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À Tripoli, le gouvernement est de plus en plus menacé par ses propres milices

En reconnaissant à Khalifa Haftar le statut de « commandant en chef de l’armée libyenne », le chef de la diplomatie du Gouvernement d’union nationale a provoqué la colère des milices de Tripoli
Les milices de Tripoli ne veulent pas être intégrées dans une armée qui serait commandée par le maréchal Khalifa Haftar (AFP)

En réponse à Mohamed Tahar Siala, le ministre des Affaires étrangères libyennes, du Gouvernement d’union nationale (GNA), qui a déclaré lundi que le maréchal Khalifa Haftar – rival du GNA –était « assurément le commandant en chef de l’armée libyenne », les milices contrôlant certaines zones de Tripoli ont assiégé mardi le ministère en question.

Conférence de presse de Mohamed Tahar Siala à Alger le 8 mai 2017 (APS)

Les responsables des milices demandent le départ de Mohamed Tahar Siala qui a décidé de mettre les fonctionnaires en congé jusqu’à dimanche. Selon les informations recueillies par Middle East Eye, les chars se trouvaient toujours ce mercredi à côté du ministère.  

Traduction : « On peut voir un certain nombre de véhicules bliendés et de chars sur Coastal Road à #Tripoli, près du siège du Conseil présidentiel (base navale) »

Les milices refusent d’accepter le maréchal Khalifa Haftar comme leur chef et se montrent, sur le terrain, très hostiles à leur intégration dans une armée sous le commandement de celui présenté aujourd’hui comme « l’homme fort » de la Libye.  

Dans les faits, la fusion des forces loyales au GNA et celles de l’Armée nationale libyenne (ANL) de Haftar n’est pas concrétisée même s’il est vrai que le Premier ministre Fayez el-Sarraj et son rival en ont discuté lors de leur rencontre à Abou Dabi le 2 mai.  

Fayez al-Sarraj, dans son communiqué, affirme s'être mis d'accord avec le maréchal Haftar afin de « mettre en place une stratégie pour former une armée libyenne unifiée » sous « une autorité civile ». L'autre camp dit, en revanche, que l'accent a été mis sur la nécessité « de permettre à l'institution militaire [loyale à Haftar] d'assurer pleinement son rôle dans la lutte contre le terrorisme ».

Le GNA sous la menace de quatre milices

Selon la lettre confidentielle Maghreb Confidentiel, les deux responsables ont prévu de se rencontrer à nouveau, au Caire, mi-mai, pour « finaliser » les pourparlers entamés aux Émirats arabes unis (EAU). Mais « rien ne garantit que les groupes armés soutenant le gouvernement de Tripoli acceptent qu’il prenne les rênes d’une armée réunifiée comme il l’exige toujours », rappelle la revue.

Traduction : « #Libye Des affrontements éclatent entre des groupes armés dans la vieille ville de #Tripoli – toujours pour des raisons inconnues – Tirs nourris entendus dans le centre de la ville, magasins fermés »

Selon des Libyens contactés par MEE, quatre milices menacent toujours le ministère.

-La brigade Annawasi (Huitième force), commandée par Mustapha Kaddoura, sous le commandement de la direction de la sécurité à Tripoli, sous l’autorité administrative du gouvernement de Sarraj, et qui s’occupe de la sécurité du Conseil présidentiel et d’autres sièges gouvernementaux.

-La brigade des révolutionnaires de Tripoli, dirigée par l’ex-officier de police Haytham Tajouri. Cette milice, connue pour son hostilité à la fois aux islamistes et à Haftar, est considérée parmi les plus grandes et les plus puissantes de la capitale.

-La force Rada du salafiste Abderraouf Kara, positionnée à Mitiga, où se trouve le seul aéroport opérationnel à Tripoli.

-La milice de Ghnioua, dirigée par Abelghani Kakeli, qui se concentre au sud-ouest du quartier d’Abou Slim.

