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L’homme qui est devenu la fenêtre du monde sur la Turquie

L’œuvre du photographe légendaire turco-arménien Ara Güler a fait découvrir la magie d’Istanbul à des milliers de personnes à travers le monde
Cette photographie de la vie dans les rues d’Istanbul est l’un des milliers de clichés pris par Ara Güler dans les années 1950, 1960 et 1970 (avec l’aimable autorisation d’Ara Güler)

ISTANBUL, Turquie – À une époque où l’on n’entendait pas encore parler de tourisme de masse à prix abordable, c’est Ara Güler qui, à travers ses photographies emblématiques de la Turquie et d’Istanbul en particulier, a alimenté l’imagination de milliers de personnes à travers le monde et leur a fait découvrir la riche fresque humaine et les trésors culturels que cette terre avait à offrir.

Au cours de sa carrière de plusieurs décennies, Güler a reçu les plus hautes distinctions possibles pour sa profession ; il fait également partie des quelques personnes dans le monde entier à avoir reçu le prestigieux titre de « Master of Leica ».

Pourtant, le titre le plus approprié qui lui a été décerné est celui d’« œil d’Istanbul », que quelqu’un a inventé pour le décrire. Ses photographies d’Istanbul sont légendaires. Elles immortalisent les traits magiques de la ville ou retranscrivent dans des instantanés la vie de ses habitants se livrant à leurs activités quotidiennes dans les années 1950, 1960 et 1970.

Un garçon apparaît derrière une pierre tombale dans le quartier de Vefa, à Istanbul. 1962 (avec l’aimable autorisation d’Ara Güler)

« Sans mes photos, nous aurions perdu tous les souvenirs d’Istanbul de cette époque. Ce qui est triste, c’est que très peu de gens se seraient inquiétés si ces souvenirs avaient été perdus. Les gens ne courent qu’après l’argent et ne sont pas intéressés par cet endroit », a confié Güler à Middle East Eye.

En plus d’être devenu la fenêtre du monde sur la Turquie, Güler s’est également employé pour apporter le monde à la Turquie. Güler a parcouru le globe pour produire des reportages sur des événements mondiaux ; son œuvre comprend un répertoire époustouflant de portraits de dirigeants et de célébrités du monde entier, de Winston Churchill à Indira Gandhi et de Sophia Loren à Salvador Dalí.

Güler n’était pas perturbé par la responsabilité qu’impliquait ce rôle officieux de lien si crucial reliant le monde et la Turquie et inversement. Il ne considérait pas l’un de ces mondes plus difficile que l’autre.

« Les deux aspects sont interconnectés. L’important, c’est la vérité. Que vous montriez la Turquie au monde ou le monde à la Turquie, cela doit être fondé sur la vérité. Autrement, votre travail est bon pour la poubelle », a-t-il soutenu.

Pêcheurs sur un quai de réparation d’Istanbul surplombé par la mosquée Süleymaniye, visible sur l’autre rive. 1956 (avec l’aimable autorisation d’Ara Güler)

« Un homme du monde »

Güler est né en 1928 au sein d’une famille arménienne dans le district de Beyoğlu, dans le centre d’Istanbul. Il ne s’est jamais focalisé sur l’identité ethnique, qu’il s’agisse de la sienne ou de celle des autres. Selon lui, il serait impossible pour un vrai habitant d’Istanbul de le faire.

À 87 ans, il a peut-être un physique fragile, mais il s’accroche fermement à ses croyances et n’a pas peur d’exprimer son opinion. Il bouillonne de colère lorsque la question de l’appartenance ethnique est évoquée.

Güler a reçu les plus hautes distinctions possibles pour sa profession, dont le titre de « Master of Leica » (MEE/Suraj Sharma)

« Mon appartenance ethnique ne m’a pas du tout affecté. Je ne suis pas turc. Je ne suis pas arménien. Et je ne suis pas japonais. Je suis un homme du monde. Je suis de Beyoğlu, d’Istanbul, et je suis un homme du monde », a-t-il déclaré.

« Beyoğlu était l’un des endroits les plus cosmopolites de la planète. Il est impossible pour quiconque a grandi ici de se limiter au cadre étroit d’une identité particulière. »

Pourtant, ne pas mentionner cela ne ferait pas justice à l’ampleur de ce que Güler est parvenu à accomplir. La Turquie présente un bilan plutôt sombre en matière de traitement de ses minorités. Néanmoins, grâce à son éclat purement artistique, Güler a réussi à faire de tout cela un non-facteur. En plus de conquérir les sommets de sa profession, il a également établi de nouvelles normes et, ce faisant, gagné l’immense respect et l’admiration de tous les segments de la société turque et du monde en général.

