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Souad Abderrahim : « Les élites doivent revoir leur vision des choses »

Souad Abderrahim, 53 ans, pourrait être la première femme à devenir maire de Tunis. Elle estime que la victoire des indépendants aux élections municipales est un message de la société aux politiques
Gérante d’une entreprise de distribution de produits pharmaceutiques et ancienne députée au sein du bloc d’Ennahdha à l’Assemblée constituante de 2011 à 2014, Souad Abderrahim, 53 ans, a été dans sa jeunesse membre de l'Union générale tunisienne des étudiants (UGTE) (AFP)

TUNIS – Malgré le faible taux de participation des Tunisiens aux élections municipales (35,6 %), les premières depuis la révolution, les listes indépendantes ont recueilli plus de suffrages (32, 9 %), que les grands partis politiques comme le parti islamoconservateur Ennahdha (28, 6 %) et Nidaa Tounes (22,1 %).

Dans la circonscription de Tunis, la plus grande municipalité en Tunisie avec 60 sièges, le mouvement Ennahdha en a remporté 21 selon les résultats préliminaires de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE). Il est suivi par le mouvement Nidaa Tounes, qui a remporté dix-sept sièges.

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À la tête de la liste du mouvement Ennahdha à Tunis, Souad Abderrahim, est donc en lice pour le poste de maire de Tunis – les maires devant maintenant être élus par le conseil municipal. Elle pourrait ainsi devenir la première femme à occuper cette fonction.

Gérante d’une entreprise de distribution de produits pharmaceutiques et ancienne députée au sein du bloc d’Ennahdha à l’Assemblée constituante de 2011 à 2014, elle se définit aujourd’hui comme « indépendante ».

La candidate, âgée de 53 ans, milite depuis son jeune âge : elle a été membre du bureau exécutif de l'Union générale tunisienne des étudiants (UGTE), syndicat étudiant islamiste.

Aujourd’hui, sa candidature a créé la controverse parmi les politiques et les personnalités publiques. Middle East Eye l’a rencontrée à Tunis.

Pour Souad Abderrahim, sa candidature au poste de maire est « une fierté pour la femme tunisienne » (AFP)

Middle East Eye : Quelle lecture faites-vous de la victoire des listes indépendantes aux élections municipales ? 

Souad Abderrahim : Je veux rappeler tout d’abord que j’ai toujours défendu les indépendants. Pour moi, ils sont la voix que l’on n’entend pas. L’existence de listes indépendantes et leur victoire dans certaines municipalités est, en soi, un message.

C’est un message pour les politiciens : le citoyen ne supporte plus tous ces tiraillements politiques. Aujourd’hui, le citoyen veut des projets, il ne veut plus de conflits qui ne mènent à rien.

Les indépendants ne sont pas un bloc, c’est un groupe de plus de 840 listes, soit plus que le nombre de municipalités. J’espère qu’ils contribueront à instaurer cette gouvernance locale et représenteront la volonté du peuple.

Les partis qui se sont créés en se détachant des grands partis doivent comprendre que seul le rassemblement au sein de grands partis politiques sauvera notre pays

MEE : Cela dit, le mouvement Ennahdha est arrivé premier devant les autres partis politiques…

SA : Comme je viens de le mentionner, les listes indépendantes ne sont pas une entité mais une volonté, une voix. Ces listes sont des initiatives personnelles qui comportent des messages de la société pour les politiciens. Les placer en première place ne correspond pas vraiment à la réalité. Les chiffres m’importent peu devant ce qu’on peut en tirer comme leçon. 

Voilà ma lecture politique : aujourd’hui, il n’y a plus de confiance dans les politiciens, c’est le plus important pour moi. 

Les partis qui se sont créés en se détachant des grands partis doivent comprendre que seul le rassemblement au sein de grands partis politiques sauvera notre pays. Il faut œuvrer à instaurer une politique de consensus.

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MEE : Une femme non voilée, en tête de liste d'un parti islamiste, est vue comme une « vitrine ». Avez-vous été choisie pour présenter l'image d'une femme moderne, en opposition à la majorité des femmes voilées d’Ennahdha ?

SA : En 2011, j’ai été désignée candidate par les dirigeants du parti. Aujourd’hui, ce sont les bases qui m’ont choisie. 

Certains ne m’ont peut-être pas trop acceptée en 2011, mais aujourd’hui, ils m’ont beaucoup soutenue, notamment pendant la campagne électorale, et je les remercie pour cela.

Souad Abderrahim rappelle que les Tunisiennes, faiblement représentées aux postes de décision, sont pourtant actives dans la vie associative, dans la société civile, dans les médias ou encore dans l’administration (AFP)

Ce n’est donc plus une manœuvre politique, mais une confiance placée en ma personne. C’est grâce à cette confiance que j’ai été élue à la tête de la liste électorale de Tunis. 

Je suis maintenant connue, j’ai fait mes preuves en passant par l’Assemblée nationale constituante. Tout le monde me respecte, ce n’est pas la peine qu’on revienne à la case départ.

Je n’aime pas qu’on nous juge sur nos vêtements, ou qu’on évalue la femme sur un stéréotype

Je veux ajouter qu’Ennahdha a aujourd’hui des femmes non voilées au Parlement et même en tête d’autres listes.

