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Ahmed Mansour d’Al Jazeera 1 : Sissi 0

Alors que le journaliste d’Al Jazeera, Ahmed Mansour, a été brièvement, mais indûment, détenu à Berlin, le Président égyptien Sissi parcourt l’Europe en toute impunité

En 2004, un seul organe de presse était resté à Falloujah pour couvrir l’une des batailles les plus sanglantes livrée par les Etats-Unis pendant la guerre en Irak. C’est grâce au journaliste d’Al Jazeera Ahmed Mansour et à son cameraman, Layth Mustaq, que le monde a su ce qui se passait dans cette ville. Leurs reportages ont tellement agacé l’armée américaine, qu’elle a posé la sortie de Falloujah de Mansour comme l’une des conditions d’un cessez-le feu. Donald Rumsfeld a qualifié ces reportages d’ « odieux et inexacts ». Un reporter de guerre ne saurait espérer plus prestigieux hommage.

Vendredi, Mansour a été arrêté à l’aéroport Tegel de Berlin, alors qu’il s’apprêtait à embarquer sur un vol de Qatar Airways à destination de Doha, où il dirige désormais un talk-show suivi par des millions de téléspectateurs dans tout le monde arabe. L’accusation portée contre lui a été concoctée en Egypte, où les condamnations à mort en masse sont prononcées en à peine plus d’une heure, et où sont pendus des innocents pour des crimes qu’ils ne pouvaient pas physiquement avoir commis : au moment des  faits, ils étaient en prison.

Les autorités allemandes en sont parfaitement conscientes : au cours de sa conférence de presse avec Abdel Fattah al-Sissi, à l’occasion d’une des récentes visites de ce dernier en l’Allemagne, la chancelière Angela Merkel s’est donné beaucoup de mal pour reprocher à l’Egypte son recours massif à la peine de mort : « En aucun cas, même pour des faits de terrorisme, on ne doit condamner à mort les coupables », a-t-elle martelé.

Néanmoins, Mansour a été détenu, en vertu d’un mandat préparé au Caire. Mansour, qui a la double nationalité égyptienne et britannique, a été condamné par contumace pour avoir « torturé un avocat sur la place Tahrir au Caire, pendant la révolution » de janvier 2011 : accusation tellement ridicule qu’elle ne tient pas une seconde. Même Interpol l’a rejetée, objectant en octobre  que cette notice rouge exigeant l’extradition de Mansour « n’était pas conforme à ses règles ». C’est pourquoi le mandat d’arrêt a été rédigé par le procureur général allemand lui-même, en concertation avec le Caire.

La campagne de Sissi contre les journalistes d’Al Jazeera n’est pas un secret non plus, avec ce qu’on sait du sort de Peter Greste, Mohamed Fahmy et Baher Mohamed, reconnus coupables d’« aider les Frères musulmans ».

Malgré tout, Mansour a été détenu, avec menace d’extradition vers un pays dont les tribunaux de pacotille pendent les gens sur un coup de tête. Sa libération, aujourd’hui, fut un triomphe,  mais éphémère car tant d’autres restent soumis aux mêmes menaces. L’Allemagne persiste dans son rôle de courroie de transmission des décisions de tribunaux égyptiens corrompus.

Si l’on pense que ces tribunaux sont indépendants de l’exécutif égyptien, il suffit pour se convaincre du contraire d’écouter les enregistrements authentifiés de discussions, dans le propre bureau de Sissi, expliquant comment créer de toutes pièces des preuves concernant la détention de l’ancien Président, Mohammed Morsi.

Sur cet enregistrement, le général Mamdouh Shahin, conseiller juridique au conseil militaire de l’Etat, prévient Abbas Kamel, chef du cabinet de Sissi, que la procédure à l’encontre de Morsi est en passe de s’effondrer pour cause de détention dans une caserne militaire et non dans une prison dépendant du ministère de l’Intérieur, pratique illégale en droit égyptien.

