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Les renseignements britanniques avaient mis en garde contre l'« inutilité » de l'enquête sur les FM

L'enquête Jenkins sur les Frères musulmans a été commandée principalement suite à la pression étrangère sur le Premier ministre britannique et non dans l'intérêt national

LONDRES – Selon les informations de Middle East Eye, les renseignements britanniques avaient recommandé au Premier ministre britannique David Cameron de ne pas demander d'enquête sur les liens entre les Frères musulmans et le terrorisme.

MEE a appris qu'un haut responsable du service de renseignement intérieur, le MI5, avait personnellement averti le Premier ministre que l'enquête, terminée l'été dernier, serait infructueuse.

Le MI5 craignait également que le fait d'enquêter sur les Frères musulmans ne nuise aux relations avec certaines entités de la communauté musulmane britannique utilisées pour chasser les salafistes djihadistes des mosquées britanniques par le passé.

Mais David Cameron, fortement poussé à commander cette enquête par les Émirats arabes unis, n'a pas tenu compte de ce conseil.

Cette révélation est intervenue alors que le gouvernement s'apprêtait à publier jeudi une version remaniée du rapport de 200 pages dont la publication a été longtemps repoussée.

L'enquête ne recommande pas l'interdiction des Frères musulmans en tant qu'organisation terroriste, conclusion qui provoquera la fureur des Émirats arabes unis. On a indiqué à David Cameron qu'il n'existait pas d'organisations ou de biens appartenant officiellement aux Frères musulmans en Grande-Bretagne, ni de bâtiment identifié comme leur quartier général. La seule méthode possible consistait à traquer les individus et leurs comptes bancaires.

Les Frères musulmans sont classés en tant qu'organisation terroriste par les EAU qui ont fait savoir à la Grande-Bretagne qu'elle perdrait des contrats commerciaux en l'absence de prise de mesures contre l'organisation.

L'enquête s'est heurtée à des difficultés peu après son lancement lorsque le MI6, alors dirigé par Sir John Sawers, ancien ambassadeur en Égypte, a exonéré les Frères musulmans de tout lien avec les violences politiques en Égypte et notamment avec l'attaque d'un bus de touristes qui a coûté la vie à trois touristes sud-coréens et un chauffeur égyptien au Sinaï. L'un des cinq groupes djihadistes militants implantés au Sinaï, Ansar Beït al-Maqdis, a revendiqué l'attentat à la bombe sur le bus de touristes, affirmant qu'il s'inscrivait dans le cadre de sa guerre économique contre le gouvernement égyptien dont il considère les membres comme des traitres. À l'époque, les Frères musulmans avaient condamné cette attaque.

Toutefois, l'enquête prétend que les Frères musulmans ne sont pas une organisation monolithique, qu'ils ont joué le rôle d'intermédiaire pour le takfirisme et l'islam djihadiste par le passé et que le « Qutbisme », qui s'appuie sur l'idéologie de l'un de ses parrains intellectuels, Sayyid Qutb, un partisan de la violence politique, demeure l'un des courants de pensée de l'organisation.

L'enquête a été rédigée par deux personnalités très respectées : Charles Farr, récemment nommé président du Joint Intelligence Committee (Comité conjoint du renseignement) et l'ancien ambassadeur britannique en Arabie saoudite, Sir John Jenkins.

La décision de nommer un expert qui était alors ambassadeur en Arabie saoudite pour diriger l'enquête a suscité des critiques de la part de l'ancien ambassadeur britannique à Riyad, Lord Wright of Richmond. Lors d'un débat à la Chambre des Lords, il a affirmé que l'ambassadeur actuel se trouverait dans une « position particulièrement peu enviable » puisque le gouvernement saoudien cherchait à discréditer et à détruire les Frères musulmans. Le ministre de l'Intérieur Lord Taylor of Holbeach a déclaré : « Il s'agit de l'intérêt national du Royaume-Uni et de la capacité du gouvernement à se faire sa propre opinion ».

Lorsque l'enquête a été annoncée en avril 2014, les Frères musulmans ont décidé de coopérer et Sir John Jenkins a organisé un certain nombre de réunions avec les dirigeants des Frères musulmans en Grande-Bretagne et au Moyen-Orient. 

Tout au long du processus, les Frères musulmans ont insisté pour voir le rapport avant sa publication en vertu d'un principe britannique légal établi par une enquête du Department of Trade (ministère du Commerce) sur l'éditeur Robert Maxwell, qui octroie un droit de réponse aux parties critiquées par un rapport gouvernemental. Les Frères musulmans ont affirmé que cela était particulièrement important puisque tout rapport reliant la plus grande organisation du Moyen-Orient à l'extrémisme était susceptible de compromettre la sécurité de ses membres qui ont été emprisonnés, torturés et tués dans les prisons d'Égypte et des Émirats arabes unis.

La publication du rapport a été reportée pendant un an car, selon certaines sources, le Premier ministre britannique ne voulait pas risquer une confrontation avec les EAU après avoir appris que le rapport ne recommandait pas d'interdire les Frères musulmans. 

Le rapport s'est en outre heurté à une série de contestations judiciaires et de menaces d'injonction de suspension de sa publication jusqu'à ce que les Frères musulmans aient pu exercer leur droit de réponse. Afin de contrer cela, le gouvernement s'apprête à publier le rapport sous la forme d'une motion au parlement afin de tirer profit du privilège parlementaire permettant d'empêcher toute action en justice. Le contenu du rapport pourrait également faire l'objet de contestations judiciaires.

Le mois dernier, The Guardian a publié des documents d'information internes du gouvernement des EAU révélant que les Émiratis menaçaient de bloquer des contrats d'armement d'une valeur d'un milliard de livres avec le Royaume-Uni, de stopper les investissements étrangers et de mettre un terme à la coopération des renseignements si David Cameron ne prenait pas de mesures à l'encontre des Frères musulmans.

Une deuxième série de documents datant de 2014 révèle que Khaldoon al-Mubarak, président du club de football Manchester City et bras droit du prince héritier émirati, avait averti l'ambassadeur britannique aux EAU qu'un « drapeau rouge » avait été levé suite à l'indifférence du gouvernement britannique envers les opérations des Frères musulmans.

Les allégations de pression étrangère injustifiée sur le gouvernement britannique concernant l'enquête seront désormais examinées par le Foreign Affairs Committee (Commission des affaires étrangères). 

Tayab Ali, du cabinet d'avocats ITN Solicitors qui représente les Frères musulmans, a déclaré : « Nous craignons encore qu'il subsiste des erreurs ou des malentendus dans le rapport compte tenu des informations dont nous disposons sur l'influence exercée sur ce dernier par les gouvernements hostiles aux Frères musulmans, d'autant que notre client n'a pas eu la possibilité de commenter le rapport. Notre client contestera devant les tribunaux toute critique injustifiée émanant de ce rapport en conséquence de cette méthode complètement biaisée ».

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.