Traduction : « Situation tendue à #Tripoli avec des milices qui prennent le contrôle de bâtiments du gouvernement et de ministères, et avec des routes principales fermées. Un nouveau coup d’État à Tripoli ? »

Les Frères musulmans libyens, représentés par le parti Justice et Construction ont, eux aussi, critiqué la déclaration de Siala. « Ces propos [de Mohamed Tahar Siala] sont des propos bizarres venant d’un responsable qui représente un gouvernement issu de l’accord politique [de Skhirat] », a écrit hier Mohamad Sowane, le chef du parti islamiste, sur sa page Facebook en demandant au Conseil présidentiel de désigner des candidats pour occuper les hauts postes militaires et sécuritaires.

« Ces propos sont en contradiction avec le contenu de l’accord. M. Siala doit reconnaître son erreur injustifiable », a-t-il ajouté.

À Misrata, dont le soutien va toujours au Gouvernement du salut national (ancien gouvernement libyen écarté en avril 2016 après la formation du GNA) de Khalifa al-Ghweil, la réaction n’a pas tardé. Le conseil des sages de la ville a réitéré son opposition à la fois à l’accord politique de Skhirat et au maréchal Haftar, appelant les Libyens à œuvrer pour l’expulsion du gouvernement de Sarraj de Tripoli.

Le conseil de Sarraj essaie de calmer les milices

Dans un premier communiqué signé par le vice-Premier ministre Ahmed Maitig, le Conseil présidentiel a essayé de calmer les esprits des milices tripolitaines en dénonçant dans un communiqué les déclarations de Siala « qui ne représentent pas l’avis du Conseil et qui viennent aggraver les divergences et les divisions entre les Libyens ».

Il a également convoqué les membres du Conseil à se réunir pour régler ce problème et a rappelé, dans un deuxième communiqué, qu’il n’est pas partie prenant dans la crise actuelle. « Notre mission est d’unir les Libyens et de servir les citoyens en vue d’arriver à un État civil et démocratique. Nous appelons tout le monde au calme et à ne pas donner l’occasion à ceux qui veulent nuire au gouvernement de l’union et au projet de la réconciliation. »

Traduction : « Pour les milices non idéologiques de Tripoli, comme Annawasi, qui volent l’argent public et privé, la construction d’un État n’est pas dans leur intérêt »

L’auteur de déclarations controversées, Mohamed Tahar Siala s’est défendu mardi, tard dans la nuit, sur une chaîne de télé libyenne. « Mes déclarations sont claires : le parlement a annulé l’article 8 de l’accord politique – qui concerne les nominations aux hauts postes, dont le chef de l’armée – et cela rentre dans ses prérogatives. »

Il a également précisé sa pensée à l’AFP mardi soir : « Le maréchal Khalifa Haftar doit accepter de travailler sous une autorité civile pour espérer jouer un rôle en Libye. M. Haftar doit d'abord accepter de travailler sous une autorité civile et donner officiellement son approbation à l'accord politique » inter libyen signé en 2015 et dont est issu le GNA, a-t-il déclaré depuis Alger où se tenait la onzième réunion ministérielle des pays voisins de la Libye.

Traduction : « Siala est plus grand que le Gouvernement d’union nationale »

Selon des sources civiles libyennes contactées par MEE, ces milices exercent « de fortes pressions sur Sarraj qui ne parvient pas à les contrôler », voire « n’a aucun pouvoir sur elles ».

Les négociations au Caire ne seront pas faciles car Khalifa Haftar ne semble pas prêt à renoncer à son projet de désarmement et de démantèlement des milices, ajoutent nos interlocuteurs. Un rapprochement entre Martin Kobler, l'envoyé spécial de la Libye (qui a dit qu'il fallait mettre un terme aux milices) et Haftar pourrait donc « affaiblir un peu plus » la position de Sarraj à Tripoli comme l’ont fait entendre les milices qui assurent la sécurité des institutions et des membres du GNA.