Aller au contenu principal

Ce n'est pas ainsi que l'on détruira l’Etat islamique

La façade religieuse est simplement un aspect de la propagande de l'Etat islamique, l'idéologie mobilisatrice qui fournit un vernis de légitimité à son existence

Hier, dans le Daily Mail, le journaliste britannique Piers Morgan a exprimé sa « rage incontrôlable » après avoir visionné la vidéo du pilote jordanien, Muaz al-Kasasbeh, se faire brûler vif par l’Etat islamique (EI), enfermé dans une cage.

« Si certains musulmans ont encore le moindre doute quant à savoir si c’est le bon moment pour se lever et crier ‘’PAS EN MON NOM ou PAS AU NOM DE MA RELIGION !’’, alors je leur suggère de regarder la vidéo du lieutenant al-Kasabeh [sic] en train de se faire brûler vif.

VOUS auriez pu être à sa place.

Ceci est VOTRE guerre. »

Pathétiquement, ni lui ni les correcteurs du Daily Mail ne se sont donné la peine d'épeler correctement le nom d’al-Kasasbeh.

« Tout musulman qui ne se lève pas contre ces barbares », scandait son titre, « doit la regarder aussi ».

Piers Morgan a ensuite comparé les membres de l’Etat islamique aux Nazis en raison de leurs aspirations à exterminer un « grand nombre » de personnes, conquérir « le pouvoir en répandant la mort et le chaos », infliger « la torture physique et mentale et assassiner avec une dégénérescence telle que cela dépasse tout entendement ou raisonnement logique ».

La guerre contre l’Etat islamique sera remportée, a-t-il conclu, uniquement « lorsque le monde musulman se retournera contre l’Etat islamique en Irak et en Syrie, l’extirpant de ses sociétés et le traduisant en justice. Par voie légale ou par la force ». L’EI ne pourra être vaincu que lorsque « des centaines de millions de musulmans qui en ont assez de voir le nom et la réputation de l'islam profanés de cette manière » agiront « militairement, financièrement et politiquement » contre lui.

Quel est le rôle de la religion ?

La rage de Morgan est une réponse tout à fait appropriée à cette épouvantable atrocité. Moi aussi, je ressens cette rage. Mais malheureusement, ses recommandations sur la manière de vaincre l’Etat islamique sont tellement bercées d'illusions et de fantasmes qu'elles nous plongeraient dans une voie de non-retour débouchant sur une catastrophe prolongée.

C’est précisément le chemin que nous semblons emprunter.

La longue tirade enragée de Morgan est précisément la réponse mal conçue et réactionnaire que la vidéo de propagande répugnante de l’Etat islamique est censée provoquer : un appel insensé à la guerre.

C’est exactement le but recherché par l’Etat islamique.

En faisant porter à des millions de musulmans à travers la planète la responsabilité de vaincre l’Etat islamique, Piers Morgan commet l'erreur de présumer qu’il s’agit là d’une guerre de religion.

Mais la façade religieuse est simplement un élément de la propagande de l’Etat islamique, l’idéologie mobilisatrice qui fournit le vernis de légitimité à son existence, sa violence et son mépris de l’Etat de droit.

Le vernis des motivations religieuses de l’Etat islamique est si mince que le journaliste français Didier François, pris en otage par le groupe pendant dix mois, a confié après sa libération que ses ravisseurs étaient si indifférents à la religion qu’ils n’avaient même pas des copies du Coran en leur possession, et ne se sont jamais engagés dans des discussions religieuses.

« Il n'y avait jamais vraiment de discussions sur les textes, ce n’était pas des discussions religieuses », disait-il à CNN. « C’était des discussions politiques. Il s’agissait plus de marteler leur croyance que de nous enseigner le Coran. Car cela n’avait rien à voir avec le Coran. Ils n’avaient même pas de copie du Coran ; ils ne voulaient même pas nous en donner une ».

