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La guerre financière pour influencer les médias de Washington

À Washington, l’argent peut acheter de l’influence politique, et une grande partie de cet argent provient du Moyen-Orient ou est liée à ses questions pressantes
Le président du Ploughshares Fund, Joseph Cirincione (AFP)

NEW YORK, États-Unis d’Amérique – L’autosatisfaction triomphante était trop évidente pour passer inaperçue.

Tout a commencé début mai quand Ben Rhodes, un officiel haut placé de la Maison Blanche, a expliqué au New York Times Magazine comment les médias avaient été manipulés en vue de convaincre un public américain sceptique de soutenir l’accord sur le nucléaire avec l’Iran.

Ben Rhodes, vice-conseiller à la sécurité nationale, a détaillé comment il travaillait avec des groupes de pression, des experts de la prolifération nucléaire et des journalistes sympathisants pour bâtir le soutien en faveur du pacte conclu entre sept nations dans le but de restreindre les activités nucléaires de l’Iran.

Il a évoqué le Ploughshares Fund, une organisation qui fait du lobbying pour le désarmement nucléaire et qui a donné 576 500 dollars à J-Street, un groupe de campagne libéral pro-Israël, et plus de 281 000 dollars au National Iranian American Council pour promouvoir l’accord.

Le fonds a aussi fait don de 100 000 dollars à la radio publique nationale américaine (NPR) en 2015 via une subvention qui mentionne l’Iran, et versé de l’argent à des think tanks de premier plan, dont la Brookings Institution (225 000 dollars) et l’Atlantic Council (182 500 dollars).

Ils construisent une « chambre d’écho », a déclaré Rhodes, constituant une phalange d’experts sur le nucléaire et de spécialistes des questions de sécurité prêts à répondre aux questions des journalistes et à utiliser les réseaux sociaux pour déstabiliser les critiques et orienter le débat.

Ce n’est pas l’accord avec l’Iran en tant que tel qui est en cause – celui-ci représentant d’une certaine façon un effort diplomatique révolutionnaire du président américain Barack Obama qui est susceptible d’aider à réformer l’Iran et à apaiser les tensions au Moyen-Orient.

Les commentaires de Rhodes ont provoqué un tollé, en grande mesure parce qu’il a décrit la promiscuité qui existe entre des représentants de l’État et un groupe de pression monothématique, ainsi que son argent, dans le but d’exploiter des médias censés être indépendants afin d’influencer l’opinion publique sur une question qui divise.

La cerise sur le gâteau a été l’apparente autosatisfaction de Rhodes à ce sujet.

Sa jubilation pourrait toutefois être imméritée. La dernière enquête de Gallup a montré que seulement 30 % des Américains soutiennent l’accord, tandis que 57 % le désapprouvent. Une victoire du candidat républicain Donald Trump à l’élection présidentielle de novembre pourrait d’ailleurs déboucher sur son annulation.

Mais pour le moment, le marché conclu tient le coup et permet de garder à l’esprit que l’argent peut acheter de l’influence politique à Washington et que cet argent soit provient des poches profondes du Moyen-Orient, soit est lié à ses questions pressantes.

Les plus gros dépensiers de la région sont les pays riches en pétrole du Golfe, dont les Émirats arabes unis (EAU) et l’Arabie saoudite, qui versent des millions à des entreprises de relations publiques, des lobbyistes et des think tanks chargés d’influencer les hommes politiques, la couverture médiatique et l’opinion publique aux États-Unis.

Selon la Sunlight Foundation, un groupe de transparence, les EAU sont au sommet de la liste 2013 des pays se servant de leur fortune pour promouvoir leurs intérêts nationaux, avec un total de 14,1 millions dépensés à cet effet. Les Saoudiens ont dépensé pour leur part 11,2 millions de dollars. L’Allemagne, le Canada et le Mexique arrivent aussi parmi les cinq premiers.

Les pétrodollars sont toutefois plus aisés à voir que leurs résultats, d’après Hussein Ibish, chercheur à l’Arab Gulf States Institute à Washington.

« Quand on parle, à la Maison Blanche, de la Massachusetts Avenue ou de K Street comme de territoires occupés par les Arabes, c’est ironique parce que quel que soit leur investissement total, les partenaires arabes des États-Unis dans le Golfe n’ont certainement pas eu ce qu’ils voulaient concernant la politique américaine ces dernières années », a déclaré Ibish à Middle East Eye.

« C’est un type d’occupation bien inefficace, à tous égards. »

Les folles dépenses émiraties continuent pourtant. En mai, Outlook Energy Investments, une société appartenant au gouvernement d’Abu Dhabi, a dévoilé l’existence d’un accord de 25 000 dollars par mois avec l’Investment Diplomacy Group pour aider cette pétromonarchie du Golfe à « approfondir la coopération bilatérale future en matière de sécurité » avec les États-Unis.

D’autres documents, enregistrés auprès du département de la Justice conformément à une loi contre la propagande nazie datant de 1938, détaillent les accords des EAU avec Glover Park Group, Brunswick Group, Harbour Group et Camstoll Group, qui  compte parmi ses rangs plusieurs anciens officiels du département du Trésor américain. 
 
Les EAU se sont mis à accroître les dépenses destinées à polir leur image aux États-Unis après que Dubai Ports World a essayé d’acquérir six ports américains en 2006 – suscitant un maelström politique et la crainte d’un contrôle des infrastructures littorales américaines par de lointains monarques musulmans et leurs familles.

Les Émirats ont depuis employé leur muscle lobbyiste au profit de leur bataille contre les Frères musulmans. Une investigation de The Intercept a montré comment les lobbyistes émiratis ont cajolé des journalistes américains complaisants afin qu’ils ternissent l’image du Qatar en le présentant comme un mécène de militants extrémistes.