On y entend le général Shahin déclarer que « le procureur général exige de falsifier la date de sa détention pour qu’elle paraisse plus ancienne, ou de bidouiller en ce sens. Le ministre de l’Intérieur doit me rencontrer demain à l’administration pénitentiaire pour me donner le nom d’un lieu de détention, que nous mentionnerons sous un bref descriptif – par exemple : il sera affecté au bâtiment ‘bla bla bla’, mais vous avez consigne de ne jamais dire qu’il était détenu dans une unité militaire ».

C’est un bref aperçu de ce qui se passe réellement en Egypte, mais cela n’empêchera pas son dirigeant de venir redorer son blason au 10 Downing Street (Résidence et bureau du Premier ministre britannique), où il sera reçu sous le crépitement des flashs.

Il y a quelque chose qui cloche. La lecture que fait actuellement la Grande-Bretagne de ses obligations, en vertu de la juridiction universelle, permet d’entrer et sortir impunément de la compétence du système judiciaire britannique à des individus comme Sissi et ses ministres – eux qui étaient aux manettes et contrôlaient le pays au moment des massacres du Caire en août 2013, outre  qu’on peut leur opposer des preuves prima facie de crimes contre l’humanité. Paradoxalement, ce même système autorise ces criminels de guerre présumés à poursuivre des journalistes comme Mansour, et les incarcérer.

Ni la police britannique, ni le Ministère public ne s’empressent de délivrer des mandats d’arrestation à leur encontre, malgré des preuves accablantes. Ils font s’éterniser sur des années l’examen des preuves, et tentent ainsi de louvoyer pour s’esquiver les obligations qui leur incombent en vertu de la compétence universelle. La justice internationale britannique est donc asservie à l’opportunisme politique.

Personne n’en est plus conscient que Sissi lui-même. L’annonce de sa visite a soulevé un tollé en Allemagne. Norbert Lammert, président du parlement allemand, a annoncé qu’il annulait une réunion prévue avec Sissi à cause du bilan de son régime en matière de droits humains. Alors, pour éviter tout incident diplomatique, un juge égyptien a reçu l’ordre de reporter une audience confirmant la peine de mort contre Morsi.

A peine cette visite terminée, Morsi a été condamné à mort et, peu de temps après, Sissi recevait confirmation de son invitation au Royaume-Uni. The Times a argué la semaine dernière qu’il ne fallait pas annuler la visite de Sissi parce que, « Si la Grande-Bretagne n’entretient pas une relation stratégique avec M. Sissi, elle se privera de toute possibilité de faire pression sur lui pour rétablir la démocratie et ouvrir les institutions du pays. Cela reviendrait à abandonner un gouvernant dont les intérêts sont ceux de la Grande-Bretagne et dont les ennemis constituent aussi pour elle une menace mortelle ».

En fait, hélas, c’est l’inverse. L’approbation de Sissi par Mme Merkel et M. Cameron ne fait que prolonger l’agonie de l’Egypte et accroître la perspective d’un total effondrement social de la nation arabe la plus peuplée ; sans apporter la moindre amélioration à la situation des droits humains dans le pays. En recevant Sissi en Grande-Bretagne, Cameron ne rend pas service à l’Egypte. Il se rend surtout complice du souverain égyptien qui a le plus de sang sur les mains.

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il était précédemment journaliste au Guardian, où il a occupé les positions de rédacteur en chef adjoint et contributeur principal de la rubrique Actualités internationales, éditeur de la rubrique Affaires européennes, chef du bureau de Moscou, correspondant en Europe et correspondant en Irlande. Avant The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Education au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Sculpture en relief de la personnification allégorique de Dame Justice aux yeux bandés. Elle se trouve près de la prison, à la cour criminelle berlinoise du quartier Moabit, où le journaliste d’Al Jazeera, Ahmed Mansour, aurait été détenu en garde à vue le 22 juin 2015 (AFP)

Pour en savoir plus : http://www.middleeasteye.net/columns/alice-wonderland-world-international-justice-1231641521#sthash.lORXm4aV.dpuf

Traduction de l’anglais (original) par Dominique Macabies.