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Gilles Manceron : « Les archives sur la guerre d’Algérie peuvent recéler des choses inavouables »

La France a restitué à l’Algérie les crânes de 24 combattants algériens tués au XIXe siècle. L’historien Gilles Manceron éclaire le contexte dans lequel cette décision a été prise et les enjeux de la reconnaissance du passé colonial
L'Algérie a enterré dimanche, à l'occasion du 58e anniversaire de son indépendance, les restes de 24 combattants tués au début de la colonisation française et restitués par Paris (photos : présidence algérienne)
L’Algérie a enterré dimanche, à l’occasion du 58e anniversaire de son indépendance, les restes de 24 combattants tués au début de la colonisation française et restitués par Paris (photos : présidence algérienne)
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PARIS, France

Vendredi 3 juillet, la France a rendu à l’Algérie les restes de 24 résistants algériens tués pendant la colonisation française, qui se trouvaient au Musée de l’homme à Paris depuis 1880.

Cette restitution intervient alors que le président algérien Abdelmadjid Tebboune a déclaré attendre des excuses de la France pour la colonisation de l’Algérie, tout en ajoutant qu’Emmanuel Macron était « quelqu’un de très honnête » et qu’il pourrait aider à instaurer un climat d’apaisement.

Gilles Manceron est un historien français, spécialiste du colonialisme français. Il a été, aux côtés des historiens Benjamin Stora ou Olivier Le Cour Grandmaison, signataire d’une pétition qui, dès 2016, réclamait le retour de ces ossements humains.

Middle East Eye : Que sont ces ossements et crânes et quelle est leur histoire ?

Gilles Manceron : Ce sont des crânes qui ont été conservés par des officiers français lors de la conquête et des guerres qui ont émaillé le XIXe siècle en Algérie pendant la colonisation française [1830-1962]. Certains, à la suite de combats, se sont emparés des corps des ennemis et parfois les ont exposés avec une volonté de les désigner comme vaincus, puis se sont appropriés les restes, souvent les crânes.

Ces ossements se sont retrouvés dans des collections de médecins militaires puis, à leur décès, dans les collections du Musée d’histoire naturelle qui dépend du Musée de l’homme. C’est cette institution qui les a gardés pendant longtemps sans les exposer.

Chérif Boubaghla et Lalla Fatma N’Soumer conduisant l’armée révolutionnaire, représentés par le peintre français Henri Félix Emmanuel Philippoteaux, en 1866 (WikiCommons)
Chérif Boubaghla et Lalla Fatma N’Soumer conduisant l’armée révolutionnaire, représentés par le peintre français Henri Félix Emmanuel Philippoteaux, en 1866 (Wikicommons)

MEE : Ces crânes sont-ils clairement identifiés ?

GM : Oui, certains l’étaient. Les collectionneurs ont inscrit l’identité des personnes. Mais certains de ces ossements ne sont pas identifiés et ont été conservés dans une optique anthropologique.

Parmi ceux qui ont été restitués, certains sont identifiés de façon précise. Se trouve le crâne de Chérif Boubaghla, qui était un des chefs de la résistance déclenchée en Kabylie dans les années 1860, après la défaite du [chef religieux et militaire] Abdelkader dans l’Ouest algérien, à la frontière avec le Maroc.

Ces révoltes dans l’Est sont moins connues et reposaient sur des réseaux de confréries différentes. Celle de Kabylie a longtemps été victorieuse. S’y était illustré le personnage devenu légendaire de Lalla Fatma N’Soumer, une femme à la tête d’une révolte militaire.

Boubaghla, dont le nom de guerre signifie « l’homme à la mule », était l’un des chefs militaires capturés et tués et dont le crâne a été conservé comme un trophée. Les ossements de ses principaux lieutenants font également partie de la restitution.

MEE : Cette conservation au Musée de l’homme entre-t-elle dans cette tradition de taxonomie de l’espèce humaine caractéristique de la conquête coloniale ?

GM : L’époque du XIXesiècle était celle de la craniologie, de la mesure des angles faciaux pour mesurer, croyait-on, l’intelligence, dans une vision de la hiérarchie des races.

