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AQPA vs. Etat islamique : qui est vraiment derrière l’attentat de Charlie Hebdo ?

Les réactions ambigües de l’Etat islamique et d’AQPA suggèrent que les deux groupes ont joué la prudence
Mercredi 14 janvier, al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) a diffusé un communiqué vidéo revendiquant résolument la responsabilité de l’attaque qui a eu lieu le 7 janvier dernier au siège de l’hebdomadaire parisien satirique Charlie Hebdo. Douze personnes avaient été tuées par deux hommes armés, identifiés comme étant Cherif et Said Kouachi, djihadistes bien connus des autorités françaises.
 
Au lendemain de l'attaque, une policière avait été abattue à Montrouge par un autre homme armé, identifié plus tard comme étant Amedy Coulibaly. Celui-ci avait par la suite braqué un hypermarché casher à Porte de Vincennes, dans l’est de la banlieue parisienne, tuant quatre personnes avant d'être abattu à son tour au cours de l’assaut donné par la police dans l’après-midi.
 
Trois jours après la fin de la prise d’otages de l’hypermarché et la mort de Coulibaly, une vidéo a été diffusée par les partisans de l'Etat islamique dans laquelle, entre autres, Coulibaly faisait allégeance au chef de l'Etat islamique et affirmait qu'il avait « coordonné » son attaque avec celle des frères Kouachi.
 
Dès le départ, de nombreuses rumeurs ont circulé sur le groupe susceptible d’être derrière l’attaque contre Charlie Hebdo. Citoyens et journalistes du monde entier se sont empressés d'annoncer que celle-ci avait « probablement été perpétrée par l’Etat islamique », ou qu’elle était au moins « liée à l'Etat islamique ». Pourtant, ces allégations étaient contredites par les faits, un témoin oculaire ayant rapporté que l'un des frères Kouachi avait crié à la sortie de l'immeuble de Charlie Hebdo : « Dites aux médias que c’est al-Qaïda au Yémen ».
 
La confusion était également présente sur les forums djihadistes. Tant les partisans de l'Etat islamique que ceux d’AQPA semblaient réticents à revendiquer l’attaque. De nombreux djihadistes connus ont félicité les assaillants pour avoir « vengé la réputation du prophète », mais se sont retenus d’attribuer les faits à un groupe particulier. Au milieu de cette confusion, Coulibaly a été à tort associé à la direction idéologique particulière des frères Kouachi, après qu’il est apparu, de sources policières, que son opération était « liée » à la leur.
 
Ce n’est que le 9 janvier – après que les trois assaillants ont été tués par la police française – que nous avons entendu un semblant de revendication de l’attaque. Et encore, sans la fanfare qui accompagne habituellement ce genre d’attaques. Initialement, la revendication a pris la forme d'une information transmise à la publication en ligne The Intercept, spécialisée dans l'analyse des informations provenant de dénonciateurs.
 
Ceci fut suivi par une série de tweets postés sur ce qui était supposé être le compte d'un éminent leader d’AQPA. Peu de temps après, Harith bin Ghazi al-Nadhari, un idéologue de haut rang d’AQPA, est apparu dans une vidéo félicitant les assaillants et laissant entendre, non sans ambiguïté, qu’AQPA en était responsable.
 
Fait important, aucune revendication corroborée n’a été faite. La question était au mieux brièvement évoquée, au pire esquivée. Certes, les tweets du leader d’AQPA étaient plus explicites dans leur formulation, mais cette façon de revendiquer une opération aussi médiatisée que celle-ci semble suspecte, d’autant qu’il est impossible de vérifier de façon indépendante qui utilise un quelconque compte Twitter à un moment donné.
 
Donc, quand Nasr Ibn Ali al-Ansi, un autre dirigeant d’AQPA, est apparu dans une vidéo diffusée mercredi matin affirmant que son groupe avait accompli l'attaque de Charlie Hebdo pour « venger le messager d'Allah », et précisant qu’AQPA, et nul autre, « avait choisi la cible, planifié et financé l'opération », nous avions la réponse finale, en quelque sorte. C’était simple : les frères Kouachi avaient été inspirés, financés et dirigés par AQPA, alors que Coulibaly, comme le laissait entendre la vidéo diffusée le dimanche, était inspiré et soutenu par l'Etat islamique.
 
Cependant, avant de brûler les étapes et de supposer que le chef d'Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, a lui-même ordonné le massacre, il est important de prendre du recul, observer les faits et les replacer dans leur contexte.
 
Après tout, les attentats de Paris arrivent à un moment où les relations entre la direction d'al-Qaïda et de l'Etat islamique sont à un niveau historiquement bas, comme l’illustre la propagande appuyée en provenance des deux côtés, qui ressemble plus à un échange d’insultes qu’à autre chose. C’est aussi un moment où al-Qaïda s’est vu pratiquement évincé de la scène djihadiste internationale par l'Etat islamique, qui inonde les médias internationaux avec les preuves de ses innombrables atrocités, s’assurant ainsi les feux de la rampe du terrorisme. 
 
