Aller au contenu principal

« Rien à perdre » : les Palestiniens prennent la mer pour tenter de briser le blocus de Gaza

Malades et blessés affirment que les bateaux sont peut-être leur seule chance d’avoir accès aux soins alors que l'enclave côtière est confrontée à une crise humanitaire causée par le siège israélien
Mohammed Arour, 33 ans, est l’un des Palestiniens malades et blessés qui sont montés à bord de bateaux ces dernières semaines pour tenter de briser le siège israélien autour de Gaza (MEE/Maha Hussaini)

GAZA, Territoires palestiniens occupés - Piégés à l’intérieur de 365 kilomètres carrés avec peu d’occasions d’échapper à un siège qui dure depuis onze ans, ces derniers mois, les Palestiniens de la bande de Gaza se sont donc rendus en grand nombre à la barrière séparant leur petit territoire côtier d’Israël, pour protester contre leurs épouvantables conditions humanitaires.

Pendant ce temps, un nombre plus restreint mais tout aussi déterminé de Palestiniens, tournent leur regard vers l’ouest, vers la mer Méditerranée, leur seul espoir de salut.

Tandis que dans le monde entier, des militants contestent de l’extérieur le blocus maritime israélien qui dure depuis des années, certains Palestiniens commencent à tenter un exploit similaire pour contourner l’embargo.

Des étudiants d’universités, des personnes blessées au cours des derniers mois de protestations ou lors de précédentes offensives militaires israéliennes, ainsi que des patients en phase terminale cherchant à se faire soigner à l'étranger ont embarqué à bord de bateaux pour quitter les côtes de Gaza dans l’espoir d’éviter les forces navales israéliennes et d’atteindre Chypre, à quelque 400 kilomètres de là. Ils ont tous été refoulés.

Or, les mauvaises conditions de vie dans le petit territoire palestinien, où les pénuries de médicaments n’ont fait qu’empirer au milieu de la répression à grande échelle de l’armée israélienne contre les manifestations, n’ont fait que renforcer la détermination des Palestiniens à chercher une issue.

« Ils ne nous ont pas laissé le choix »

Les Palestiniens de l’enclave côtière se préparent à accueillir dans les jours à venir un groupe de quatre navires – Freedom, al-Awda (le retour), Mairead et Palestine – malgré les menaces répétées d’Israël d’empêcher les flottilles internationales qui défieraient le blocus d’atteindre la bande de Gaza.

Les navires – ils font partie de la coalition pour la Flottille de la liberté qui a envoyé plus de 30 navires en direction de Gaza depuis 2008 – sont arrivés lundi à Palerme (Sicile). Ils sont partis de Scandinavie il y a deux mois, chargés de fournitures médicales indispensables à l’enclave palestinienne, où plus de 1 600 personnes ont été blessées depuis le début de la Grande marche du retour, le 30 mars.

« La coalition pour la Flottille de la liberté continue de considérer que notre mission a un objectif de solidarité politique plutôt que de charité ou d’aide, cependant, le besoin en fournitures médicales à Gaza est trop urgent pour être ignoré », ont déclaré sur leur site web les activistes de la Flottille de la liberté.

Tandis qu’Israël annonçait au début du mois qu’il fermait le seul point de passage commercial de Gaza (à l’exception du transfert de biens humanitaires approuvés par Israël) et qu’il limitait progressivement la zone de pêche à trois milles marins au large de la côte (environ cinq kilomètres) la situation humanitaire n’est devenue que plus urgente pour les habitants de Gaza.

« Nous avons essayé de faire valoir nos droits fondamentaux par les voies légales [d’Israël], mais ils nous ont toujours traités comme des sous-hommes »

- Mohammed Arour, un passager du Bateau de la liberté 2

Parallèlement aux efforts de la Flottille de la liberté, les Palestiniens piégés à Gaza ont également cherché à contourner le siège, dans l’espoir de recevoir des soins médicaux à l’étranger.

Mohammed Arour, 33 ans, a été blessé lors de l’opération « Barrière protectrice ». Le 22 juillet 2014, un drone israélien a pris pour cible sa maison dans le camp de réfugiés de Nuseirat, au centre de la bande de Gaza, tuant deux membres de sa famille et en blessant 40 autres.

La vessie d’Arour a subi de graves dommages, qu’aucun hôpital de Gaza n’était équipé pour traiter. Malgré un mois passé à l’hôpital Saint-Joseph à Jérusalem-Est – séjour hospitalier en territoire palestinien occupé qui a nécessité un permis israélien autorisant Arour à quitter Gaza – ce Palestinien doit encore subir plusieurs opérations.

« Je dépends d’analgésiques depuis quatre ans, et mon corps rejette maintenant toutes sortes de médicaments », explique Arour à Middle East Eye. « Je suis désespéré. J’ai eu beau essayer de quitter Gaza autant de fois que possible pour me faire soigner, les autorités israéliennes me refusent toujours des permis. »

« Dès que j’ai appris que l’inscription pour le Bateau de la liberté était ouverte pendant le Ramadan, je me suis immédiatement inscrit, car c’était le seul espoir qu’il me restait de quitter la bande et de recevoir un traitement approprié.

Arour faisait partie des huit Palestiniens qui ont tenté le 10 juillet de contourner le blocus israélien en embarquant à bord du Bateau de la liberté 2, au départ de Gaza.