Cheikh Mani'i al-Mani'i, un prédicateur extrémiste saoudien qui, l'an dernier, avait déclaré sur Twitter avoir rejoint la « terre du djihad » et fait allégeance à l’Etat islamique, a fini par fuir à l'ambassade d'Arabie saoudite en Turquie. L’Etat islamique, a-t-il déclaré à la télévision saoudienne, promeut une religion qui « n’est pas l’islam que je connais ». L’Etat islamique fait étalage et impose un système de « charia » qui lui est propre, mais ses références aux textes islamiques sont avant tout caricaturales : la burqa noire, les lapidations et décapitations brutales, la réglementation rigide de la prière, l’excommunication de quiconque rejette sa légitimité, dépeint comme un infidèle méritant une exécution sommaire, et ainsi de suite.

Les jeunes partisans et djihadistes enrôlés dans l’Etat islamique sont rarement motivés par une quelconque exégèse détaillée des textes religieux, explique la revue Foreign Policy, mais plutôt par « la colère et les humiliations, petites et grandes », toutes sortes de griefs politiques et une vie sans espoir enlisée dans le chômage et la toxicomanie.

L'insinuation est évidente. Les musulmans du monde entier peuvent crier « pas en mon nom » à en perdre haleine. Ils le font en effet. Je suis l'un d'entre eux. Le problème est que l’Etat islamique n’en a que faire.

L'infrastructure de la terreur

Pour guérir une maladie, il faut d'abord la diagnostiquer correctement. Une maladie aussi incroyablement inquiétante et insidieuse que l’Etat islamique nécessite un processus de diagnostic à la hauteur.

Les idéologies pseudo-religieuses déformées ne peuvent pas conquérir de vastes étendues de terre et endoctriner brusquement des milliers de fantassins en s’appuyant  exclusivement sur le pouvoir d’une conviction fanatique. Car, pour que l'extrémisme violent puisse se traduire en terrorisme, une infrastructure matérielle est nécessaire : pas seulement les idées, mais la capacité de transmettre ces idées, la réceptivité à ces idées et, parallèlement, la formation et les réseaux organisationnels permettant d’agir sur ces idées.

Dans le cas de l’Etat islamique, l'idéologie islamiste est si éloignée de toute référence significative aux textes canoniques de l’islam que quiconque prétend que la principale approche pour vaincre cette entité relève du domaine des idées et des textes islamiques vit dans le monde des rêves.

Cela ne signifie pas que l'idéologie islamiste ne joue aucun rôle ici – mais il faut bien comprendre ce rôle avant d’en tirer des conclusions erronées et malavisées. L'idéologie islamiste est essentielle pour une seule raison : elle fournit à un mouvement sans aucun fondement dans l'islam les ressources culturelles et linguistiques permettant de fabriquer un semblant de légitimité religieuse exclusiviste à présenter à des personnes suffisamment stupides et en colère pour y croire. Le modus operandi de l’Etat islamique n’est aucunement lié à un discours théologique rationnel mais consiste à inculquer une obéissance aveugle et inconditionnelle à sa suprématie grâce à l'utilisation d’un symbolisme puissant, à la répétition et à la propagande perpétuelle, le tout accompagné de la promesse alléchante du salut sacré.

Ainsi, le mouvement attire des recrues dont la capacité de pensée rationnelle est déjà fermée, dont les circonstances personnelles les rendent sensibles à une telle propagande psychopathe, et qui ont une vision de la vie forgée par des expériences ayant donné lieu à des griefs qui normalisent la pratique de la violence extrême.

Bombardements venus du ciel

Il suffit de remonter d’une dizaine d’années en arrière pour trouver un début de réponse à ces questions. A l’époque, l’Irak de Saddam Hussein était une dictature sectaire brutale qui opprimait les minorités kurdes et chiites. Mais c’était aussi un Etat farouchement laïque et raisonnablement développé, avec une forte économie et l'un des meilleurs systèmes de santé et d'éducation au monde. Aucun signe d'al-Qaïda en vue, malgré les efforts des néoconservateurs post-11 septembre 2001 pour en concocter un.

