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INTERVIEW – Yassine Ayari : « Ils sont nombreux à vouloir me voir échouer »

Sans parti, soutenu par des milliers de fans sur Facebook mais élu avec seulement quelques voix, le blogueur Yassine Ayari est officiellement devenu député le 7 février à l’Assemblée des représentants du peuple, non sans créer quelques remous
Yassine Ayari, 36 ans, un député très controversé (AFP)

TUNIS – Le personnage dérange. Le jour même de sa prise de fonctions en tant que député des Tunisiens d’Allemagne, mercredi 7 février, son nom est écorché par le président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et son serment, coupé par la télévision tunisienne.

Le blogueur devenu député, ingénieur de formation et opposant à Ben Ali, a été contraint à l’exil avant la révolution. De procès en procès pour ses statuts Facebook, il finit par faire de la prison en 2014 pour des propos jugés diffamants à l’encontre du ministre de la Défense de l’époque, Ghazi Jeribi, suite à l’échec d’une opération antiterroriste (son père, lieutenant-colonel de l’armée, a été tué lors d’une opération contre des islamistes armés en 2011).

Condamné à un an de prison dont six mois ferme, il purgera finalement quatre mois et 21 jours. Il en ressortira grandi et après quelques années dans l’ombre à l’étranger, et reviendra en Tunisie, cette fois-ci élu des Tunisiens de l’étranger à la place de Hatem Ferjani, qui a quitté son poste de député pour un poste de secrétaire d’État.

Si Yassine Ayari fait parler de lui, c’est parce que son nom est associé à plusieurs dossiers, dont une affaire en justice avec le tribunal militaire qui risque de remettre en cause son immunité parlementaire. Encore une fois pour un statut Facebook, il est accusé d’avoir offensé le président de la République et porté atteinte à la dignité de l’armée.

Détesté par certains qui l’accusent d’être « salafiste » pour avoir brandi le drapeau du Tawhid en 2013 contre les Femen (drapeau devenu ensuite le symbole du groupe État islamique) ou pour ses positions conservatrices, Yassine Ayari est une personnalité controversée, surtout chez les politiques. Il représente aussi une jeunesse alternative, politisée mais émancipée des partis traditionnels.

Middle East Eye : Votre élection ayant été remise en cause par les partis majoritaires au pouvoir, qu’avez-vous ressenti en prêtant serment à l’assemblée ?

Yassine Ayari : J’étais stressé, non pas par le serment, mais parce que ma mère et mon fils étaient présents ! Ceci dit, le serment reste une lourde responsabilité. Avant de revenir en Tunisie, j’ai eu peur de ne pas pouvoir rentrer au pays. De plus, la cérémonie a failli être reportée, mon nom a été écorché et la diffusion en direct a été coupée !

MEE : Vous avez encore beaucoup fait parler de vous car le directeur de la télévision nationale a été limogé le même jour ! Comment expliquez-vous que la diffusion de votre prestation de serment, diffusée comme les autres par satellite à la télévision, ait été coupée ?

YA : Je doute que ce soit une erreur et d’ailleurs, peu de gens le pensent. Quand j’ai demandé à l’équipe technique, qui assure la diffusion, ce qui s’était passé, tous m’ont assuré qu’il n’y avait eu aucune erreur technique. Et même le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) s’est déclaré surpris. Je m’attends à « d’autres problèmes techniques » de ce genre pendant mon mandat.

Avant, sous Ben Ali, lorsqu’on vous fabriquait un procès, on se souciait de la forme. Aujourd’hui, pas du tout

MEE : Pourquoi dérangez-vous autant la classe politique ?

YA : Ce n’est pas moi qui dérange, mais l’expérience et le symbole. Il y a 216 députés, et j’interviens trois minutes par semaine dans l’hémicycle : ce n’est pas ça qui va bouleverser la classe politique. En revanche, je représente une jeunesse qui a confiance en elle, qui utilise les outils de communication pour rapidement prendre la place de l’ancienne génération.

Si mon expérience réussit, je pense que cela va donner de l’espoir à beaucoup de jeunes, leur donner l’envie d’entrer en politique et signer la fin d’une génération qui n’aura plus sa place. Ils sont donc nombreux à vouloir me voir échouer, c’est pour cela qu’ils sont dans la débâcle et la panique.