Le Qatar ne manque pas pour autant de ressources. Il a conclu des accords avec Mercury Public Affairs (155 000 dollars par mois), Portland Communications (50 000 dollars par mois) et Levick Strategic Communications (54 000 dollars par mois), d’après des documents du département de la Justice.


Doha, qui a soutenu le Frère musulman Mohamed Morsi lors de la transition politique post-Printemps arabe en Égypte, a tenté de convaincre les États-Unis et d’autres puissances occidentales que l’islam politique était le plus grand espoir du monde arabe en matière de démocratie.

Les Saoudiens sont autant dépendants des ventes d’armes et de la protection des États-Unis que leurs voisins du Golfe et dépensent eux aussi une fortune en spécialistes de relations publiques et autres lobbyistes américains pour les aider à manipuler les journalistes et influencer les décideurs politiques.

En mars, BGR Government Affairs a révélé l’existence d’un accord de 500 000 dollars par an visant à fournir « des services de relations publiques et de gestion des médias » au Centre for Studies and Media Affairs at the Saudi Royal Court, une entité gouvernementale saoudienne.

En janvier, la société de lobbying Podesta a dévoilé l’existence d’un accord de 140 000 dollars par mois avec la même entité. Et en mars, l’Arabie saoudite a lancé le Saudi American Public Relation Affairs Committee (SAPRAC) pour « renforcer la relation historique » entre ces alliés improbables.

Néanmoins, l’accord iranien, que Riyad abhorre, a été conclu, fait remarquer le chercheur Jonathan Cristol.

« L’Arabie saoudite est obligée de dépenser des sommes considérables en relations publiques parce qu’elle n’a pas de circonscription naturelle aux États-Unis. Il n’y a pas d’Américains appelant les députés pour promouvoir les politiques pro-saoudiennes », explique-t-il à MEE.

« Mais tout l’argent du monde ne garantit pas les résultats désirés. Le lobbying en coulisses n’a pas arrêté un projet de loi américain qui pourrait conduire à la poursuite en justice de ressortissants saoudiens pour les attaques du 11 septembre car les législateurs ne voulaient pas perdre le soutien public en votant contre. »

Cela ne s’arrête pas au Golfe. L’Égypte a un accord de 250 000 dollars par mois pour des « services de diplomatie publique, conseil en communication stratégique et relations gouvernementales » avec Glover Park Group, une société de relations publiques basée à Washington.

Cela ne s’arrête pas non plus aux sociétés de lobbying. L’argent du Golfe a discrètement payé les voyages d’échange international de législateurs et étudiants américains et rempli les coffres de think tanks influents comme le Center for Strategic and International Studies et Brookings.

Cristol, qui travaille au World Policy Institute, un think tank basé à New York, perçoit les profits des hydrocarbures derrière une grande partie de la recherche supposément indépendante. 
 
« Est-ce que je réfléchis un peu plus avant de faire confiance à quelque chose qui provient d’une organisation qui reçoit d’importants financements du Golfe ? Oui, absolument. Mais est-ce que je continue à utiliser ces sources fréquemment et à m’y fier ? Oui également », confie-t-il. 

Il n’y a pas de règles absolues sur l’origine des financements et de l’inspiration de NPR et d’autres médias. (N.B. : Bien que populaire aux États-Unis, MEE est enregistré en Grande-Bretagne et est indépendant sur le plan éditorial. Il se finance en vendant du contenu à d’autres médias à des fins de traduction.)

Selon les dossiers du département américain de la Justice, le gouvernement israélien dépense bien moins que d’autres pays du Moyen-Orient. Beaucoup de l’argent pro-Israël, cependant, vient de l’intérieur des États-Unis, à l’image du don de 100 millions de dollars effectué par le magnat des casinos de Las Vegas Sheldon Adelson au profit du candidat républicain Mitt Romney lors de la course à la Maison Blanche de 2012.

Des rapports suggèrent qu’Adelson aurait une somme similaire en réserve pour Donald Trump.

Le Center for Responsive Politics suit la piste de l’argent au sein de la vie politique américaine à travers les Comités d’action politique (Political Action Committees, PAC) qui financent les campagnes des candidats mais sont plafonnés, ainsi que les dénommés super-PAC, qui rassemblent les donations d’individus, de groupes et d’entreprises pouvant financer uniquement des choses spécifiques, comme des publicités pour la télévision, plutôt que des candidats, et qui n’ont pas de limites.

Lors du cycle électoral de 2014, des donateurs pro-Israël ont versé à des politiciens 11,6 millions de dollars – 8,6 millions de la part d’individus et 2,9 millions via les PAC – en vue de promouvoir les intérêts israéliens comme les ventes d’armes, la sécurité et l’isolement de l’Iran, qui soutient la milice anti-Israël Hezbollah. 

Selon Hussein Ibish, les shekels israéliens battent les pétrodollars.

« Aux États-Unis tout du moins, les intérêts, pressions et considérations nationales ont tendance à avoir beaucoup plus d’impact que tout ce qui pourrait venir de l’extérieur », a-t-il expliqué à MEE.

« C’est la raison pour laquelle la vaste coalition des partisans d’Israël a été exceptionnellement efficace. Il s’agit presque entièrement d’un phénomène politique national qui reflète à peine directement, voire pas du tout, les intérêts israéliens à proprement parler. Aucune autre perspective moyen-orientale n’a une telle base de soutien politique autonome en Amérique, donc aucune ne peut l’égaler. »

Traduit de l’anglais (original).