Lors de la première guerre du Golfe, nous avons eu recours à des bombardements aériens aléatoires qui ont tué 200 000 Irakiens, en majorité des civils. Les pertes humaines incluaient les milliers de soldats à qui Bagdad avait ordonné de se retirer du Koweït, et qui ne représentaient aucune menace, obéissant à la résolution 660 des Nations unies du 2 août 1990. La Maison Blanche avait promis que les forces de la coalition n’attaqueraient pas les troupes irakiennes quittant le Koweït. Cependant, alors que celles-ci étaient sur le chemin du retour le long de l'autoroute à six voies entre le Koweït et l'Irak, elles ont été massivement décimées par les frappes aériennes.

Parmi les victimes figuraient d’innombrables réfugiés civils palestiniens et koweïtiens qui tentaient de fuir le siège imminent du Koweït. Tous ont été brûlés vifs, incinérés à l’intérieur de leur véhicule par les bombardements. Le convoi militaire était également parsemé de voitures civiles, d’autobus et de camions, dont beaucoup transportaient des familles palestiniennes et leurs biens. Du napalm, du phosphore et d’autres bombes incendiaires semblent avoir été utilisés dans ces bombardements.

La campagne de la coalition sous commandement américain a laissé l'Irak dans un état presque apocalyptique, selon les observateurs de l'ONU. Nous avons ciblé et détruit les centrales électriques, les installations de traitement de l'eau, les terminaux téléphoniques et radiophoniques, les installations de préparation et de stockage de nourriture, les chemins de fer, les dépôts de bus, les ponts, les puits et les raffineries de pétrole, les systèmes d'égouts, les usines d’automobiles et de textile, les écoles, les hôpitaux, les mosquées, les églises, les abris, les zones résidentielles, les hôtels, les boutiques, les sites historiques, les véhicules privés et les bureaux gouvernementaux civils. Jusqu'à 20 000 maisons et appartements ont été anéantis, avec les familles et les enfants à l'intérieur. Nous avons terrorisé une population entière. Nous l'avons fait en violation flagrante de la charte des Nations unies, des conventions de Genève, des lois de Nuremberg et d'autres lois de la guerre.

Un camp de concentration géant

Après la guerre, nous avons fait pression sur l'ONU afin d'imposer des sanctions économiques à l'Irak dans le but de priver le pays des soi-disant produits « à double usage » qui auraient pu aider à fabriquer les supposées armes de destruction massive. Cela comprenait les bicyclettes, les livres, les bols, les bougies, les tasses, les bureaux, les ventilateurs, les télécopieurs, la colle, les épingles à cheveux, l'encre, les bouilloires, les CD de musique, le papier, les trombones, les stylos, les photocopieurs, le cirage pour chaussure, les chaussures, les pelles, les chaussettes, les éponges, les cuillères, les téléphones, les mouchoirs et le papier toilette, les grille-pains, les brosses à dents, les aspirateurs, les portefeuilles, les montres, les pompes à eau, le bois, la laine et les objectifs de zoom des appareil photographiques. Ceci est une infime fraction de la quantité d’objets d’usage quotidien qui avaient été interdits.

Des documents déclassifiés provenant du Pentagone et de l'ONU montrent que nos gouvernements étaient pleinement conscients de la destruction complète de la vie civile par les sanctions. Dennis Halliday, alors assistant du secrétaire général de l'ONU et coordinateur de l'aide humanitaire à l'Irak, a finalement démissionné, écœuré par un programme qu’il présente comme « une politique qui correspond à la définition de génocide ». Plus précisément 1 700 000 civils irakiens sont morts à cause du régime de sanctions, la moitié d’entre eux étaient des enfants.

Pourtant, toujours aucun signe d'al-Qaïda.

Si nous vous tuons, c’est que vous êtes des insurgés

En 2003, nous avions envahi et occupé l'Irak pour détruire la menace des armes de destruction massive de Saddam Hussein – une menace que nos propres gouvernements avaient délibérément fabriquée pour justifier la guerre et permettre l’accès des marchés mondiaux au pétrole du Golfe. Les sources de renseignement et les divulgations de documents classifiés prouvent qu'il n'y avait pas eu d’« échec des services de renseignement » mais une tendance à « puiser sélectivement » dans un « matériau biaisé » faussement déguisé en « renseignements ».

