Aller au contenu principal

C’est Nawaz Sharif qui est dangereux, pas l’armée pakistanaise…

Les liens de plus en plus étroits entre le Pakistan et l'Arabie saoudite devraient être considérés comme un motif d’inquiétude

Au cours de la dernière décennie, aucune armée au monde n’a fait couler plus d’encre que celle du Pakistan. Tous les trois ans, les spéculations internationales sur la question de savoir qui dirigera l’armée pakistanaise dépassent en nombre celles sur la nomination du chef des armées aux Etats-Unis.

Ce n'est pas un mystère : l'armée pakistanaise dispose de la force aérienne la plus puissante des pays musulmans et son arsenal nucléaire connaît la croissance la plus rapide au monde. Le pays a été désigné comme étant l’endroit le plus dangereux de la planète par au moins trois magazines - Newsweek, The Economist et le Time. Pourtant, peu d'analystes voient au-delà de ce discours simpliste : le réel danger que pose le Pakistan tient surtout à son Premier ministre actuel, Nawaz Sharif.

Au cours des dernières semaines, Sharif a mobilisé les partis sectaires de droite Jamaat Ud Dawa (JUD) et Ahle Sunnat Wal Jamaat (ASWJ), deux organisations militantes issues de groupes afghans et arabes qui ont combattu pendant la guerre civile afghane dans les années 80. Ces deux partis ont des liens avec des groupes terroristes qui ont tué autant de sunnites que de chiites et font lourdement pression sur les médias et sur l'armée pakistanaise afin que des troupes soient envoyées se battre au Yémen ou ailleurs.

Ce qui est encore plus perturbant, ce sont les mensonges qui sont instillés dans les médias pakistanais insinuant que les Houthis ont déjà mené des attaques sur le sol saoudien, suggérant ainsi que la bataille au Yémen est devenue une guerre sainte incombant au Pakistan. Pour commencer, il n'y a rien de saint en Arabie saoudite. Or, la plupart du temps, les efforts du Premier ministre Nawaz Sharif visent à convaincre les masses analphabètes du Pakistan que l'Arabie saoudite est synonyme d’islam, et donc de création du Pakistan.

Le Pakistan souffre de problèmes liés à ses identités multiples ainsi qu’aux guerres ethniques opposant les Pachtounes, les Punjabis et les Baloutches ; seul l'islam unit le pays, puisqu’il a justement été créé pour les musulmans du sous-continent. Les médias pakistanais considèrent donc la puissante armée du Pakistan comme le protecteur de l'Arabie saoudite.

Sous la direction de Nawaz Sharif, un puissant mythe a été construit décrivant la maison des Saoud comme une famille ordonnée et infaillible qui protège l'islam ; dès lors, le Pakistan, qui dispose de la plus puissante armée du monde musulman, se doit de protéger les al-Saoud.

Cependant, si vous discutez avec des responsables occidentaux de la défense et des experts chevronnés de la CIA, ils seront prompts à mettre en garde contre le récit maintes fois répété de généraux « islamiques » aux commandes d’armes nucléaires et dirigeant un large éventail de groupes militants qui n’ont de rivaux que ceux d’Irak et de Syrie.

En parallèle à ce récit occidental sur le Pakistan, il y a aussi un récit arabe : le Pakistan est désormais le seul pays musulman à posséder des armes nucléaires ; il fut aussi auparavant un acteur à part entière dans les guerres contre Israël en 1967 et 1973.

Les pilotes pakistanais ont abattu des avions israéliens et ont également pris part à des guerres civiles arabes, particulièrement dans les années 70 avec le renversement de l'OLP lors des événements du Septembre noir mais aussi lors des précédents accrochages entre l’Arabie saoudite et le Yémen, lorsque des pilotes pakistanais s’étaient retrouvés aux manettes des avions saoudiens.

La dernière escarmouche au Yémen, cependant, apporte une lumière nouvelle sur la division sectaire croissante au sein de la direction politique et militaire pakistanaise. L'armée pakistanaise a toujours été fière de son éthique professionnelle et de la nature non sectaire de son corps d’officiers généraux. Toutefois, depuis les essais nucléaires de 1998, le Pakistan n’a cessé de se rapprocher des dirigeants saoudiens.

A cette époque, Nawaz Sharif était le Premier ministre. Depuis son arrivée au pouvoir pour un troisième mandat il y a environ deux ans, Sharif a effectué un nombre vertigineux de visites à Riyad ; en parallèle, les allées et venues de princes saoudiens de premier plan à Islamabad se sont succédées à un rythme hebdomadaire.

Ce n’est en rien un secret que les Saoudiens considèrent le Pakistan comme faisant partie de leur sphère d'influence. Les Saoudiens se sont vantés qu'ils ne sont pas seulement influents dans la politique et les questions sécuritaires pakistanaises, mais qu’ils en sont des participants actifs. En outre, les Saoudiens ont toujours considéré le Parti du peuple du Pakistan (PPP) comme « pourri ». Ce parti, dont le leadership est à majorité chiite, est co-présidé par l'ancien Président Asif Ali Zarda. Le PPP, créé par les Bhutto, une puissante famille féodale d’obédience chiite originaire de la région du Sindh, est considéré comme hérétique par les Saoudiens.

A chaque fois que Nawaz Sharif s’est trouvé au pouvoir, des frictions sont apparues entre lui et la direction militaire du Pakistan, et il a interféré dans le processus de promotion du Conseil de l’armée, l'organe militaire qui supervise la promotion des officiers. Les spéculations vont bon train quant au le rôle de l'Arabie saoudite dans la gestion hiérarchique des gradés de l'armée pakistanaise, avec l'aide du Premier ministre Sharif.

