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Privé de salaires, l'orchestre philharmonique de Bagdad est à l'agonie

En dépit des bouleversements qu’a connus le pays, l’orchestre philharmonique irakien a toujours tenté de survivre. Mais il fait face à une grande précarité
Suivant une recommandation de la Banque mondiale pour lutter contre la corruption, le ministère des Finances a émis en début d'année une directive interdisant à tout fonctionnaire de toucher deux salaires de l'État, une mesure qui frappe un tiers des membres de l'orchestre (AFP)
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Dans une salle poussiéreuse utilisée la matinée par les ballerines de l'école de musique et de ballet de Bagdad, Mohammad Amine Ezzat tente d'insuffler son enthousiasme aux musiciens de l'orchestre symphonique d'Irak, privés de salaires depuis huit mois.

Sous une chaleur accablante avec un seul climatiseur en service, ce chef d'orchestre de 57 ans conduit la répétition d'« Une nuit sur le mont chauve » de Modeste Moussorgski, entouré par une quarantaine de musiciens en préparation pour un concert prévu le 18 août au Théâtre national de Bagdad.

En dépit des secousses qu'a connues leur pays, les présents ont la passion de la musique chevillée au corps. Mais une grande partie de l'orchestre a déserté, estimant que la dernière décision du gouvernement leur portait le coup de grâce.

En dépit des secousses qu'a connues leur pays, les présents ont la passion de la musique chevillée au corps

« L'orchestre est en grand danger. Regardez, il n'y a que le tiers de l'équipe. Certains n'ont plus assez d'argent pour venir et d'autres sont déçus par l'impact de la politique sur l'orchestre », affirme le chef à la longue chevelure grise, en jean et polo gris.

« Nous sommes au bord du précipice mais soyez sûr que nous n'allons pas tomber. Ne pas être payés pendant huit mois a un effet psychologique terrible sur les musiciens, mais nous allons continuer à résister pacifiquement avec notre musique », ajoute cet homme jovial, qui fut en 1989 le premier maestro de nationalité irakienne, après avoir obtenu son diplôme en Roumanie.

Mohammad Amine Ezzat, 57 ans, chef d'orchestre, promet : « Nous allons continuer à résister pacifiquement avec notre musique » (AFP)

Né officiellement en 1970 après plusieurs tentatives avortées, l'orchestre national irakien a survécu à tous les soubresauts de l'histoire depuis 40 ans. Il a connu deux guerres, une invasion, un embargo international de douze ans et l'apparition du groupe État islamique (EI) qui s'était emparé du tiers du pays avant d'en être chassé il y a moins d'un an.

Suivant une recommandation de la Banque mondiale pour lutter contre la corruption, le ministère des Finances a émis en début d'année une directive interdisant à tout fonctionnaire de toucher deux salaires de l'État, une mesure qui frappe un tiers des membres de l'orchestre.

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En moyenne, un musicien touche 600 000 dinars irakiens (440 euros) par mois et le chef d'orchestre 1,5 million de dinars (1 100 euros). L'orchestre coûte mensuellement à l'État 100 millions de dinars (73 000 euros). Des montants dérisoires comparés aux sommes exorbitantes que des ministres ou hauts fonctionnaires ont détournées avant d'être arrêtés, chassés ou de s'être enfuis. 

Les deux tiers restant des musiciens non concernés par la directive - retraités, employés du secteur privé ou ceux n'ayant pas d'autres ressources - ont le droit d'être rémunérés. Mais en raison de la lenteur bureaucratique de la mise en place de la réforme, personne n'a reçu le moindre dinar depuis huit mois.

« Une des vitrines culturelles du pays »

Ainsi le chef d'orchestre, sa fille Nour, timbaliste, ses fils Hossam, violoncelliste, et Islam, altiste, n'ont rien touché depuis janvier.

Pour le directeur des affaires administratives du ministère de la Culture, Raad Allaoui, il n'y a pas de quoi s'affoler : « Le ministère des Finances a demandé une régularisation des contrats. Des mesures de vérification sont en cours », affirme-t-il à l'AFP pour expliquer les retards de paiement.

Il assure que les salaires seront payés prochainement car « l'orchestre est une des vitrines culturelles du pays » et que le ministère « respecte ses artistes et leur talent ».

« Si l'orchestre devait s'arrêter, c'est la culture en Irak qui serait frappée à mort »

- Doaa Majid al-Azzaoui, jeune artiste irakienne

Saad al-Dujaily, professeur de médecine et flûtiste, trouve la décision absurde.

« Je suis obstétricien et joue de la flûte depuis mon plus jeune âge. Je complète mon travail scientifique par mes occupations artistiques et j'espère continuer ainsi tant que je serai capable de le faire », affirme ce praticien de 57 ans, qui ne devrait plus être rémunéré pour sa participation à l'orchestre car il exerce à l'université publique al-Nahrain de Bagdad.

« En Irak, nous sommes fiers d'exercer deux métiers avec le même amour et la même passion », dit-il, assurant qu'il continuera à participer aux répétitions pour maintenir la qualité de l'orchestre.

L'orchestre coûte mensuellement à l'État 100 millions de dinars, soit 73 000 euros (AFP)

Alors que celui-ci entame le mouvement « Sabbat des sorcières », l'électricité coupe, comme souvent dans le pays. Mais les musiciens, âgés de 20 à 75 ans, ne s'interrompent pas, continuant à jouer dans l'obscurité à la lueur de leurs téléphones portables car l'orchestre n'a pas les moyens financiers de remplir le générateur de diesel.

« Il y a déjà eu des crises, mais celle-ci est la pire », assure Doaa Majid al-Azzaoui, qui joue du hautbois. « Mon père et moi sommes musiciens et ignorons ce qui va arriver. Mais si l'orchestre devait s'arrêter, c'est la culture en Irak qui serait frappée à mort », ajoute cette Irakienne de 25 ans.

Quand revient la lumière, l'enthousiasme renaît et la musique se fait plus mélodieuse. « Tant que nous vivrons, la musique vivra. C'est notre culture », assure la timbaliste Nour Mohammad Amine, 37 ans. « La musique ne s'arrêtera que quand je serai à l'agonie ».