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EN IMAGES : L’interminable errance des migrants africains en Israël

De Tel Aviv au Néguev, les journalistes italiens Stefano Lorusso Salvatore et Arianna Poletti ont mis en images la douleur d’un exil sans fin, celui des migrants africains d’Israël que Benyamin Netanyahou a promis de « sortir » du pays
Comme le sel assèche la terre, le soleil, le sable et les prisons ont assoiffé le corps et l’esprit de Muller, Érythréen de 48 ans. Des rides profondes creusent le visage de cet homme au regard fatigué. Il a passé la moitié de sa vie à fuir le service militaire interminable du président érythréen Isaias Afwerki. Exilé en Éthiopie, au Soudan, il est arrivé en Israël en 2009. Les cicatrices sur son buste sont les souvenirs laissés par les balles de l’armée égyptienne. « La vie est tragiquement ironique. En Érythrée j’ai passé des mois infinis en prison, coupable de désertion. Le même sort m’attend ici, coupable d’avoir demandé l’asile politique. » (Stefano Lorusso Salvatore/MEE)

TEL AVIV et NÉGUEV, Israël – Israël n’est pas un pays pour les réfugiés africains. Sur 16 000 demandeurs, seulement dix migrants ont obtenu l’asile en Israël entre 2013 et 2017. Soit 1 % des demandes. En Europe, 92 % des Érythréens et 56 % de Soudanais obtiennent le statut de refugié politique.  

Aujourd’hui, 40 000 migrants africains habitent pourtant dans le pays. Ils sont publiquement appelés « infiltrés ». Arrivés entre 2007 et 2012, leurs histoires se ressemblent. Ces hommes et ces femmes ont traversé l’Égypte et le désert du Sinaï en quête d’un refuge. 

En 2014, le gouvernement israélien a érigé un mur antimigrants à la frontière : dès lors personne n’a réussi à la franchir. 

Depuis janvier, un plan controversé du gouvernement imposait aux migrants de trancher : la prison pour une période indéfinie ou l’expulsion vers le Rwanda ou l’Ouganda. 

À LIRE : « Trafic légal d’êtres humains » : le programme israélien d’expulsion massive des réfugiés africains »

Après de nombreuses manifestations, lundi 2 avril, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou avait renoncé aux déportations de masse. Israël avait signé un accord avec l’ONU pour le transfert de 16 000 demandeurs dans des « pays occidentaux » et s'était engagé à donner un titre de séjour à un nombre équivalent d'entre eux devant rester sur son territoire.

Une décision sur laquelle il est revenu, ce mardi 3 avril, en suspendant l'accord. « Nous allons continuer avec détermination à tout mettre en œuvre pour sortir les clandestins du pays », a-t-il affirmé. 

Le projet d'expulsion avait suscité de nombreuses critiques, notamment du HCR et d'ONG. Ces dernières semaines, des manifestations avaient réuni des dizaines de milliers de personnes dans plusieurs villes du pays dont des survivants de la Shoah pour demander le retrait de ce projet.

Les journalistes italiens Stefano Lorusso Salvatore et Arianna Poletti ont enquêté pendant un mois à Tel Aviv et au fin fond du désert du Néguev sur le sort de ces migrants. Pour mettre des images sur cette réalité, Middle East Eye publie leurs photos, qui racontent le quotidien des migrants : les queues interminables pour renouveler leur permis de séjour, les conditions de travail précaires et la vie dans le centre de rétention de Holot. 

Selem a déjà pétri 50 kilos de farine depuis ce matin. « Je suis arrivé en Israël en 2010, après avoir traversé le désert du Sinaï. Une fois la frontière franchie, les soldats israéliens m’ont donné un ticket de bus pour Tel Aviv. Je ne savais même pas où j’étais. Je me suis installé dans le sud de la ville, à côté de la gare, comme tous mes compatriotes. » Selem vient tout juste de sortir de la prison de Holot, dans le sud du pays. Nave Sha’anan, Tel Aviv, le 15 février 2018 (Stefano Lorusso Salvatore/MEE)