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Avant, sous Ben Ali, lorsqu’on vous fabriquait un procès, on se souciait de la forme. Aujourd’hui, pas du tout. Le lendemain du résultat des élections, on m’a tout de suite envoyé un mandat d’arrêt pour une affaire qui aurait été ouverte en 2017, et on m’a fixé une date de procès. Tout cela en une journée ! C’est la raison pour laquelle je sais qu’il y aura des tentatives de sabotage tout au long de mon mandat.

MEE : Quelques centaines d’électeurs vous ont préféré aux candidats des deux grands partis et le taux d’abstention a été très élevé (95 %). Est-ce que cela dénote d’un ras-le-bol face aux partis majoritaires en Tunisie ?

YA : Il n’y a pas d’explication simple à ce qu’il s’est passé. Je pense qu’il y a un ras-le-bol, pas seulement face à Nidaa Tounes et Ennahdha, mais face à toute la classe politique et à la manière en général de faire de la politique en Tunisie.

Lorsqu’on est un outsider, on peut le constater. Lorsque vous regardez notre campagne électorale, notre discours était clair et différent. Nous n’avons pas promis beaucoup de choses, nous sommes allés au contact des gens, je pense que c’est ce dynamisme qui a séduit. Nous sommes ceux qui avons le moins dépensé dans la campagne, 4 270 euros dont 800 euros pour du sponsoring Facebook, et le reste pour les péages et les déplacements.

Je pense qu’il y a un ras-le-bol, pas seulement face à Nidaa Tounes et Ennahdha, mais face à toute la classe politique et à la manière en général de faire de la politique en Tunisie

MEE : Vous avez déclaré que c’était une lourde responsabilité pour vous d’endosser le rôle de député. Quels sont les projets de loi que vous comptez défendre ?

YA : Pour l’instant mes propositions de projets de loi sont à l’état d’idées. J’attends encore un peu l’avis des experts auxquels j’ai soumis mes idées pour voir si c’est faisable. Je préfère être discret. Il y a deux façons de faire de la politique, promettre tout et ne rien faire ou rester prudents et agir progressivement. J’ai choisi la seconde option.

MEE : Vous vous êtes prononcé sur le refus de l’endettement de la Tunisie. À quoi vous pensiez-vous concrètement lorsque vous avez fait cette proposition en plénière ?

YA : Je table sur les Tunisiens à l’étranger, ils sont 1,8 million et sont sous-exploités. Prenons quelque chose de simple, les recettes de la douane en dinars, ce qui représente beaucoup dans le budget de l’État. À chaque fois qu’un Tunisien de l’étranger ramène quelque chose en Tunisie, il doit payer des frais de douane. Je propose qu’au lieu de les payer en dinars, il paye la taxe en euros dans un compte en devises en Tunisie. Ce qui permettra aux banques de faire rentrer des devises et d’éviter le bakchich à la douane. L’État aura ainsi plus de devises sur une durée connue. Quant au citoyen, il appréciera de ne plus payer les frais de douane et de ne plus être sujet à la corruption.

Moi en tant qu’élu, je n’ai pas de grandes idées mais plutôt des idées pratiques qui peuvent changer la donne.

MEE : Est-ce que vous avez choisi le bloc parlementaire que vous allez rejoindre au Parlement, puisque vous n’avez pas de parti ?

YA : Dès ma campagne, j’avais annoncé ma famille politique et donné le nom du bloc parlementaire que j’allais rejoindre pour qu’il n’y ait pas de surprise car je n’aime pas le tourisme politique. J’ai fait une demande officielle au bloc démocrate [douze députés de l’opposition regroupant plusieurs partis conservateurs, le Courant démocrate, le Congrès pour la République, le Courant de l’amour], j’attends leur réponse. Si ma demande n’est pas acceptée, je serai seulement un indépendant.

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MEE : Vous dites que vous n'aimez pas le tourisme politique mais pourtant vous avez beaucoup soutenu l’ancien président Moncef Marzouki avant de le critiquer…

YA : Je ne critique pas l’homme mais ses convictions et ses positions politiques. Si ce qu’il dit ne me plaît pas, je le dis, sinon je le soutiens.

J’ai été aussi traité d’islamiste parce que, lorsqu’il y a eu le coup d’État en Égypte et que certains ont appelé à faire la même chose en Tunisie, j’ai exprimé mon soutien à un gouvernement qui avait été élu démocratiquement.

