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Quand la France prévoyait la victoire du FIS en Algérie

En pleine insurrection islamiste dans les années 1990, Paris s’était préparé à l’effondrement du gouvernement algérien et à la prise du pouvoir par les islamistes du FIS, selon les services secrets britanniques
Un policier algérien arrête deux sympathisants du FIS dans le quartier de Bab el Oued à Alger le 31 janvier 1992 (AFP)
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Les autorités françaises étaient très pessimistes quant à la situation en Algérie au milieu des années 1990, prévoyant une victoire des islamistes armés et l’exode massif d’Algériens vers le sud de la France.

C’est ce que révèle le quotidien Asharq al-Awsat, publié à Londres, qui a pu consulter des documents déclassifiés des services secrets britanniques. Il s’agit de rapports confidentiels rapportant les déclarations et avis de responsables français de l’époque, rendus publics vendredi 28 décembre.

En 1994, les différents responsables de l’État français prédisaient la chute du système algérien, alors dirigé par le président Liamine Zeroual, face à l’insurrection islamiste qui avait plongé le pays dans une terrible guerre civile dès 1992, date de l’annulation des élections législatives qui allaient porter le Front islamique du salut (FIS) au pouvoir. 

Des partisans du FIS se rassemblent dans les rues d’Alger au lendemain du premier tour des élections législatives libres organisées par l’Algérie le 27 décembre 1991 (AFP)

L’ambassadeur britannique à Paris, Christopher Mallaby, rapportait ainsi en juillet 1994 les déclarations des ministres du gouvernement français : « Le Front islamique du salut va contrôler la situation, probablement dans quelques mois. L’actuel gouvernement [algérien] ne peut pas relever le défi et disparaîtra ».   

Les craintes de Paris

L’ancien président de l’Assemblée nationale de l’époque, Philippe Séguin confiait également à Christopher Mallaby que le prochain « régime du FIS » pourrait « utiliser la communauté algérienne en France pour créer des troubles à l’ordre public ». Selon Séguin, « des violences dans les banlieues avec ensuite, une réaction des Français ‘’blancs’’ » devaient être envisagées.

Dans un autre rapport, l’ambassadeur Mallaby écrit : « Peu de personnes [chez les ministres et les agences gouvernementales français] pensent que la campagne de répression des services de sécurité algériens menée cette année sera efficace ». 

« Le Front islamique du salut va contrôler la situation, probablement dans quelques mois. L’actuel gouvernement ne peut pas relever le défi et disparaîtra » 

- Confidence de ministres français à l’ambassadeur Mallaby

« Le nombre d’assassinats [en Algérie] augmente de nouveau, entre 200 et 500 morts par semaine », souligne l’ambassadeur qui soutient que le président Zéroual est perçu à Paris « avec beaucoup de suspicion ». 

« Il est considéré comme une marionnette aux mains de militaires très radicaux », poursuit Mallaby. Selon les confidences des Français, le président algérien aurait refusé de répondre à l’invitation de Mitterrand pour assister aux cérémonies du cinquantième du débarquement de Provence « car il craignait un coup d’État en son absence ». 

500 000 Algériens exilés

Le gouvernement français, dirigé par le Premier ministre de droite Édouard Balladur lors de la deuxième cohabitation (le président de la République, de gauche, était François Mitterrand), tablait aussi sur un exode massif des Algériens après la victoire militaire des islamistes et l’arrivée au pouvoir du FIS : 500 000 Algériens allaient fuir leur pays en direction de la France, selon les estimations des officiels français.

D’après l’ambassadeur britannique, les autorités françaises préparaient depuis un certain moment un « plan d’urgence » pour accueillir les Algériens fuyant un régime islamiste, prévoyant des « camps » dans le sud de la France. Selon le diplomate, le renseignement extérieur prévoyait un afflux d’un demi-million d’exilés. 

Par ailleurs, Paris a dû réajuster les termes de sa coopération avec l’Algérie face aux menaces terroristes contre la France. Christopher Mallaby explique dans un de ses rapports que l’assassinat, le 13 août 1994, dans la banlieue ouest d’Alger de cinq personnes travaillant pour l’ambassade de France et revendiqué par le Groupe islamique armé (GIA), « a obligé les ministres français à être plus précis concernant la politique envers l’Algérie, pour éviter que cela soit perçu comme un soutien au gouvernement de Zéroual ». 

Les rapports des services secrets anglais évoquent aussi les plaintes du gouvernement français quant à l’activisme des islamistes algériens sur le territoire britannique. Ces plaintes ont été particulièrement exprimées par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Charles Pasqua. 

Enjeux politiciens

Les rédacteurs des rapports confidentiels expliquent qu’un des gages de popularité pour un homme politique en France était de se montrer implacable face à la menace terroriste, alors que la présidentielle de 1995 se profilait. 

La France a été ciblée par plusieurs attentats, d’abord à travers ses ressortissants en Algérie puis sur son propre sol, sans oublier le détournement de l’Airbus d’Air France par un commando du GIA le 24 décembre 1994.