Le soutien de Sharif aux talibans est également un secret de polichinelle, comme en témoigne « l'ignorance » active des talibans du Pendjab. Le sud du Pendjab reçoit la plupart des financements saoudiens liés aux groupes les plus extrêmes, qui ont été impliqués dans les violences en Afghanistan et même en Irak et en Syrie. La famille Saoud possède des milliers d'hectares de terre dans le sud du Pendjab, qui sont utilisés pour leur sécurité alimentaire et comme terrain de chasse à faucons.

La fracture confessionnelle croissante au Pakistan a été constatée depuis la récente accession de Sharif au pouvoir, en 2013. Au cours des douze derniers mois, les attaques contre la communauté chiite ont atteint un nouveau pic. Le gouvernement s’est désintéressé du sort de ces communautés, contrairement à son attitude antérieure lors des attaques contre des écoles militaires et des organisations caritatives.

De même, la guerre syrienne a exposé la vraie nature de Sharif, caractérisée par un wahhabisme extrême (son père aurait été un adepte d’un groupe salafiste, Ahl al-Hadith, qui rejette les allégations selon lesquelles il serait synonyme de wahhabisme). Sharif a interprété le conflit syrien comme étant une guerre entre chiites et sunnites, bien que l'armée syrienne soit composée d'officiers sunnites, chrétiens et druzes. Ainsi, sous la pression des Saoudiens, Sharif a faussement déclaré à la direction politique pakistanaise que la guerre en Syrie était une attaque contre les sunnites.

La Syrie et le Pakistan ont toujours été de solides alliés militaires, qui collaboraient étroitement en matière de contre-espionnage. Le Pakistan était l’un des principaux formateurs de l'armée de l'air syrienne, pratiquait régulièrement à des échanges d’officiers militaires et vendait du matériel militaire aux Syriens. Pourtant, cette relation historique vieille de cinq à dix ans a été mise de côté : sous la forte pression de l’Arabie saoudite, Sharif a appelé le gouvernement syrien à se retirer du pouvoir pour avoir perdu toute légitimité.

Ce changement dans la position historique envers la Syrie est la conséquence de la pression directe exercée par le prince Salmane, l’héritier au trône saoudien devenu roi. Sharif a également entretenu des relations étroites avec la famille Hariri au Liban, et utilisé le réseau djihadiste des Afghans arabes « ancienne école » pour aider les groupes sunnites du Liban à vaincre le Hezbollah.

L'élément le plus inquiétant de l'alliance entre Sharif et l’Arabie saoudite au Liban a été l'armement des groupes wahhabites dans les camps palestiniens de Nahr al-Bared et Ain al-Hilweh, qui a débouché sur des affrontements en 2008 et 2009.

Le conflit actuel au Yémen a la capacité de dévoiler et rendre manifestes les objectifs sectaires de Nawaz Sharif. Le fait qu'il ait toujours été proche des Saoudiens n'a jamais été mis en doute par les observateurs pakistanais expérimentés. Mais la bravade croissante des Saoudiens, qui tentent de dominer le Pakistan, peut exacerber les problèmes de la région, alors que le Conseil de coopération du Golfe attend de ce pays qu’il assure la sécurité de l'Arabie saoudite, de Bahreïn et, de plus en plus, du Qatar.

Le Pakistan a pleinement participé à la répression du soulèvement populaire à Bahreïn en 2011, et des familles sunnites pakistanaises dotées d’un profil militaire et sécuritaire se sont vues octroyer des passeports bahreïnis afin de s’installer à Bahreïn.

Tous les partis d’opposition au Pakistan se sont exprimés contre le soutien de Sharif aux Saoudiens dans le conflit actuel au Yémen. Sans aucun doute, l’Arabie saoudite considère l'arsenal nucléaire pakistanais comme le sien. L'implication croissante de Riyad à tous les niveaux de la politique étrangère du Pakistan signifie que les pires craintes des observateurs internationaux n’étaient pas si alarmistes que certains le pensaient auparavant.

Peut-être que le signe le plus révélateur de la pleine participation du Pakistan aux guerres sectaires de l'Arabie saoudite a été l'annonce « officielle » par les Saoudiens le 30 mars dernier que le Pakistan avait accepté de faire partie de la coalition contre les Houthis. Cette décision avait été prise avant même que le parlement ou les comités de défense du pays ne se soient réunis pour discuter de cette intervention.

En outre, l'annonce a été le fait de sources saoudiennes et non pakistanaises. (Après des jours de débat, le parlement pakistanais s’est finalement prononcé contre l'engagement militaire aux côtés de la coalition dirigée par l'Arabie saoudite contre les milices houthies.)

La relation entre le Pakistan et l'Arabie saoudite a commencé à ressembler à celle entre une marionnette et son maître. L'Iran est extrêmement méfiant face à la tendance croissante du Pakistan à vouloir participer aux jeux malsains de l'Arabie saoudite au Moyen-Orient, du Liban et de la Syrie jusqu’à Bahreïn et au Yémen. Pourtant, le Premier ministre du Pakistan semble résolu à entraîner son pays, qui dispose de l’arme nucléaire, dans un engagement total dans les conflits arabes.
 

- Kamal Alam est spécialiste de l'histoire militaire contemporaine du monde arabe. Il est chercheur associé à l'Institute for Statecraft où il s’occupe de la politique syrienne. Il est aussi un conférencier régulier de plusieurs universités militaires à travers le Moyen-Orient et au Royaume-Uni.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : le Premier ministre Nawaz Sharif en compagnie du roi Salmane Ben Abdelaziz al-Saoud (AFP).

Traduction de l’anglais (original).