Je n’aime pas qu’on nous juge sur nos vêtements, ou qu’on évalue la femme sur un stéréotype, parce que la femme est un être humain, un acteur actif dans la société, quels que soient son appartenance, son physique ou sa couleur de peau.

MEE : Si vous êtes élue, vous deviendrez la première femme maire de Tunis. Un symbole ?

SA : Rien que ma candidature à ce poste est une fierté pour la femme tunisienne.

Être maire de Tunis ou « cheikha de la médina », dans son sens symbolique, est un deuxième défi que nous souhaitons relever.

La municipalité de Tunis existe depuis 1856, et aucune femme n’est passée par ce poste alors que nous avons pourtant traversé plusieurs périodes appelant à l’émancipation de la femme, à l’égalité avec l’homme. 

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Quand on regarde les nominations, seulement 6 % des femmes occupent des postes de décision.

C’est un faible taux si on considère que la femme est active dans la vie associative, dans la société civile, dans les médias ou encore dans l’administration.

Encore une fois, que le peuple puisse imaginer une femme à cette fonction, historiquement occupée par les hommes, un poste symbolique, est un message. Mais les électeurs croient en moi. Le peuple commence à l’accepter, c’est aux élites de revoir leur vision des choses.

Que le peuple puisse imaginer une femme à cette fonction, historiquement occupée par les hommes, un poste symbolique, est un message

MEE : Certains, notamment Foued Bouslema, de Nidaa Tounes, trouvent qu'une femme ne peut pas être « cheikha de la médina » parce qu'elle ne peut pas être en phase avec nos mœurs et traditions, surtout pendant les fêtes religieuses. Qu’avez-vous à leur répondre ?

SA : Je ne pense pas que ce soit l’avis de tous les Nidaïstes. Je vois plutôt dans ses propos comme un lapsus, une déclaration un peu émotionnelle. Je vais dire que c’est sa manière de défendre son candidat. 

Légalement, rien n’interdit une femme d’entrer dans une mosquée. Dans le cas contraire, le vice-président peut la remplacer.

Cependant, on ne peut pas réduire le rôle du maire à des protocoles pendant les fêtes religieuses. Le rôle du maire est bien plus important que cela.

Pour moi, cette déclaration appartient à l’histoire ancienne. Plusieurs personnalités lui ont déjà répondu dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Tout le monde peut faire un lapsus, personne n’est épargné, même moi. 

MEE : Que peut apporter de plus une femme maire ?

SA : En Tunisie, c’est un moyen de rompre avec la mentalité machiste qui domine.

C’est un moyen de rendre justice à la femme en appliquant l’article qui garantit l’égalité des chances entre les hommes et les femmes dans la Constitution.

Jusqu’à aujourd’hui – et même dans les instances constitutionnelles élues – une femme n’est pas toujours facilement acceptée à la tête d’une institution.

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Une femme maire instaurera une nouvelle culture, celle de l’égalité des chances, le soutien de la femme par son entourage, par les électeurs et les intellectuels.

Ce n’est pas parce que je suis une femme que je serai meilleure ou pas, c’est la compétence qui entre en jeu. Mais après tout, c’est un travail d’équipe encadré par la loi des collectivités locales.

Je veux ajouter que je tiens à ce poste, parce que c’est le droit des électeurs, et des militantes d’Ennahdha qui m’ont soutenue.

J’ai offert cette victoire aux femmes de mon pays, vous êtes libre de l’accepter ou pas

MEE : Après votre victoire, vous avez félicité la femme tunisienne. Mais la comédienne et dramaturge Leila Toubel trouve que vous ne représentez pas la femme tunisienne…

SA : J’ai été élue par des milliers de Tunisiennes, et je suis une Tunisienne. J’ai offert cette victoire aux femmes de mon pays, vous êtes libre de l’accepter ou pas.

MEE : Vous êtes en lice à ce poste en face de cinq hommes. L'alliance de Nidaa Tounes avec les autres listes pourrait vous faire barrage… 

SA : Non. Moi je crois en la démocratie.

Les six têtes de listes peuvent se présenter et le vote tranchera.

J’ai déjà gagné les élections et je souhaite remporter la présidence de la municipalité de Tunis, mais si le conseil municipal en décide autrement, c’est son droit.

Même si j’occupais la fonction de conseillère, sans responsabilité, je n’épargnerai aucun effort pour bien faire mon travail.

La démocratie est plus grande que les personnes.

À Tunis, un rapprochement est possible entre Nidaa Tounes (mené par Hafedh Caïd Essebsi, à gauche) et d’autres listes pour contrer Ennahdha (mené par Rached Ghannouchi, à droite) (AFP)

MEE : Avant de devenir président, Recep Tayyip Erdoğan était maire d'Istanbul... Avez-vous, vous aussi, des ambitions présidentielles ?

SA : C’est trop tôt pour le dire. Déjà la présidence d’une municipalité fait polémique… Cela dit, la Constitution tunisienne n’interdit pas aux femmes d’être présidentes. Des candidates se sont même présentées aux élections présidentielles, en 2014.

Personnellement, ma mission aujourd’hui, c’est le travail municipal. Je vais me concentrer sur cette tâche pour le moment. 

La réussite du travail municipal est la réussite de la décentralisation, de la transition démocratique et de la politique en Tunisie. C’est aussi un moyen de regagner la confiance de l’électeur.