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De Blair à Assad, la responsabilité de l’ascension de Daech doit être largement partagée

Le groupe EI doit son expansion fulgurante à un éventail de facteurs et d’acteurs, certains d’entre eux étant des ennemis jurés

Lorsqu’on lui a demandé récemment sur CNN si l’invasion de l’Irak avait été la « cause principale » de l’essor de l’organisation État islamique (EI ou Daech), l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair a déclaré que cela contenait « des éléments de vérité », ajoutant : « Évidemment, on ne peut pas dire que ceux d’entre nous qui ont renversé Saddam en 2003 ne sont aucunement responsables de la situation en 2015. »

Établir un lien direct entre les deux tient de l’évidence – cela fait les gros titres uniquement parce que c’est lui qui l’a dit. L’invasion a rendu possible l’ascension du groupe EI, mais cela ne signifie pas que celle-ci était inévitable, en particulier après la défaite d’al-Qaïda en Irak des années plus tard.

Ceux qui veulent justifier leur point de vue selon lequel l’ascension du groupe EI peut être attribuée à une cause ou un camp politique unique se sont rués sur l’aveu timoré de Blair. Il y a eu une féroce campagne de dénigrement politique à propos de qui a créé l’organisation, mais la culpabilité doit être partagée plus largement que la plupart des gens ne veulent bien l’admettre.

Daech doit son expansion fulgurante à un éventail de facteurs et d’acteurs, certains d’entre eux étant des ennemis jurés. Négliger ce fait est opportun sur le plan politique, mais empêche de comprendre les origines, le développement et l’attrait du groupe, ce qui est crucial pour lutter contre ses capacités militaires et son idéologie.

L’Irak, d’où le groupe EI est originaire, a été le théâtre de grandes manifestations sunnites à partir de décembre 2013 contre le régime de plus en plus autoritaire et sectaire du Premier ministre chiite Nouri al-Maliki. La réponse violente et intransigeante de ce dernier a exacerbé les tensions communautaires et a donné naissance à une alliance de forces militantes sunnites.

Maliki et Assad

Certains, comme l’EI et les baasistes, n’avaient aucun point commun au niveau idéologique, mais se sont unis contre un système politique et gouvernemental qui privait la communauté sunnite de ses droits. À ce titre, le ressentiment et le militantisme causés par la poigne de fer de Maliki – laquelle s’est finalement révélée dérangeante même pour ses alliés nationaux et étrangers – ont contribué à l’expansion fulgurante de Daech en Irak à l’été 2014.

Cette expansion a été facilitée par le régime de Bachar al-Assad. Avant l’opposition de Maliki à la révolution contre le président syrien, le Premier ministre irakien avait déclaré en septembre 2009 que « 90 % des terroristes arabes de différentes nationalités ont infiltré l’Irak via le territoire syrien ». Ce qui était une stratégie délibérée d’Assad, comme l’a rapporté l’ancien conseiller irakien à la sécurité nationale Mowaffak al-Rubaie dans un documentaire d’Al Jazeera diffusé le mois dernier.

« Je suis allé rencontrer à deux reprises le président Bachar al-Assad et je lui ai présenté des preuves matérielles, des documents, des images satellites, des aveux, toutes sortes d’éléments démontrant que ses forces de sécurité étaient impliquées dans les activités et le transport de djihadistes de Syrie à l’Irak », a déclaré Rubaie. « Il existait également des camps d’entraînement, des noms et des localisations. Il [Assad] était dans le déni total à ce sujet. Je me souviens lui avoir dit que cela se retournerait – sous peu – contre la Syrie. »

Et c’est ce qui s’est passé, les djihadistes soutenus par le régime d’Assad sont devenus les leaders du groupe EI. Leur organisation a été en mesure de s’étendre considérablement en Syrie, bénéficiant d’argent, d’armes et de la confiance générée par leurs victoires en Irak, en particulier leur prise de Mossoul.

Cependant, Assad avait déjà jeté les bases de la présence du groupe EI en Syrie au début de la révolution menée à son encontre, en laissant des djihadistes sortir de prison dans une tentative visant à miner le soulèvement populaire. Certains de ceux qui ont été libérés allaient devenir de haut-responsables de Daech.