Ces médecins militaires ou ces anthropologues racialistes de la fin du XIXe s’intéressaient aux études anthropométriques. Mais cela se passait dans un contexte de conquête militaire et certains des crânes étaient plutôt considérés comme des trophées des militaires vainqueurs.

Dans le domaine de la politique algérienne de la France et de la reconnaissance de son passé colonial, les autorités françaises ont un peu soufflé le chaud et le froid

MEE : Vous avez été l’un des historiens signataires d’une pétition demandant dès 2016 la restitution de ces restes humains. Comment cette pétition a-t-elle été reçue en France et en Algérie ?

GM : Cette pétition n’a pas suscité d’écho clair auprès des autorités françaises. On nous a fait simplement savoir que cela allait être restitué. Mais cette pétition date de 2016, il a donc fallu quatre ans pour que cela arrive. Cette pétition avait été suscitée par un universitaire algérien qui enseignait dans une université française, Brahim Senouci. Les institutions muséales françaises n’ont absolument pas communiqué sur cette question.

La découverte de ces restes avait d’abord été faite par un archéologue algérien [Ali Farid Belkadi] vivant en France. Il avait aussi lancé une pétition antérieure à la nôtre, mais sans trouver grand écho auprès des autorités algériennes.

Quand on dit « L’Algérie a obtenu [les crânes] », qu’est-ce que l’Algérie dans ce cas ? Est-ce les autorités ou est-ce les citoyens ? Tout est parti de citoyens algériens qui ont sollicité le soutien d’universitaires et autres citoyens français et d’associations comme la Ligue des droits de l’homme.

MEE : Pourquoi cette restitution intervient-elle maintenant ?

GM : La décision est française. C’est le président de la République [Emmanuel Macron] qui a décidé de procéder maintenant à cette restitution. Il a dû considérer que c’était le moment de faire un geste.

Dans le domaine de la politique algérienne de la France et de la reconnaissance de son passé colonial, les autorités françaises ont un peu soufflé le chaud et le froid. On se souvient de la déclaration d’Emmanuel Macron à une chaine de télévision algérienne en février 2017, donc à la veille de sa campagne électorale. Il avait parlé de colonisation comme d’un crime contre l’humanité. Mais ces mots n’ont pas été confirmés pour d’autres événements comme [les répressions sanglantes du] 8 mai 1945 ou [du] 17 octobre 1961.

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Il y a eu un geste en 2018, quand le président s’est rendu en septembre auprès de Josette Audin, veuve de Maurice Audin, afin de s’excuser au nom de la France. Il reconnaissait que le jeune mathématicien avait été tué par les militaires français qui le détenaient et que cela avait été rendu possible par un système de détention, torture et disparitions forcées.

Mais depuis ce geste, il s’est produit au contraire une fermeture des archives, qui a suscité la protestation des historiens.

MEE : Pourquoi cette fermeture ?

GM : La protestation des historiens contre la fermeture des archives est intervenue à la fin de l’année 2019. Cette fermeture faisait suite à ces annonces d’Emmanuel Macron, comme si certains dans les sphères du pouvoir ne souhaitaient pas que se réalise ce que le président de la République lui-même avait annoncé en 2018.

Il faut interroger la responsabilité du SGDSN [Secrétariat général de la défense et sécurité nationale], qui semble être un organisme discret mais décisionnel sur ces questions considérées comme un enjeu de sécurité nationale.

MEE : En quoi la mémoire de cette guerre serait-elle un enjeu de sécurité intérieure en France ?

GM : En rien. La consultation de ces archives découle d’une loi votée en 2008 qui fixe un délai de 50 ans : d’après ce délai, ce qui est antérieur à 1970 est consultable en 2020. Donc légalement, toutes les archives de la guerre d’Algérie sont accessibles.

Or, ont été mis en place des règlements qui obligent les archivistes à demander à l’administration versante – l’armée ou le ministère de l’Intérieur le plus souvent – l’autorisation avant toute consultation quand les documents ont été tamponnés « secret ». Or, beaucoup de pièces des archives militaires françaises concernant la guerre d’Algérie ont été pourvues de tampons « secret ».

