a « aucun lien » avec le contrat de lobbying d’un million de dollars

Une entreprise canadienne a été embauchée pour faire pression sur les présidents américain et russe en soutien à Nabil Karoui, mais le groupe de campagne du candidat nie toute implication
Le magnat tunisien des médias et candidat à la présidentielle Nabil Karoui a déposé sa candidature auprès de la commission électorale tunisienne en août (AFP)

Un avocat représentant le candidat à la présidence tunisienne emprisonné, Nabil Karoui, confirme que ce dernier et son groupe de campagne n’ont « aucun lien » avec un contrat d’un million de dollars conclu avec une société de lobbying canadienne dans le but d’assurer l’élection de Karoui.

Dans ce contrat signé le 19 août, Dickens & Madson (société basée à Montréal) s’est engagée à organiser des rencontres avec le président américain Donald Trump et le président russe Vladimir Poutine avant le premier tour de l’élection présidentielle en Tunisie le 15 septembre, selon les documents déposés auprès du département américain de la Justice cette semaine.

« Nous confirmons qu’il n’y a absolument aucun lien entre notre candidat et cette société ou cet homme, Bouderbala »

- L’avocat de Nabil Karoui

L’objectif, selon le contrat, était « d’aider à l’élaboration et à l’exécution de politiques visant à développer avantageusement la Tunisie et à parvenir à la présidence de la République de Tunisie ».

Le contrat de quatre pages a été signé par Ari Ben-Menashe, un ancien officier du renseignement israélien né à Téhéran qui a fondé Dickens & Madson, et Mohamed Bouderbala, dont l’identité et la relation avec Karoui, le magnat des médias devenu candidat à la présidence, restent floues alors que la révélation de l’accord a créé une polémique en Tunisie.

« Nous ne savons rien de l’identité de la personne qui a signé le contrat, le mystérieux Mohamed Bouderbala », écrit Samy Ghorbal, un journaliste tunisien, sur Facebook. « Si quelqu’un a des infos, je suis preneur. »

Mais jeudi après-midi, l’avocat de Nabil Karoui, qui transmettait une déclaration par l’intermédiaire d’un membre de la campagne du candidat, affirmait à Middle East Eye : « Nous confirmons qu’il n’y a absolument aucun lien entre notre candidat et cette société ou cet homme, Bouderbala ».

Le groupe de campagne affirme ne rien savoir de ce contrat et que Bouderbala n’a aucun lien « de près ou de loin » avec Nabil Karoui dont les avocats ont appelé Dickens & Madson ce jeudi pour leur faire part de leurs préoccupations. 

Les commentaires de l’avocat nous sont parvenus alors que MEE venait de s’entretenir avec Ari Ben-Menashe, qui a indiqué «  ne pas être sûr » que Karoui soit au courant que son entreprise avait été engagée.

« Je ne sais pas s’il savait ou non », a-t-il déclaré, décrivant succinctement Bouderbala comme « quelqu’un qui prétendait être en lien avec [Karoui] ».

Ari Ben-Menashe se demande maintenant si Karoui ou son groupe de campagne avaient la moindre idée que ce contrat avait été signé. C’est en tout cas ce qu’il a affirmé lorsque MEE lui a posé la question.

Il a par ailleurs refusé d’indiquer si des efforts avaient déjà été entrepris pour faire pression sur Trump et Poutine. La Maison-Blanche n’a pas répondu aux sollicitations de MEE demandant si Dickens & Madson avait pris contact ou organisé des rencontres pour évoquer la Tunisie ou Karoui.

Questions sans réponse

Beaucoup d’autres questions restaient sans réponse ce jeudi, notamment comment Ben-Menashe a été payé – et qui, au juste, l’a payé.

Selon un document déposé auprès du département américain de la Justice le 26 septembre, conformément à la loi américaine relative à l’enregistrement des agents étrangers (Foreign Agents Registration Act, FARA), Dickens & Madson ont reçu 250 000 dollars de Karoui « plus ou moins » la veille. Un versement supplémentaire de 750 000 dollars est prévu à la mi-octobre.

Toutefois, les avoirs de Karoui ont été gelés par un juge tunisien en juillet.

« Il est difficile de se débarrasser de ce genre d’étiquette une fois qu’on nous l’a collée »

- Youssef Cherif, Columbia Global Centers

Le département de la Justice des États-Unis n’avait pas répondu aux sollicitations de MEE au moment de la publication.

Youssef Cherif, analyste basé à Tunis et directeur adjoint des Columbia Global Centers (qui font partie de l’Université américaine Columbia), assure que la révélation selon laquelle Karoui n’était peut-être pas au courant du contrat « pourrait tout changer ».

« Toutefois, si Ben-Menashe a été dupé à ce point, c’est un plus gros problème pour lui. Je ne pense pas qu’on puisse obtenir de l’argent sans vérification, le déposer auprès du département de la Justice, puis simplement dire que vous ne saviez pas », estime Cherif. « Quoi qu’il en soit, cela nous rappelle à quel point les activités de lobbying aux États-Unis sont corrompues. »

Même s’il s’avère que Karoui et son équipe n’avaient pas la moindre idée du contrat, le mal peut-être déjà fait, ajoute-t-il.

« Il est difficile de se débarrasser de ce genre d’étiquette, une fois qu’on nous l’a collée », selon Youssef Cherif. « Beaucoup ont fini par être victimes de ce genre d’attaques, même si elles n’étaient absolument pas fondées. »

Nabil Karoui, 56 ans, a été arrêté en août pour fraude fiscale et blanchiment d’argent, mais même derrière les barreaux – où il se trouve encore – il a réussi à obtenir le deuxième plus grand nombre de voix au premier tour de l’élection en septembre. 

Ses partisans et lui ont accusé le gouvernement de faire pression sur les autorités judiciaires pour qu’elles mettent fin à sa campagne, allégations que les autorités ont toujours niées. 

Plus tôt cette semaine, un tribunal tunisien a rejeté une demande de libération avant le second tour de l’élection, prévu pour le 13 octobre.

Dickens & Madson a signé un contrat avec le Conseil militaire du Soudan en mai, s’engageant à faire pression sur les gouvernements américain, saoudien et russe en vue du financement, de l’équipement et de la formation de l’armée soudanaise, selon une copie du contrat déposé auprès du département américain de la Justice.

Dans le même accord, la société indiquait qu’elle s’adresserait également au commandant de l’est de la Libye, le général Khalifa Haftar, pour financer le conseil en échange du soutien militaire soudanais aux forces de Haftar, qui ont lancé une offensive pour prendre Tripoli en avril.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.