Le film American Sniper voudrait vous faire croire que nos troupes se battaient contre un pays bondé de terroristes infâmes afin de protéger les vies américaines et occidentales. Des vétérans de la guerre en Irak plus courageux que le défunt Chris Kyle, protagoniste du film, ont témoigné sur les ordres qu’ils avaient reçus : établir des « zones de tir libre » dans des quartiers civils où l’accueil n’était soi-disant « pas amical » mais où n’étaient présents aucuns combattants ennemis, juste des civils ; tirer sur quiconque serait aperçu en train de creuser près d’une route ; imposer un couvre-feu sur les villes et tirer sur tout ce qui bouge dans l'obscurité ; utiliser des enfants irakiens comme boucliers humains ; tirer au hasard sur des voitures civiles, des maisons et des immeubles ; et la liste s’allonge, encore et encore.

Jason Wayne Lemue, un marine ayant servi à trois reprises en Irak, a déclaré que quiconque « portant une pelle, ou se tenant debout sur un toit utilisant un téléphone portable, ou se trouvant dehors après le couvre-feu, devait être tué. Je ne peux pas vous dire combien de personnes sont mortes de cette manière. Lors de ma troisième mission, on nous a dit de simplement tirer sur les gens, et que les officiers prendraient soin de nous ». Jason Moon, un autre vétéran de la guerre en Irak, explique le raisonnement derrière ces ordres : « Si vous tuez un civil, il devient un insurgé parce que vous faites rétroactivement de cette personne une menace ».

Beaucoup de débats ont eu lieu sur le nombre de victimes tombées après 2003, mais les médias ont largement occulté l'estimation scientifique du nombre de morts la plus crédible et vigoureuse, celle publiée par la revue PLOS Medicine. Cette étude a révélé qu’au moins un demi-million de civils irakiens avaient été tués sous l’impact direct et indirect de la guerre et de l'occupation anglo-américaines entre 2003 et 2011. Amy Hogopian, auteur principal de l’étude et professeur à l’université Washington de Seattle, considère qu’il s’agit là probablement d’« une estimation minimale ».

Au total, nous avons tué, au bas mot, 2,3 millions d'Irakiens et pratiquement détruit tout un pays. Le régime pseudo-démocratique que nous avons ensuite tenté d'imposer au milieu d'une insurrection croissante (prédite par nos propres agences de sécurité comme une conséquence directe au fait de mettre l'ensemble des 200 000 soldats de l’armée irakienne au chômage), s’est révélé être un autre cauchemar sectaire, coupable de marginaliser, persécuter et même assassiner la minorité sunnite.

Radicaliser par la torture

C’est peu de temps après l'invasion que nous avons commencé à avoir écho de rapports mentionnant une présence islamiste croissante en Irak, menée par al-Qaïda. Bon nombre des personnes recrutées à la direction d'al-Qaïda en Irak à cette époque étaient d’anciens généraux et officiers militaires baasistes. Parmi les recrues se trouvaient aussi ceux qui, par la suite, constitueraient la colonne vertébrale de l’Etat islamique – à l’instar d’Abou Bakr al-Baghdadi.

Al-Baghdadi a été détenu par les forces américaines à Camp Bucca en février 2004. A l'époque, un responsable du Pentagone l’avait décrit comme un simple « voyou des rues ». « Il nous aurait été difficile d'imaginer à l’époque, même à l’aide d’une boule de cristal, qu'il allait devenir le chef de l’Etat islamique ».

Camp Bucca, conjointement géré par les soldats américains et britanniques, aurait tout aussi bien pu être un camp de concentration nazi. Les détenus y ont enduré au quotidien des tortures physiques et psychologiques brutales et prolongées.

