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Tension Somalie-EAU : la crise du Golfe s’étend à la Corne de l’Afrique

Pour punir la Somalie de sa neutralité dans la crise avec le Qatar, les Émirats arabes unis négocient directement avec ses provinces indépendantistes
Saisie, samedi 14 avril 2018, d'armement émirati à l'aéroport de Bosasso au Puntland (Twitter)

Ambiance tendue à l’aéroport de Mogadiscio en ce 8 avril. Les autorités sécuritaires somaliennes saisissent un avion civil émirati de la Royal Jet, avec à son bord 47 militaires des « forces du devoir émiraties », et mettent la main sur plusieurs sacs d’argent contenant une somme avoisinant les dix millions de dollars. 

Une altercation verbale éclate entre des représentants de l’ambassade des Émirats arabes unis (EAU) et les responsables somaliens sur place, mais rien n’y fait. Les autorités locales saisissent l’avion – elles le laisseront finalement repartir – et l’argent. 

Le ministère des Affaires étrangères émirati dénonce alors cette saisie, en précisant que les sommes d’argent sont destinées au soutien de l’armée somalienne et au paiement de leurs salaires, en application de la convention établie en novembre 2014 pour le renforcement de la coopération militaire entre les deux pays. 

Sur les réseaux sociaux, les accusations fusent : certains prétendent que l’argent émirati sert à financer les groupes armés qui sévissent en Somalie, d’autres assurent que ces sommes sont destinées à corrompre les députés somaliens.

Traduction : « Voilà les dix millions de dollars que voulait faire passer clandestinement l’ambassadeur d’Abou Dabi à Mogadiscio pour soutenir les attentats et les groupes armés qui portent atteinte à la sécurité et à la stabilité de la Somalie. Cet argent a été déposé auprès du Trésor public de la Somalie »

Mais d’autres twittos assurent que la vidéo partagée sur les réseaux sociaux, montrant des hommes en train de vider des sacs d’argent, a été tournée au Nigeria quelques années auparavant.

Il n’empêche que la tension entre la Somalie et les Émirats arabes unis reste vive : mercredi 11 avril, le ministère de la Défense somalien décide de rompre unilatéralement l’accord avec Abou Dabi en matière de formation, d’entraînement et de financement des soldats. Les EAU assuraient depuis 2014 la formation et le financement d’une partie de l’armée somalienne, engagée dans un combat difficile contre les extrémistes armés des shebab. Hier encore, les autorités somaliennes ont également saisi de l'armement sur un vol émirati sur l'aéroport de Bosasso au Pount, aussi appelé Puntland, autre État non reconnu par Mogadiscio.

Une suite logique dans le délitement des relations entre les deux pays

Ces dernières péripéties ne sont qu’une suite logique dans le délitement des relations entre les deux pays. Fin mars dernier, le délégué somalien à l’ONU, AbouKar Dahir Osman, a appelé la communauté internationale à « prendre les mesures adéquates pour faire cesser les agissements des Émirats arabes unis ».

AbouKar Dahir Osman, délégué de la Somalie à l'ONU, se plaint de la politique des EAU.

La raison ? La signature d'un accord, l'année dernière, entre Dubaï Port World (une compagnie des EAU), le Somaliland, province autonome autoproclamée (dont l'indépendance n'est pas reconnue par la communauté internationale) et l’Éthiopie. 

L'accord porte sur de gros investissements dans le port de la ville de Berbera et la construction d'une base militaire. L'accord est tripartite et a été signé pour une durée de trente ans. Mais la Somalie a rejeté cet accord qu'elle considère « inexistant, nul et non avenu ». 

« Dans son dernier rapport annuel, le groupe d’experts du comité de sanctions appliquées à la Somalie et à l’Érythrée a affirmé que la construction des nouvelles infrastructures se poursuit et que la construction de la base, avec ce que cela implique en termes de transfert d’armement à cette région [le Somaliland], est une violation du blocus des armes imposé à la Somalie », a expliqué, fin mars, le délégué somalien à l’ONU. 

Mogadiscio ne supporte plus que Abou Dabi traite directement avec les États indépendants autoproclamés.

Le président somalien, Mohamed Abdullahi Mohamed, a pour sa part dénoncé une « indécente ingérence contre la souveraineté de la Somalie ». La Somalie a également déposé une plainte officielle devant la Ligue arabe contre les Émirats arabes unis avant d’annuler la signature de l’accord sur l’utilisation du port de Berbera.

Mogadiscio ne supporte plus donc que Abou Dabi traite directement avec les États indépendants autoproclamés. Au-delà du cas du port de Berbera, les EAU négocient aussi avec le Puntland pour l’utilisation du port de Bosasso. 

La puissante entreprise émiratie Dubaï Port World, qui gère plusieurs ports importants en Afrique, a récemment vu son contrat de gestion du port de Doraleh à Djibouti résilié pour des raisons de « performances insuffisantes et d’irrégularités dans l’accord de partenariat », selon le gouvernement djiboutien. 

Punition

Mais au-delà du caractère purement économique, et pour plusieurs observateurs, la Somalie, avec ses liens commerciaux très forts avec les pays du Golfe, est en train de payer sa neutralité dans la crise avec le Qatar. 

Selon le centre de recherche canadien Global Research, les Émirats arabes unis « tentent de déstabiliser la Somalie en représailles du refus de Mogadiscio de couper les liens avec le Qatar, et de son accord avec Ankara pour permettre l'installation d'une base militaire turque sur son territoire ». 

En juin 2017, les autorités émiraties ont expulsé un Somalien, Ismail Madar, qui participait à la compétition annuelle des lecteurs du Coran, qui se tenait à Dubaï, après que la Somalie a refusé de rompre ses liens avec le Qatar. 

À LIRE : L'axe saoudo-émirati contre l'unité du Golfe

Selon Middle East Eye qui rapportait cette information : « l’incident est survenu après que les EAU ont rappelé leur ambassadeur à Mogadiscio pour protester contre la neutralité de la Somalie dans la crise du Golfe », alors que « La Somalie a exhorté les deux parties à chercher un dialogue pour résoudre le différend ». MEE, citant le site New Arab, indique qu’« un ministre du Golfe aurait tenté de soudoyer le président somalien, Mohamed Abdullahi Mohamed, avec 80 millions de dollars pour se joindre au boycott du Qatar, et pour aider à faciliter le blocus contre eux ».