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Lassaad Oueslati : « Penser que tout migrant est une charge en moins pour la Tunisie est problématique »

Des quatre productions ramadanesques proposées aux Tunisiens, Harga est le feuilleton qui a le plus séduit le public et la critique. Rencontre avec son réalisateur, Lassaad Oueslati
Scène de tournage de Harga (avec l’aimable autorisation de Lassaad Oueslati)
Scène de tournage de Harga (avec l’aimable autorisation de Lassaad Oueslati)

Diffusé à la télévision nationale et sur la plateforme de streaming Artify, Harga raconte durant vingt épisodes de 45 minutes les histoires et destins de personnes touchées par le phénomène de la migration clandestine (harga en dialecte nord-africain) : candidats à l’émigration, passeurs, responsables tunisiens et italiens, familles, ONG de défense des migrants.

Le feuilleton suit les aventures d’un groupe de citoyens du Sud au moment de leur traversée de la Méditerranée et dans un centre de rétention en Sicile.

Middle East Eye : Pouvez-vous nous parler de la genèse du projet ?

Lassaad Oueslati : En 2019, j’ai réalisé le feuilleton Maestro, qui raconte la réhabilitation de jeunes détenus d’une maison de redressement pour mineurs à travers l’art. L’un des protagonistes, Farès, était incarcéré pour avoir tenté de franchir illégalement les frontières. La transition était toute trouvée : il fallait aborder le phénomène de la migration clandestine.

Pour ce faire, je suis parti en Sicile afin d’étudier dans les moindres détails le vécu des personnes ayant traversé la Méditerranée. Mohamed Amine Chouchane, qui officie en tant que médiateur dans les centres de rétention, m’a servi de guide sur place.

J’ai visité ces hotspots et y ai découvert un monde que je ne connaissais pas. Les conditions de vie de ces candidats à la migration sont dures. J’ai profité de mon séjour sur l’île italienne pour aller au contact de plusieurs migrants, régularisés et irréguliers, afin de recueillir leurs témoignages.

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En parallèle, le scénariste, Imed Eddine Hakim, est resté en Tunisie et s’est intéressé aux familles des migrants ainsi qu’aux anciens immigrés rentrés de gré ou de force au pays. C’est à partir de tous ces récits que nous avons essayé de comprendre le phénomène et de donner vie à nos personnages.

MEE : Le feuilleton aurait dû sortir pendant le Ramadan 2020 mais la production a été brusquement arrêtée par la première vague de COVID-19. Quelles ont été les conséquences ?

LO : En janvier 2020, nous sommes partis à Palerme pour faire des repérages. En février, nous avons entamé le tournage en Tunisie. Après avoir entrepris toutes les démarches pour filmer en Italie, la crise du COVID a tout arrêté.

La veille de notre départ, les frontières ont été fermées. Nous avions la possibilité de poursuivre le tournage en Tunisie mais face au risque sanitaire, j’ai pris la décision de tout suspendre.

D’une part, je voulais préserver la santé de mon équipe et d’autre part, je ne voulais pas travailler avec un effectif réduit et altérer la qualité du produit final. Nous avons repris à l’été mais il n’était plus possible de tourner en Italie. Nous avons donc dû reconstituer le centre de rétention dans une école à la Manouba [banlieue ouest de Tunis]. 

Nos décorateurs ont eu à cœur de reproduire au mieux l’ambiance du lieu initial où devaient s’effectuer les tournages. Nous avons même apporté quelques accessoires du centro sicilien.

MEE : Pour aborder le drame des familles des disparus, vous avez opté pour un mélange entre réalité et fiction. Pourquoi ce choix ?

LO : L’annulation du tournage en Italie nous a contraints à abandonner des pans entiers du scénario et à introduire de nouveaux axes.

Il est faux de dire que je fais l’apologie des entraves à la libre circulation mises en place par les gouvernements européens. Je les dénonce

En préparant le teaser du feuilleton, je suis tombé sur la vidéo d’une manifestation devant le théâtre municipal de Tunis [haut lieu de la contestation depuis 2011]. On y voyait le père d’un disparu haranguant la foule avec un discours poignant. Nous avons décidé de reproduire cette scène avec les mêmes protagonistes.

La rencontre avec les familles des disparus a été particulièrement émouvante. Nous avons alors incorporé cet axe dans le récit et porté la voix de ces personnes abandonnées par les autorités et dont la vie a basculé à la suite de ce drame. De même, nous avons intégré d’anciens harragas dans l’axe de la traversée de la Méditerranée.

MEE : L’un des personnages centraux, le passeur Saroukh – interprété par Mhadheb Rmili –, est particulièrement ambigu : il nous sort de la représentation manichéenne du criminel véreux qui fait commerce de la souffrance humaine. Il peut être dangereux et profondément humain. Ce personnage existe-t-il vraiment ?

LO : J’étais dans un café de la ville de Vittoria en Sicile où vit une importante communauté tunisienne. Je discutais avec des migrants pour recueillir leurs témoignages. Alors que je pouvais faire preuve d’empathie à l’égard des migrants, je me montrais sévère envers les passeurs.