Yonas est Érythréen. Il habite et travaille dans le quartier de Nave Sha’anan, au sud de Tel Aviv. Il se réveille tous les jours à 4 heures du matin pour livrer les miches de pains défournées par Selem. Sur son petit scooter, il parcourt toute la ville. Comme de milliers d’autres migrants érythréens et soudanais, il supporte des conditions de travail dures et précaires. La majorité d’entre eux travaillent dans les restaurants et sur les chantiers de Tel Aviv. Nave Sha’anan, Tel Aviv, le 15 février 2018 (Stefano Lorusso Salvatore/MEE)

Le centre de détention de Holot se situe au fin fond du désert du Néguev, à une dizaine de kilomètres de la frontière avec l’Égypte. Érigé en 2013 pour pousser les migrants africains à quitter le pays, le centre a fermé le 13 mars 2018 après des années de polémiques concernant le respect des droits humains des migrants détenus. Holot, le 12 février 2018 (Stefano Lorusso Salvatore/MEE)

À une centaine de mètres du centre de rétention, les migrants avaient fabriqué leur point de rencontre : une tente en plastique érigée entre un arbre et un pylône. Des boissons fraîches et quelques narguilés offerts par un groupe de volontaires soulagent l’ennui des après-midis infinis dans le désert. Mais ce coin tranquille était périodiquement démantelé par les forces de l’ordre. À chaque fois, les migrants le reconstruisaient. « Pour survivre dans le désert, il faut s’armer de patience », souligne Koko, Soudanais aux lunettes carrées, en fumant une chicha à la menthe. Holot, le 13 février 2018 (Stefano Lorusso Salvatore/MEE)

« Nos corps souffrent, mais la dépression est le fléau le plus répandu à Holot. Nous vivons dans un état d’anxiété permanente », explique Tsefazgi, trentenaire, économiste diplômé de l’Université d’Asmara. « Holot est une prison cruelle, mais également sarcastique et frustrante », explique-t-il. Les autorités israéliennes ne considèrent pas Holot comme une prison. Elles préfèrent l’appellation Open facility (centre ouvert). Libres dans la journée, les détenus devaient rentrer entre 22 h et 6 h du matin pour signer une feuille de présence. La ville la plus proche, Beer-Sheva, se situe à 70 kilomètres. À quatorze heures de route à pied dans le désert. Holot, le 13 février 2018 (Stefano Lorusso Salvatore/MEE)

Avant la signature de l’accord entre l’ONU et le gouvernement israélien pour le transfert de 16 000 demandeurs d’asile dans des « pays occidentaux », des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre les expulsions. La communauté africaine s’est souvent rassemblée devant l’ambassade du Rwanda à Herziliya, dans le nord de Tel Aviv.  Tel Aviv, le 7 février 2018 (Stefano Lorusso Salvatore/MEE)

Dans les rues de Tel Aviv le débat sur le sort des migrants mobilise. Les manifestations de soutien se sont multipliées pendant les deux derniers mois : protestations, prises de position des survivants de l’Holocauste, refus des pilotes de la compagnie nationale El Al de conduire les expulsés en Afrique. Mais dans les quartiers sud de Tel Aviv, là où les migrants habitent, le débat est tendu. Sur certaines terrasses des affiches sont exposées et clament : « Nous ne voulons pas les Érythréens ». Tel Aviv, le 7 février 2018 (Stefano Lorusso Salvatore/MEE)

Dans la banlieue nord de Tel Aviv, Bnei Brak est l’une des villes à plus haute concentration de juifs ultra-orthodoxes au monde. Au milieu d’un chantier, loin des yeux indiscrets, se situent les bureaux des services de l’immigration israéliens. Tous les matins, des centaines de migrants s’y rendent pour renouveler leur permis de séjour valables seulement pour un mois. Bnei Brak, Tel Aviv, le 19 février 2018 (Arianna Poletti/MEE)

Les expulsions étaient censées commencer le 1eravril. Pourtant Samson a reçu un ticket d’avion le 19 février. Il part de Tel-Aviv, mais il ne sait pas où il atterrit. Les journalistes l’ont vu une dernière fois à l’aéroport le 22 février. Après le décollage, il a disparu. Aucun État n’a reconnu son accueil. Bnei Brak, Tel Aviv, le 19 février 2018 (Arianna Poletti/MEE)