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Le GSDGN et certains éléments de l’armée peuvent avoir des réserves à ce qu’elles soient librement consultables, malgré les déclarations d’Emmanuel Macron au moment de sa visite à Josette Audin.

MEE : Au-delà, ces archives peuvent-elles révéler des choses inavouables sur ce passé en Algérie ?

GM : Oui, ces archives peuvent recéler des choses inavouables comme des ordres de pratiquer la torture de la part du commandement militaire, mais la plupart de ces faits sont connus grâce aux travaux des historiens. Cela viendrait les confirmer de manière indiscutable. Les choses émergent de plus en plus. Il est difficile désormais de les nier.

MEE : Le cérémonial entourant le retour de ces ossements a été très marqué côté algérien. Cette restitution alimente-t-elle la « rente mémorielle » dont jouent aussi les autorités algériennes ?

GM : Oui. Il faut se rappeler des déclarations du président algérien Abdelmadjid Tebboune le 8 mai souhaitant faire de cette date une journée de commémoration nationale. Cette déclaration a été suivie par le vote d’une loi instaurant officiellement cette journée et créant une indemnisation des victimes du 8 mai 1945.

Or, le pouvoir n’avait jusque-là jamais inclus les martyrs du 8 mai dans la mémoire nationale, qui était limitée aux combattant de la période [de la guerre d’Algérie] de 1954 à 1962. Les autorités algériennes ont négligé les combats qui ont eu lieu hors de cette période.

Cette décision peut aussi être comprise comme une récupération par le pouvoir algérien de cet événement et une tentative de régenter les recherches historiques.

Pour dire cela, je me réfère aux déclarations du conseiller à la mémoire et à l’histoire du président Tebboune, Abdelmadjid Chikhi, également directeur général du Centre des archives nationales. Il avait, juste avant la déclaration du président Tebboune sur le 8 mai 45, déploré que les historiens algériens s’inspirent trop, selon lui, des travaux en langues étrangères. Il les accusait aussi de ne pas écrire assez une histoire nationale.

MEE : Y-a-t-il un effet générationnel avec Emmanuel Macron qui permet de solder ce passif de la guerre d’Algérie ?

GM : Oui, cela a été noté. Mais notons aussi que François Hollande et Nicolas Sarkozy n’étaient pas de la génération qui a fait la guerre d’Algérie. Nicolas Sarkozy était dans une tradition politique conservatrice qui ne voulait pas revenir sur cette époque. Et François Hollande, dans celle des ambiguïtés du Parti socialiste, n’a pas été clair. Il a fait des petits gestes, au compte-gouttes.

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C’est Emmanuel Macron qui est allé le plus loin. J’y vois l’influence de Paul Ricœur dans sa formation. Ce philosophe avait posé le devoir de vérité. Il y a peut-être aussi la volonté de faire un geste dans le cadre des relations franco-algériennes.

Mais je pense qu’il y a également la volonté de faire un petit signe dans le contexte du mouvement mondial du Black Lives Latter et l’affaire Traoré, où la société française s’interroge sur ce passé colonial.

MEE : Il resterait 18 000 ossements dans ce musée. Y-a-t-il d’autres ossements qui concerneraient d’autres anciennes colonies ou toujours l’Algérie ?

GM : La vingtaine de crânes qui ont été restitués n’est pas l’ensemble des crânes conservés dans cette collection du Musée de l’homme beaucoup plus importante. Il y a eu des restitutions antérieures de restes de révoltés canaques à la Nouvelle-Calédonie. Un peu sur le modèle de Saartjie Baartman, dite la Vénus hottentote, dont les restes avaient été restitués par la Grande-Bretagne à l’Afrique du Sud.

Pour ces autres ossements toujours conservés, nous n’avons pas d’informations. Certains ne sont pas identifiés. Mais si ces restes sont identifiés, cela pourrait donner lieu à d’autres restitutions.