La torture infligée par les Américains aux détenus irakiens de Camp Bucca comprenait les crimes suivants : asséner des coups à répétition ; écarter les jambes d’un prisonnier pendant que des soldats se chargent de le frapper dans l'aine ; dénuder des détenus et les forcer à défiler, enchainés, devant des femmes soldats ; parsemer de scorpions le corps d’un prisonnier tandis que ses mains et ses jambes sont ligotées ; forcer les prisonniers à subir des interventions chirurgicales invasives sans anesthésie ; violer à maintes reprises, y compris par sodomie ; assassiner par armes à feu, en toute impunité ; forcer les détenus à dormir dehors dans le froid et sous la pluie, ou les punir pendant la journée sous la chaleur du soleil.

Or, la plupart des détenus de Camp Bucca n’étaient même pas des terroristes ou des insurgés. Un rapport confidentiel du Comité international de la Croix-Rouge divulgué en mai 2004 révélait que près de 90% des détenus de Camp Bucca avaient été arrêtés « par erreur ». Beaucoup étaient simplement des Irakiens qui s’opposaient à l'occupation.

Pas étonnant que James Skylar Gerrond, l’un des anciens commandants du camp, ait concédé : « A Camp Bucca, beaucoup d'entre nous craignaient qu’au lieu de simplement détenir les prisonniers, nous avions créé une cocotte minute pour extrémisme ». Il a indiqué que « tous, dans la chaîne de commandement » étaient « constamment inquiets » à ce sujet.

Ahmad al-Rubaie, un expert spécialisé dans les milices irakiennes, a noté que de nombreux détenus avaient débuté comme des « fervents adversaires d'al-Qaïda et ses partenaires, comme des défenseurs du nationalisme irakien et arabe – mais qu’une fois relâchés, ils étaient devenus des cheikhs djihadistes takfiris ». La direction de l'armée américaine avait prévu ce résultat. Selon Hamid al-Saadi, qui a siégé au comité des affaires des prisonniers de Camp Bucca de 2005 à 2007 : « Les Américains savaient qu’à leur sortie, les prisonniers de Camp Bucca planteraient à nouveau des engins explosifs improvisés et se vengeraient contre tout ce qui se trouverait sur leur passage ». En fait, le comité avait plaidé auprès des administrateurs du camp en faveur du maintien en captivité de ces détenus. En vain.

La piste financière

Le problème n’est pas seulement que nous avons torturé des individus comme al-Baghdadi au point de les transformer en sociopathes dépravés et déséquilibrés qui ont perfectionné leurs pratiques atroces jusqu’à en faire de véritables formes d'art venues de l'enfer. Le problème n’est pas seulement que les atrocités commises actuellement par l’Etat islamique, aussi horrifiantes soient-elles, sont dérisoires en comparaison à l’ampleur de l'extermination systématique et inhumaine d’hommes, de femmes et d’enfants innocents perpétrée par nos gouvernements en Irak.

Le problème est que nous avons aussi aidé à financer ce noyau d’al-Qaïda qui a engendré ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom d’Etat islamique. A quel moment cela a commencé, ce n’est pas clair. Cependant, en 2007, la preuve avait émergé de plusieurs sources du renseignement américain que les Etats-Unis coordonnaient le financement secret, sous contrôle saoudien, de groupes affiliés à al-Qaïda dans la région dans l’effort de contrer l’influence géopolitique iranienne et syrienne. Une grande partie de ce financement était mobilisée en Irak. Lorsque le soulèvement populaire a éclaté en Syrie, les rebelles formés et armés par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne étaient déjà actifs dans le pays. Dans les années qui ont suivi, les services de renseignement américains, britanniques, français et israéliens établirent une structure de commande confidentielle visant à coordonner le financement et l’entraînement par les Etats du Golfe des rebelles anti-Assad dans des camps de Jordanie et de Turquie, et dont une grande partie a bénéficié à des extrémistes islamistes affiliés à al-Qaïda et à l’Etat islamique.