Aujourd’hui, je défendrais de la même manière le président Béji Caïd Essebsi si quelqu’un tentait de faire un coup d’État contre lui, alors que je l’ai ouvertement critiqué aussi. Pour moi, on arrive par les urnes, on repart par les urnes, c’est tout.

Yassine Ayari a accusé Moncef Marzouki en 2012 de manquer de « virilité » alors qu’il l’avait soutenu lors des élections (AFP)

MEE : Mais comment allez-vous faire lors du vote ? Car l’opposition en Tunisie semble faible à l’assemblée face aux deux partis majoritaires.

YA : Je ne suis pas du tout adepte du réflexe pavlovien en politique. Je vote en mon âme et conscience et pour mes convictions. Oui, l’opposition est faible mais il reste un an et demi avant les prochaines élections. Si l’opposition se montre responsable et productive, je pense que l’on peut rééquilibrer le rapport de force en 2019.

Kasserine en 2016, El Kamour l’année dernière et ces protestations début janvier sont les prémices d’un grand séisme

MEE : Qu’avez-vous pensé des mouvements de protestation début janvier en Tunisie, soutenus par certains partis de l’opposition ?

YA : Pour moi, ce sont les prémices d’un grand séisme. Kasserine en 2016, El Kamour l’année dernière et ces protestations début janvier représentent les premières secousses.

Ces mouvements montrent une jeunesse créative, une jeunesse qui a dépassé les murs idéologiques, une jeunesse qui, même si elle est encore liée à des partis, commence à prendre son indépendance, une jeunesse qui pousse les anciennes divisions politiques dans leurs limites. Mon objectif, c’est qu’en 2019, la population ait d’avantage confiance dans cette jeunesse et puisse la prendre au sérieux dans ses projets politiques.

Manifestations dans le gouvernorat de Tataouine en mai 2017 où le taux de chômage est un des plus élevés du pays (AFP)

MEE : Certains médias tunisiens vous ont accusé d’avoir été fiché S en France et d’avoir dû quitter votre poste à Bouygues Telecom à cause de cela. Qu’en est-il ?

YA : Bouygues Telecom, mon entreprise à ce moment-là, a demandé au gouvernement français une « accréditation défense » pour que je puisse travailler sur des dossiers ayant un rapport avec la sécurité défense. Cela a été refusé car j’ai fait de la prison en Tunisie.

Je n’ai pas d’informations comme quoi je suis fiché S. Cela m’étonnerait puisque jusqu’avant d’être élu, j’ai travaillé pendant deux ans à Natixis sur des questions de sécurité qui nécessitent une enquête préalable du ministère de l’Intérieur.

Je dirais que 99 % de la campagne contre moi pendant les élections a été faite par Ennahda

MEE : Vous confirmez que vous n’avoir eu aucun soutien du côté des partis Ennahdha et Nidaa Tounes ?

YA : Je dirais que 99 % de la campagne contre moi pendant les élections a été faite par Ennahda. Par ailleurs, j’étais opposé aussi, non pas à la personne de Hafedh Essebsi [le fils du président qui avait laissé entendre qu’il se présenterait] mais à l’idée du clan que sa candidature aurait pu véhiculer et qui rappelle beaucoup Ben Ali.

MEE : On vous reproche aussi vos positions conservatrices. Dans le contexte tunisien, alors qu’il est question de menaces sur les libertés individuelles et de la nécessité de réformer les lois, que pensez-vous de l’article 230 du Code pénal sur le test anal ?

YA : Je suis entièrement contre. Un pays n’a pas à aller fouiller dans le derrière des gens sans leur consentement, je suis radicalement contre.

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MEE : Mais vous avez un problème avec les homosexuels, vous en parlez ouvertement…

YA : En tant que personne, je ne les aime pas et je ne les respecte pas. En tant que législateur, je pense que l’orientation sexuelle relève du choix de chacun, que cela ne regarde personne et que l’État n’a pas à légiférer là-dessus.

MEE : Allez-vous voter pour contre la loi de répression des atteintes aux forces armées qui a fait polémique en novembre dernier ?

YA : Je suis contre, ce projet de loi n’a pas de raison d’être et c’est une insulte à la révolution. Le Code pénal protège suffisamment les forces de l’ordre actuellement. Pour moi, ce projet loi ne fait que transformer les policiers en demi-dieux, je voterai contre et je lutterai contre.