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Un cinquième mandat pour Bouteflika, « un casus belli »

Alors que se profile l’option d’une cinquième mandature pour le président algérien, affaibli par la maladie et au pouvoir depuis 1999, des voix s’élèvent pour s’opposer au choix du système
Abdelaziz Bouteflika, 81 ans, pourrait briguer un cinquième mandat au printemps 2019 (AFP)
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« Votre âge avancé et votre dramatique état de santé vous commandent de ne plus vous occuper des charges de l’État, bien trop lourdes. À n’en pas douter, un autre mandat serait un calvaire pour vous et pour le pays ». Quatorze « personnalités nationales » algériennes ont adressé, samedi 26 mai, une lettre ouverte au président Abdelaziz Bouteflika afin qu’il renonce à se présenter à un cinquième mandat en avril 2019. 

« Nous vous interpellons en faveur de la seule et unique décision qui puisse ouvrir une ère nouvelle pour le pays, où l’intérêt général sera mis au-dessus de l’intérêt des hommes : votre renoncement au cinquième mandat ! », écrivent les pétitionnaires, parmi lesquels l’écrivain Yasmina Khadra, le président du parti Jil Jadid (Nouvelle génération) Soufiane Djilali, la constitutionnaliste Fatiha Benabbou ou encore l’ex-chef de gouvernement Ahmed Benbitour.   

Abdelaziz Bouteflika, 81 ans, est au pouvoir depuis la présidentielle anticipée de 1999, une élection boycottée par les principaux candidats à l’époque.

Affaibli par la maladie, le président algérien ne s’exprime plus directement, ni en public, depuis 2012. Le chef de l’État n’apparaît que rarement, notamment lors de « sorties » à Alger pour inspecter des projets, comme ce fut le cas mi-mai. Dans son fauteuil roulant et sans prononcer publiquement aucun mot, il a visité le nouveau siège d’une confrérie soufie et le chantier de la Grande mosquée d’Alger.  

Abdelaziz Bouteflika inaugure le siège de la confrérie soufie Belkaïdia et inspecte le chantier de la Grande mosquée d'Alger, le 15 mai dernier

« Au moment où des forces malsaines se mettent en branle pour vous indiquer le chemin du cinquième mandat, nous voulons, respectueusement mais franchement, venir vous dire l’erreur dramatique si vous deviez, encore une fois, refuser la voix de la sagesse qui interpelle chaque âme à l’heure des choix fatidiques », soulignent les signataires.

Ils font ici allusion aux déclarations de Djamel Ould Abbès, patron du parti du Front de libération national (ex-parti unique), qui depuis avril, appelle le chef de l’État à se présenter pour un cinquième mandat. 

« Certains partis de l’opposition parlementaire semblent se complaire dans ce statu quo »

- Soufiane Djilali, président du parti d'opposition Jil Jadid

« Par cette lettre, nous voulons casser le statu quo qu’impose le système et les partisans du cinquième mandat », explique à Middle East Eye Soufiane Djilali.

« Nous savons comment les pro-cinquième mandat veulent arriver à leurs fins : en endormant tout le monde durant des mois et en disant, à la dernière minute, que l’Algérie n’a pas d'autre choix que d’offrir un autre mandat au président. Nous voulons enrayer cette logique et réveiller le débat autour de l’illégalité de ce mandat », explique l’opposant qui regrette : « Certains partis de l’opposition parlementaire semblent se complaire dans ce statu quo ». 

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« Les termes de cette lettre sont très courtois. Nous voulions éviter l’offense envers le président, qui pour le moment, ne dit absolument rien sur le sujet de sa reconduction. Mais si l’option du cinquième mandat se confirme, alors ce sera un casus belli et au président d’assumer pleinement cette décision », prévient le président du parti Jil Jadid.    

Ce n’est pas la première fois où des personnalités s’adressent au président Bouteflika par voie épistolaire afin de souligner, aussi, son incapacité à communiquer directement. En 2015, à l’occasion du 1er Novembre, date anniversaire du déclenchement de la guerre d’indépendance algérienne, dix-neuf personnalités, notamment des anciens ministres, des avocats et même d’anciens combattants de la révolution, avaient demandé audience au chef de l’État. 

« Le recours à la presse pour vous faire parvenir notre demande d'audience est dicté par notre crainte légitime qu'elle ne vous parvienne jamais par les canaux institutionnels officiels », écrivaient les signataires, explicitant ainsi le doute quant aux capacités de Bouteflika à pouvoir gouverner. La thèse répandue chez une bonne partie de l’opposition est que l’homme, malade et affaibli, aurait délégué ses pouvoirs à son cercle le plus proche, sa propre famille. 

« Si l’option du cinquième mandat se confirme, alors ça sera un casus belli et au président d’assumer pleinement cette décision » 

- Soufiane Djilali, président du parti Jil Jadid

D’ailleurs, dans cette récente missive, les auteurs citent directement l’entourage du président : « Monsieur le président, démontrez aux Algériens que l’Algérie est plus importante à vos yeux que l’ambition de l’homme, refusez de suivre la déraison, les peurs et les instincts égoïstes de ceux qui vous entourent ». 

Mais ce serait, selon l’éditorialiste Mohamed Benchicou, une erreur que de décharger le président de ses responsabilités : « Il me semble que c'est là, la grande méprise des auteurs de cette lettre : ils considèrent Bouteflika comme une victime de son entourage et non comme le concepteur principal de la bataille pour un cinquième mandat ».

Et de citer l’ancien président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, Ali Yahia Abdenour : « Bouteflika ne veut pas être le pouvoir mais le système politique, comme c’était le cas de Houari Boumediene ou Fidel Castro à Cuba. Il veut diriger tout le monde, y compris l’armée. C’est là le problème de fond ». 

Abdelaziz Bouteflika dans un bureau de vote d'El Biar, un quartier résidentiel d'Alger, jeudi 4 mai 2017 (Twitter @APS_DZ)

De leur côté, les pro-cinquième mandat affûtent leurs arguments. Pour l’entourage de Bouteflika, qui s’est confié au quotidien français Le Figaro, un cinquième mandat arriverait « presque trop tôt » : « Le quatrième quinquennat a permis d'en finir avec la guerre triangulaire (présidence, armée, les services du DRS). Mais faire en sorte que tout le monde tire dans la même direction, ça prend du temps (…) Même si ça ne se voit pas encore, une réforme profonde du système est en cours et ceux qui ont profité du système paieront très bientôt ».

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Entre temps, c’est-à-dire d’ici à la présidentielle d’avril 2019, et comme le souligne l’éditorialiste Mustapha Hammouche, « la vie institutionnelle sera centrée sur l’objectif prioritaire d’une banalisation de l’idée d’un cinquième mandat. Autant dire que ce cinquième mandat, c’est déjà plié, tant la sensibilité politique des Algériens est désactivée et tant ils sont disposés à stagner dans le statu quo, pourvu qu’il conserve sa nature rentière ».