Même l'aide qui, à l’origine, était destinée aux rebelles dits « modérés » avait fini dans les poches de l’Etat islamique après que des groupes désillusionnés avaient fait défection pour rejoindre les rangs des extrémistes, convaincus que l’Etat islamique était le seul capable de gagner la guerre. Nous avons même acheté du pétrole provenant des raffineries de l’Etat islamique en Syrie parce qu'à l'époque cela nous arrangeait.

En octobre de l'année dernière, lors d'une conférence de presse à la Maison Blanche, le vice-président américain Joe Biden faisait savoir que l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Qatar et la Turquie, entre autres, versaient « des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d'armes » à « al-Nusra et al-Qaïda et aux éléments extrémistes des djihadistes », « dans le cadre d'une guerre par procuration entre sunnites et chiites ». Pourtant, cet entonnoir djihadiste avait été aménagé et surveillé précisément par des officiers du renseignement américain et britannique travaillant sur le terrain en Turquie et en Jordanie, assurant la coordination des ponts aériens et la sélection des recrues. Joe Biden a même admis qu’il était impossible concrètement d'identifier les rebelles « modérés » en Syrie.

Il n’est même pas certain que nos alliés aient mis fin au financement des djihadistes. Dans son témoignage devant le comité des services armés du Sénat en septembre 2014, alors que nous coordonnions avec nos alliés les frappes aériennes en Irak, le général Martin Dempsey avait été interpelé par le sénateur Lindsay Graham lui demandant s’il savait si « certains de nos principaux alliés arabes soutenaient l’Etat islamique ». Le général Dempsey avait répondu : « je sais que certains de nos principaux alliés arabes les financent ».

Même à ce jour, alors que nos politiciens pontifient (à juste titre) sur les barbaries de l’Etat islamique, ils restent étrangement silencieux sur la complicité de nos alliés dictatoriaux qui parrainent l’organisation, notamment la Turquie.

Ne vous y méprenez pas. L’Etat islamique n'est pas sorti de nulle part. Il n’est pas le produit de l'islam ou du « monde musulman » et de son retard intrinsèque. L’Etat islamique et ses valeurs nazies sont un produit de ce que nous avons fait subir à la région.

Pas en mon nom

Alors, qui est responsable de la montée en puissance de l’Etat islamique ? Tout le monde et personne à la fois.

Personne, car nous allons tous clamer notre innocence. L'islam n'a rien à voir avec cela. Deux milliards de musulmans, pour la grande majorité pacifiques, sont horrifiés par l’Etat islamique. L'Occident, lui, essayait simplement, tout simplement, de faire tomber le méprisable Assad. Nous, électeurs, ne pouvons contrôler les décisions insensées prises par nos gouvernements, que nous soutenons la moitié du temps sous l’influence de médias défaillants qui puisent leur inspiration dans les communiqués de presse des agences du ministère de la Défense. Les pays du Golfe, eux aussi, tentent simplement de vaincre Assad.

Tout le monde, car nous sommes tous coupables. L'islam a en effet été détourné à tort. Les musulmans du monde entier devraient reconnaître que l'attractivité que représente l’Etat islamique pour une minorité marginalisée signifie inévitablement que les musulmans n’ont pas réussi à articuler la beauté de l'islam de façon suffisamment convaincante dans nos communautés. Les opinions publiques occidentales n’ont pas réussi à contrôler leurs gouvernements lorsque, en notre nom, ils érodent les principes démocratiques et accélèrent le carnage à l’étranger. Et les foules des pays à majorité musulmane restent largement impuissantes à contrôler les tyrans du Moyen-Orient qui les oppriment avec l'aide occidentale, tout en parrainant les extrémistes.

La rage incontrôlable et les dénonciations rituelles n’auront pas raison de l’Etat islamique. Pour le vaincre, nous devons reconnaître que le monstre de Frankenstein n’est simplement à inculper ni à « l'Occident » ni aux « musulmans ». C’est une co-création des mondes occidentaux et musulmans, notamment des organismes de « sécurité » occidentaux et musulmans qui, à la recherche de prouesses géopolitiques, d’autoglorification et de profits communs, ont perdu tout repère moral.
          