Jusqu’à l’été 2014, les combats entre le groupe EI et le régime d’Assad brillaient par leur absence. Depuis plusieurs mois, c’était les rebelles syriens qui affrontaient l’EI, au coût de plusieurs milliers de vies.

Parfois, le régime bombardait les rebelles occupés à combattre le groupe EI. Ce dernier a également pu traverser le territoire contrôlé par le régime sans obstacle et a vendu du pétrole provenant de champs pris au régime. L’étendue de la collusion entre les deux a été mise en évidence par des transfuges du régime, la divulgation de documents et des combattants du groupe EI eux-mêmes.

Bombardements de l’occident, milices chiites

Les rangs du groupe EI ont été gonflés par l’implication des forces aériennes occidentales et des milices chiites en Syrie et en Irak, ainsi que par la campagne de l’aviation russe lancée récemment, qui profite directement au groupe en ciblant principalement les rebelles syriens opposés à la fois à Daech et au régime. En outre, l’implication militaire active du Hezbollah en Syrie a conduit à une infiltration de l’EI au Liban.

Ailleurs dans la région, la catastrophe humanitaire provoquée par le blocus israélien et égyptien de la bande de Gaza a permis à Daech d’établir une présence dans le territoire palestinien. Le groupe a réalisé une série d’attentats à la bombe là-bas cette année et, cet été, a menacé de renverser le Hamas au pouvoir.

Le groupe EI a également bénéficié de la crise en Égypte depuis le renversement du président Hosni Moubarak en 2011. En novembre 2014, Ansar Beit al-Maqdis – le groupe militant le plus actif dans le pays – a fait allégeance à Daech. La répression draconienne du Caire à l’égard de la dissidence et le déplacement en masse des habitants du Sinaï pour construire une zone tampon le long de la frontière avec Gaza, entre autres politiques répressives, ont alimenté l’extrémisme et le militantisme.

L’EI a également profité du conflit au Yémen et de la vacance du pouvoir qui en a résulté pour s’y établir, attaquant à la fois les rebelles houthis et le gouvernement internationalement reconnu et ses alliés.

De même, la crise dans laquelle s’enlise la Libye depuis le renversement de Mouammar Kadhafi en 2011 a permis la présence de l’EI dans le pays. Le groupe a ciblé à la fois le gouvernement à l’est et l’administration rivale à l’ouest.

Les causes de la présence et de l’expansion régionale de Daech varient selon les pays, et ne sont pas nécessairement liées. C’est parce que, à l’image d’al-Qaïda, le groupe fonctionne comme une franchise plutôt que comme une organisation monolithique. Son empreinte en Libye, en Égypte, à Gaza et au Yémen, par exemple, n’a aucun lien direct avec l’invasion de l’Irak, de sorte que même si cette dernière n’avait pas eu lieu, la crise régionale de ces dernières années aurait quand même constitué un terrain fertile pour les groupes djihadistes existants ou pour l’apparition de nouveaux.

Ainsi, les tentatives visant à attaquer le groupe EI et son idéologie sont vouées à l’échec si elles sont fondées sur des perspectives simplistes et étroites destinées à marquer des points au niveau politique. L’invasion de l’Irak a influencé les événements actuels, mais tout comme le Printemps arabe se serait produit de toute manière, cette invasion est l’un des nombreux facteurs qui a contribué à l’ascension de la plus grande marque djihadiste au monde aujourd’hui. Le déni de responsabilité est une option beaucoup plus facile, mais il ne résout rien.

Sharif Nashashibi est un journaliste et analyste primé spécialiste des affaires arabes. Il collabore régulièrement avec Al-Arabiya News, Al-Jazeera English, The National et The Middle East Magazine. En 2008, il a reçu une distinction de la part du Conseil international des médias « pour avoir réalisé et contribué à des reportages systématiquement objectifs » sur le Moyen-Orient. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un combattant de l’État islamique porte le drapeau du groupe dans le nord de l’Irak (AA).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.