Pour les analystes et les experts, la menace d'al-Qaïda n'est jamais oubliée. Cependant, pour la grande majorité, qui ne suit pas dans le détail le devenir des djihadistes, l'Etat islamique est devenu la nouvelle bête noire de la lutte contre le terrorisme.
 
C’est dans ces circonstances qu’AQPA a revendiqué l'attaque, un acte qui ne manquera pas de réintroduire l’organisation au cœur du discours médiatique mondial sur le terrorisme djihadiste. En effet, l'attaque contre Charlie Hebdo pourrait quasiment être considérée comme une tentative de la part d’AQPA de revenir sur le devant de la scène.
 
Après tout, il est indéniable que si le groupe est un acteur majeur de la guerre civile qui ravage le Yémen actuellement, les médias montrent peu d’intérêt à couvrir les faits dans ce pays, la perte de vies blanches attirant toujours plus l'attention que la mort des populations de contrées lointaines.
 
Même si nous acceptons la revendication des attaques par l’AQPA, bien qu’encore sans fondement, il reste quelques grandes questions sans réponses, au premier rang desquelles : pourquoi l’organisation a-t-elle hésité ? Si les frères Kouachi étaient effectivement dirigés par al-Zawahiri et qu’ils étaient vraiment en contact avec l’imam américano-yéménite Anwar al-Awlaki, alors pourquoi ne pas avoir diffusé plus tôt le communiqué du mercredi ?
 
Pourquoi s’embêter à publier ces autres communiqués plus ambigus ? Naturellement, l’affirmation sera faite que les  propagandistes d’AQPA ont fait coïncider la diffusion de la vidéo avec la sortie du dernier numéro de Charlie Hebdo, mais cela semble de plus en plus douteux. Il est beaucoup plus probable que le rôle d’AQPA dans toute cette histoire ait été inférieur à ce que l’organisation – ainsi que les médias internationaux – ont prétendu.
 
Comme le temps a passé depuis les attentats de Paris et que d’autres informations ont émergé, il semblerait plutôt que les attaques aient été perpétrées par des individus radicalisés qui n’étaient que de loin affiliés à un groupe – fut-il l'Etat islamique ou AQPA.
 
Bien sûr, les agresseurs ont peut-être passé du temps à l'étranger et rencontré des personnes importantes. Mais le fait qu'il y avait tant d’ambiguïté dans la réaction des deux groupes suggère que tous deux jouaient la prudence. Après tout, ce serait une terrible gaffe si l'un venait à revendiquer la responsabilité d'une attaque menée par son rival tant détesté.
 
Il est impossible de savoir avec certitude ce qui s’est passé à Paris. L’analyse judiciaire des ordinateurs des coupables fera la lumière sur le degré de relation entre les frères Kouachi et AQPA, et entre Coulibaly et l'Etat islamique. Cependant l’hésitation avec laquelle les deux groupes ont évoqué leur implication suggère que leur complicité dans la planification, la direction et le financement des attaques était minime.
 
Cette façon de réagir semble plutôt indiquer qu’AQPA et l'Etat islamique ont pris le train en marche et prétendu qu'ils avaient joué un rôle seulement après qu’il n’y avait plus de risque à le faire. Il va sans dire que ce rôle aura été exagéré – ces groupes n’ont rien à perdre et beaucoup à gagner en agissant de la sorte. Après tout, une chose semblable s’est produite en décembre dernier quand l'Etat islamique avait finalement glorifié et revendiqué la prise d'otages de Man Haron Monis à Sydney, après avoir dans un premier temps réfuté avoir quoi que ce soit à voir avec le preneur d’otages, qui avait fait allégeance au leader de l'Etat islamique Abu Bakr al-Baghdadi juste un mois auparavant.
 
Les analystes ne cessent d’annoncer que nous entrons dans une nouvelle ère de terrorisme, dominée par des loups solitaires. Les attaques de Paris semblent en être une illustration. Inévitablement, AQPA et l'Etat islamique ont tous deux amplifié et magnifié leurs rôles dans ces événements pour attirer l’attention. Or en réalité, il est très probable que tout ce qu'ils ont fait n’a été que de servir d’exutoire poussant ces trois terroristes à l’action.
 
Il est impératif que les médias internationaux reconnaissent ceci afin d'éviter de servir la propagande djihadiste, dont la raison d'être est justement d’exagérer et d’intimider.
 
- Charlie Winter est chercheur à la fondation Quilliam, un groupe de réflexion basé à Londres qui se concentre sur le « contre-extrémisme ». Il a notamment travaillé au département Etudes islamiques de la fondation, écrivant une série de blogs sur le djihad et coécrivant deux articles avec Dr. Oussama Hasan. Il a vécu un an à Damas et est titulaire d'un diplôme en langue arabe de l'université d'Edimbourg et d'une maîtrise en études du Moyen-Orient et de la Méditerranée du Kings College de Londres. Au cours de sa carrière universitaire, il s’est spécialisé dans l'islamisme militant et la politique étrangère américaine dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.
 
Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.
 
Photo : Militants de l’organisation AQPA, qui a revendiqué la responsabilité des attentats de Paris (AFP).
 
Traduction de l’anglais (version originale).