Les citoyens de toute confession et les athées doivent s’unir pour rejeter la violence perpétrée en notre nom de toutes parts. Nous devons faire pression sur nos gouvernements afin qu’ils reconfigurent nos alliances avec les régimes brutaux qui soutiennent le terrorisme, mettent fin à notre dépendance abjecte et servile aux combustibles fossiles du Moyen-Orient, et coupent les liens et les investissements financiers à durée illimitée. Nos gouvernements doivent exercer des pressions diplomatiques, économiques et d’autres types afin de fermer les réseaux financiers qui soutiennent l’Etat islamique, incubés en secret par des pays comme la Turquie. Nous devons travailler avec la Russie pour parvenir à un accord visant à mettre un terme décisif à tout appui militaire et financier apporté aux acteurs régionaux de tous bords en vue de les forcer à cesser les hostilités et s’asseoir à la table des négociations.

Nous devons exercer une surveillance plus vigoureuse de nos services de renseignement et les obliger à rendre des comptes car le soutien clandestin qu’ils apportent aux miliciens à l'étranger a compromis la sécurité nationale et permis aux extrémistes de se déchaîner chez nous.

En tant que citoyens, nous devons nous mobiliser, non seulement pour dénoncer les atrocités commises par les gouvernements occidentaux, les dictatures qu'ils soutiennent et les terroristes islamistes causant des ravages dans diverses parties du monde, mais aussi pour œuvrer ensemble afin de générer de nouveaux discours de paix, de diversité et de coexistence inspirés par des valeurs religieuses et non-religieuses à la fois.

En fin de compte, nous devons réévaluer le rôle de l'Occident dans la région et, ce faisant, accepter que la seule manière de mettre fin à la capacité de l’Etat islamique de recruter des extrémistes est de redonner espoir : ce même espoir que nous avons anéanti avec d’insondables niveaux de violence que nous continuons de nier à ce jour. Redonner espoir signifie que les gouvernements occidentaux doivent abandonner leur géopolitique contreproductive, présenter des excuses sincères pour leur destruction injustifiée de l'Irak, et remplacer l’interminable approvisionnement en instruments de torture et de mort par une assistance significative pour rebâtir la vie, sous la forme de secours humanitaire et d’aide à la reconstruction et au développement économique.

Malheureusement, sans pression publique massive, il est peu probable que les gouvernements occidentaux agissent dans ce sens, tout comme les dictatures musulmanes que nos gouvernements courtisent et soutiennent se déroberont à toute réforme qui minerait les structures autoritaires du pouvoir.

Donc, oui, pas en mon nom. Si nous voulons détruire l’Etat islamique, nous devons transformer le système qui l’a fait naître.

Citoyennes et citoyens de la planète Terre : mettons-nous à l'ouvrage.

- Nafeez Ahmed est journaliste d'investigation et auteur à succès. Titulaire d’un doctorat, il s’est spécialisé dans les questions de sécurité internationale, examinant ce qu'il appelle les « crises de civilisation ». Il a obtenu une récompense de la part de l’organisation  Project  Censored  dans  la  catégorie « Outstanding Investigative Journalism » (« journalisme d’investigation d’exception ») pour un reportage d’investigation, publié par le journal The Guardian, sur l'intersection des crises globales de nature écologique, énergétique et économique et des conflits et géopolitiques régionales. Il a également écrit pour The Independant, Sydney Morning Herald, The Age, The Scotsman, Foreign Policy, The Atlantic, Quartz, Prospect, New Statesman, Le Monde diplomatique et New Internationalist. Son travail sur les causes profondes et les opérations secrètes liées au terrorisme international a officiellement contribué à l’établissement de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les Etats-Unis du 11 septembre 2001 et à l'enquête du Coroner sur les attentats du 7 juillet 2005 à Londres.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : « L’Etat islamique et ses valeurs nazies sont un produit de ce que nous avons fait subir à la région » (AFP).

Traduction de l’anglais (original).