« « La rencontre avec les familles des disparus a été particulièrement émouvante », témoigne Lassaad Oueslati (avec l’aimable autorisation de Lassaad Oueslati)
« La rencontre avec les familles des disparus a été particulièrement émouvante », témoigne Lassaad Oueslati (avec l’aimable autorisation de Lassaad Oueslati)

Un homme assis non loin de nous prit alors part à la discussion, il s’agissait d’un passeur. Il m’invita à voir la question autrement. Il estimait qu’en aidant les gens à passer les frontières, il palliait les carences d’un État qui a brisé les aspirations légitimes à une vie meilleure.

Il m’a semblé important de donner ce point de vue et de sortir d’une binarité qui n’aide pas à penser la complexité du phénomène.

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MEE : Le feuilleton a été largement salué par les téléspectateurs et les professionnels de l’audiovisuel. Mais certains vous ont accusé de chercher à dissuader les jeunes de tenter la migration vers le nord de la Méditerranée, contribuant ainsi à transformer l’Europe en véritable forteresse dont les citoyens bénéficient d’une liberté de circulation interdite à la majeure partie des ressortissants des pays du Sud.

LO : Il est faux de dire que je fais l’apologie des entraves à la libre circulation mises en place par les gouvernements européens. Je les dénonce même.

À travers le personnage de Héla, une fille diplômée qui n’arrive pas à avoir un simple visa, je montre le mépris et l’humiliation que subissent nos concitoyens qui acceptent les règles du jeu. Je souligne par ailleurs le traitement indigne des migrants dans les centres de rétention : cela va de la nourriture immangeable au vol d’enfants [la situation dans les centres de rétention fait régulièrement l’objet de scandales] organisé avec la complicité des autorités.

Je rends également compte du racisme quotidien que subissent les candidats à la migration, que ce soit en Tunisie ou en Europe. Je suis résolument pour la liberté de circulation et je pense qu’aucune législation ne pourra durablement l’entraver.

Cela ne doit pas occulter les drames qu’engendre l’immigration clandestine pour les migrants eux-mêmes mais aussi leurs familles et la société, qui perd une partie de sa jeunesse. J’ai essayé d’aborder toutes les facettes du problème.

MEE : Les critiques pointent également le financement que vous avez reçu de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM)…

LO : L’OIM est intervenue après le tournage du feuilleton. Nous l’avons sollicitée pour pouvoir financer le sous-titrage de l’œuvre dans des langues étrangères afin de pouvoir l’exporter dans plusieurs pays et pour organiser des projections dans des maisons de jeunes aux quatre coins de la Tunisie.

Quand des milliers de gens prennent la mer à partir de ports connus de tous, il est impossible d’écarter la responsabilité de certains responsables sécuritaires

Nous avons obtenu cette aide financière sur la base d’une simple bande-annonce et les responsables de l’OIM n’ont vu le produit final qu’au moment de sa diffusion auprès du public. Je tiens à le dire, personne n’est intervenu dans mon travail, ni la télévision tunisienne, ni l’OIM. Il y va du respect que j’ai pour mon métier !

MEE : Harga aborde la démission de l’État face au phénomène de la migration clandestine. Que ce soit la complicité de certains garde-côtes avec les passeurs ou la nonchalance de la diplomatie pour retrouver les disparus en mer. Quelles ont été les réactions des autorités ?

LO : Un syndicat de diplomates a protesté contre la mauvaise image que véhiculerait le scénario. Je ne cherche à accabler personne, je m’attache à décrire au mieux la réalité. Quand des milliers de gens prennent la mer à partir de ports connus de tous, il est impossible d’écarter la responsabilité de certains responsables sécuritaires.

Cela ne s’applique évidemment pas à tout le corps de métier. Je montre également des fonctionnaires qui ont à cœur d’exercer leur mission.

De même, quand des familles affirment avoir vu leurs enfants sur des vidéos en Italie et que les responsables diplomatiques ne font que dresser des listes de disparus, on ne peut que dénoncer l’inaction des autorités consulaires.

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Ces carences laissent à penser que tout migrant est une charge en moins pour ce pays, ce qui est problématique. Un État qui se respecte doit préserver la vie de ses citoyens et doit tout mettre en œuvre pour les retrouver quand ils sont perdus.

MEE : En décembre 2020, le chef du gouvernement Hichem Mechichi a suscité l’indignation de la société civile en déclarant dans une interview pour France 24 : « Qui dit immigration illégale dit terrorisme. » La scène finale montre que l’un des migrants a intégré les rangs de l’État islamique. Serait-ce une manière pour vous de donner raison à Mechichi ?

LO : Le personnage de Khaled a pris la mer avec l’espoir de trouver un travail en Europe. Arrivé en Italie, il a été aperçu avant d’embarquer pour le hotspot puis a disparu et a intégré les rangs de l’organisation terroriste. C’est donc bien en Europe qu’il a été embrigadé.

Je voulais tordre le cou à ce lien fait par des hommes politiques européens, et malheureusement tunisiens, entre immigration clandestine et terrorisme. Les pays du Nord ne peuvent pas se dédouaner aussi facilement de toute responsabilité dans le processus de radicalisation.