Des pêcheurs rentrent à Kumkapı (Istanbul) à la première lueur du jour. 1950 (avec l’aimable autorisation d’Ara Güler)

L’histoire de Güler n’est pas celle d’une ascension sociale. Son père était le riche propriétaire d’une pharmacie à Beyoğlu. Il fournissait à presque tous les artistes de théâtre du quartier le matériel de maquillage dont ils avaient besoin et approvisionnait également des cinémas en produits chimiques nécessaires pour projeter leurs films.

Lorsque le jeune Ara a témoigné d’un intérêt pour le cinéma et le théâtre, son père s’est arrangé pour qu’il décroche un stage dans un cinéma et fréquente l’école de théâtre pendant l’été.

« C’est là que j’ai décidé de devenir photojournaliste. Les principes du cinéma et de la photographie sont les mêmes. Mais être photojournaliste me permettait d’être maître de moi-même et me donnait la liberté de voyager dans le monde », a raconté Güler.

Son dernier livre s’intitule An eye, a Camera and Reality. Publié en octobre 2015, il retrace en détail ses jeunes années, sa vie personnelle et sa carrière. Il renferme un trésor de photographies qui n’ont pas été publiées auparavant.

Un documentaire intitulé The Eye of Istanbul: The Life and Photographs of Ara Güler est également sorti en 2016. Il comprend des entretiens approfondis de Güler et de ses contemporains du monde entier, qui discutent de ses chefs-d’œuvre et de son héritage dans la représentation d’Istanbul et de la Turquie.

Le sort des archives et de l’héritage

Güler a accumulé des archives inestimables au cours de sa vie et de sa carrière, qui se composent aujourd’hui de plus de deux millions de photographies. Ces vastes archives contiennent des photographies emblématiques allant d’images d’une Istanbul qui s’est fondamentalement transformée à des clichés de célébrités mondiales d’une époque révolue, en passant par des photographies de sites anciens et oubliés tels que la cité d’Aphrodisias, que Güler a été le premier de la profession à redécouvrir et à photographier.

Nombreux sont ceux qui pensent qu’un musée ou un institut dédié à Ara Güler serait un moyen approprié de préserver ce trésor culturel national et de permettre aux générations futures d’y accéder. Güler, qui compte même le président turc Recep Tayyip Erdoğan dans son cercle d’amis, est certainement capable, à tout le moins, de soulever cette question s’il le souhaite. Il se montre toutefois stoïque à ce sujet.

« Si l’État fait cela pour moi, il doit aussi le faire pour tout le monde. Sinon, ce ne serait pas juste. Et nous devons aussi accepter que certaines sociétés apprécient la culture et les arts et font de telles choses, tandis que d’autres ne le font pas. »

« De toute façon, pourquoi voudrais-je mettre mes archives entre les mains de l’État ?, a-t-il ajouté. Que comprennent-ils dans de telles choses ? Ils les ruineraient tout simplement. »

Tramways et personnes sur le vieux pont de Galata, à Istanbul. 1958 (MEE/Ara Güler)

Interrogé au sujet des moments les plus mémorables d’une si longue carrière, Güler a expliqué que plutôt que les photographies en elles-mêmes, ce sont les souvenirs d’expériences vécues pendant leur prise qui perdurent.

« Par exemple, je suis parti couvrir une guerre sur une île reculée du Pacifique. J’ai embarqué sur ce bateau bringuebalant en Indonésie et il m’a fallu trois semaines pour arriver à ma destination à bord de ce bateau. Chaque seconde de ce trajet en bateau me donnait l’impression de me trouver entre la vie et la mort. »

« Il y avait aussi cette fois où j’ai été bloqué pendant plusieurs jours sur une montagne reculée alors que je travaillais. Il n’y avait pas de nourriture. Ma nourriture était la viande de lézards que j’attrapais et que je rôtissais sur un feu. Devinez quoi ! Je ne suis pas très friand de viande de lézard ! »

Au-delà de ses expériences personnelles, ses photographies sont très évocatrices. Tout comme ses clichés d’Istanbul emplissent les plus jeunes comme les plus anciens d’un sentiment de nostalgie, Güler réfléchit avec nostalgie à ce à quoi son Istanbul bien-aimée ressemblait par le passé, mais aussi à la façon dont elle a changé.

Deux femmes sont assises sous une inscription « Allah » visible sur un mur extérieur de la vieille mosquée d’Edirne, en Turquie. 1956 (avec l’aimable autorisation d’Ara Güler)

« Istanbul est différente aujourd’hui. Ses habitants ont changé et, à cause de cela, l’architecture et la structure de la ville ont également changé. Istanbul change constamment et je suis heureux d’avoir eu la chance d’immortaliser une grande ère de cette ville. »

Même à l’âge de 87 ans, Güler refuse de penser à la retraite. Il continue de participer activement à des expositions de ses travaux et de ses collections dans des galeries.

« J’en aurai fini lorsque j’en aurai fini. Évidemment, je ne peux pas courir comme lorsque j’étais plus jeune, mais si quelque chose d’intéressant vient à apparaître au bon moment, bien évidemment, je le photographierai. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.