Les autorités israéliennes ont récemment réduit à trois milles marins la zone de pêche attribuée à Gaza au large de la côte, en dépit des accords d'Oslo fixant la limite à vingt milles marins (MEE/Mohammed Asad)

Avec le Bateau de la liberté 2, les Palestiniens ont tenté, pour la deuxième fois depuis le début de la Grande marche du retour, de percer le blocus israélien par la mer.

« Ils [les Israéliens] ne nous ont pas laissé le choix. Nous avons essayé de faire valoir nos droits fondamentaux par les voies légales, mais ils nous ont toujours traités comme des sous-hommes », explique Arour.

Drones et bateaux

Arour se souvient de ce drone israélien qui a suivi leur bateau dès qu'ils ont franchi la limite des six milles marins de la côte. Des canonnières sont apparues à douze milles nautiques – largement à l’intérieur de la zone de pêche de vingt milles nautiques aux termes des accords d’Oslo – et à ce moment-là, les forces navales israéliennes ont intercepté leur bateau et appréhendé tous les passagers.

« Ils se sont approchés de notre bateau et nous ont sommés, au mégaphone, de nous asseoir sur le pont, en menaçant d’ouvrir le feu si quelqu’un s’avisait de bouger », se souvient-il.

« Quatre navires de guerre transportant une quarantaine de soldats sont alors apparus. Ils nous ont fouillés et traînés, entraves aux pieds, jusqu’à leurs navires, puis nous ont emmenés jusqu’au port maritime d'Ashdod » au sud d’Israël.

Les soldats israéliens ont réprimandé les passagers, raconte Arour, les accusant d’avoir délibérément « choisi le jour du match France-Belgique en Coupe du monde » pour prendre la mer et « déranger les soldats ».

« Un officier israélien nous a prévenus qu’ils nous jetteraient à la mer s’ils n’arrivaient pas à finir la fouille avant le début du match », raconte Arour à MEE. « Il était en colère et ne plaisantait pas du tout, comme si le match était plus important que nos vies et les souffrances que nous endurons depuis si longtemps. C’était tellement injuste et humiliant ! »

Après avoir interrogé les passagers pendant plusieurs heures, les autorités israéliennes les ont ramenés à Gaza où ils les ont relâchés. Le bateau a été saisi.

Le capitaine du bateau, Khaled al-Hessi, reste en détention en Israël.

« Nous n’en resterons pas là »

Nafeth al-Loh, 39 ans, atteint de leucémie, était à bord de la première flottille humanitaire qui fut refoulée alors qu’elle tentait de quitter l’enclave côtière le 29 mai.

Incapable de travailler à cause de sa maladie, Loh vit avec ses parents, sa femme et ses enfants, et dépend de ses proches pour nourrir sa famille et recevoir les médicaments dont il a besoin pour rester en vie.

« Mon père n’a plus les moyens de payer mes médicaments – il peut à peine nous procurer de la nourriture », dit-il. « Je ne voulais pas quitter la bande de Gaza pour le ‘’plaisir’’ de voyager ou migrer. Je voulais simplement recevoir un traitement à l’étranger puis retourner dans ma famille à Gaza ».

Si les forces navales israéliennes n’avaient pas intercepté leur navire, ils auraient quitté Gaza et reçu un traitement : une vraie « renaissance », confie-t-il.

Les hôpitaux de Gaza ont tiré la sonnette d'alarme pour signaler les pénuries de fournitures médicales, même les plus élémentaires (Reuters)

« Tout ce que je voulais, c’était soulager les souffrances que j’endure depuis des années », témoigne-t-il à MEE. « Depuis des semaines je ne dors pas plus d’une heure ou deux par jour. Je voulais juste me sentir à nouveau normal ».

Ramadan al-Hayek, militant des droits de l’homme à Gaza, affirme qu’avec son blocus de Gaza, Israël commet un crime de guerre car, en imposant des mesures de punition collective, il « isole et affame deux millions d’habitants dans la bande de Gaza ».

« La réaction de ces Palestiniens est normale et compréhensible, vu les sévères restrictions israéliennes et les différentes formes de contrôle sur tous les aspects de leur vie », commente Hayek à MEE au sujet des prétendus « briseurs de siège ».

« Tout ce que je voulais, c’était soulager les souffrances que j’endure depuis des années.... Je voulais juste me sentir à nouveau normal »

- Natfeh al-Loh, patient atteint de leucémie

« La communauté internationale doit enfin prendre des mesures concrètes pour mettre fin aux violations du droit international humanitaire par Israël et faire pression sur les autorités israéliennes pour qu’au moins les civils de la bande assiégée jouissent de leur droit fondamental aux soins de santé. »

Loh est toujours autant déterminé à repartir, même s’il sait que les forces israéliennes continueront de contrecarrer toute tentative de briser le siège.

« J’ai pleuré quand le deuxième Bateau de la liberté a pris la mer la semaine dernière, parce que je ne pouvais pas partir avec eux », confie Loh à MEE.

« Ils nous en ont tant fait voir que nous n’avons plus rien à perdre », conclut-il. « Même si je sais qu’ils ne nous laisseront jamais sortir, on s’évertuera toujours à frapper à toutes les portes ».

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies.