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Dimona : le « petit Hiroshima » d'Israël

En dépit du manque d'utilité flagrant des armes de destruction massive israéliennes, le personnel du secteur nucléaire du pays a payé un prix énorme et terrible

Au début des années 50, après une guerre d'indépendance désespérée dans laquelle des milliers d'Israéliens trouvèrent la mort pour assurer la fondation de leur Etat, David Ben Gourion, son Premier ministre, décida que la nation avait besoin d'un atout existentiel pour garantir sa survie. En 1955, il demanda à son principal adjoint, Shimon Peres, de créer un programme nucléaire qui conduirait à la fabrication d'une arme nucléaire.

La partie la plus critique de ce projet était de créer un réacteur nucléaire qui fabriquerait le combustible nécessaire pour construire ces armes. En 1959, Israël commença la construction de son réacteur à Dimona. Des milliers d'ouvriers furent embauchés pour bâtir la centrale nucléaire puis, une fois terminée, pour constituer l’arsenal de 200 armes nucléaires que l'Etat d'Israël est réputé posséder. Un excellent petit historique du projet peut être consulté en ligne.

Durant les premiers stades de la recherche, avant même l'existence de Dimona, des accidents ont exposé les chercheurs à des niveaux de radiation mortels. Certains d'entre eux sont morts et leurs noms sont connus (quoique pas assez). Ce qui est beaucoup moins connu est que Dimona a été le théâtre d’une série d'accidents (le plus sérieux en 1966) qui ont exposé ses ouvriers à des doses tout aussi mortelles.

Avner Cohen, un éminent spécialiste du programme nucléaire israélien, m'a indiqué que pendant les 20 à 25 premières années, les procédures utilisées pour protéger les travailleurs étaient primitives et appliquées de façon peu rigoureuse. Les erreurs étaient courantes (souvent non intentionnelles) car on savait relativement mal comment manipuler correctement les matières radioactives. Dans certains cas, des documents étaient forgés.

C'est de ce sujet que traite le documentaire fascinant d'Orna Ben Dor, produit pour la télévision israélienne en deux volets et intitulé « Le lourd secret du réacteur de Dimona » (première et deuxième parties, en hébreu). Dans ce documentaire, les ouvriers appellent la centrale nucléaire le « petit Hiroshima », faisant allusion non seulement à la force destructrice de ce qui est produit là-dedans, mais aussi aux effets tragiques que le réacteur a infligés aux personnes y travaillant.

Tout en révélant plusieurs secrets et crimes commis par l'Etat à l’encontre des travailleurs, le documentaire est involontairement exaspérant car il traite d’un sujet dont l'opacité est considérée comme justifiable et légitime par la nation. C'est pour cette raison qu'aucun représentant de la Commission de l'énergie atomique israélienne, qui dirige Dimona, n'a voulu faire de déclarations officielles aux caméras. Aucun journaliste n'est autorisé à pénétrer dans le complexe. Les archives relatives au fonctionnement du réacteur qui sont rendues publiques sont rares, voire inexistantes.

Selon Orna Ben Dor, la surveillance médicale des ouvriers était un simulacre. On leur faisait subir des tests médicaux qui n'étaient jamais analysés et on leur disait qu'ils étaient en très bonne santé alors que quelques mois ou quelques années plus tard ils mouraient d'un cancer. Les rares archives rendues publiques l’ont été uniquement en raison de procès judiciaires qui les ont extirpées des griffes de l’Etat.

Le véritable apport du film est qu’il permet de saisir jusqu’où l'Etat était prêt à aller pour protéger son programme nucléaire de l'attention publique. Il montre aussi l’empressement de la nation à considérer ces chercheurs et ingénieurs, qui ont dédié leur vie à ce projet sacré, comme des déchets dont il faut se débarrasser lorsqu'ils tombent malades et périssent, dès lors qu’ils ne fournissant plus aucun service utile. Tant le documentaire que les victimes qu’il présente ont une nature schizophrénique. D'une part, elles sont des patriotes qui comprennent le danger lié à cette industrie et l'acceptent par souci de défendre l'Etat contre ses ennemis. Mais d'autre part, ces victimes sont des êtres humains qui demandent à ce que le pays traite avec dignité ceux qui ont consenti à cet ultime sacrifice.

Traités comme des déchets

Tout en bas de cette hiérarchie totémique se trouvent les techniciens nucléaires et le personnel de nettoyage, chargé d’essuyer et de laver les traces des défaillances des équipements. Souvent, ils sont appelés les « enfants » du réacteur ; ils ont grandi dans la ville et ont fréquenté le lycée technique de la centrale où ils ont appris comment maintenir le réacteur et ces machines en bon état de fonctionnement. Ces personnes ont été exposées aux plus grands dangers. Pourtant, personne ne les a averties. Ils ont fait leur boulot anonymement et quand ils sont tombés malades, l'Etat les a jetés par-dessus bord. N’a-t-on pas dit à ce travailleur juif oriental (mizrahim) que son cancer n'était pas le résultat de son travail à Dimona mais de son origine marocaine ? En quelque sorte, ses gènes séfarades étaient responsables de sa maladie. Le racisme de ces propos est déjà très grave, mais  l'usage du racisme pour dissimuler des crimes d'Etat contre des citoyens est impardonnable.

La tragédie est que les victimes elles-mêmes, à cause de leur sentiment inné de patriotisme, refusent de comprendre la contradiction inhérente à ce qu'elles demandent à l'Etat. Israël est le royaume des secrets et Dimona est un secret imbriqué dans un autre, le saint des saints de la religion nucléaire israélienne. On ne peut percer les mystères et dévoiler les mensonges et les crimes si on ne force pas Israël à mettre fin à cette opacité et à ce silence. Toutefois, nul ne disposant du pouvoir n'est disposé à le faire.

Ce sont des êtres humains qui avancent à tâtons dans un couloir sombre vers la lumière. Ils sont incapables de voir ce qui est autour d'eux mais peuvent toutefois toucher les murs pour se rendre compte de là où ils sont et de ce qui les entoure. Ils sont effrayés et personne ne les aide à comprendre et réaliser où ils se trouvent. Ils doivent faire seuls ce chemin.

Dans la deuxième partie du film, on voit Orna Ben Dor et deux habitants de Dimona visiter une station électrique isolée qui alimente la centrale nucléaire en électricité. Ils remarquent que l’eau du ruisseau qui coule tout près de la station semble décolorée et polluée. Tout journaliste qui entreprend une investigation sérieuse sur un sujet pareil sait qu'il doit tester l'eau pour déterminer le degré de pureté, mais Ben Dor nous explique qu'elle ne peut le faire : quiconque utilise un compteur Geiger dans n'importe quelle installation de Dimona ou essaie d'analyser l'air, l'eau ou le sol aux alentours est considéré comme coupable d'avoir commis un crime et passible d'une peine pouvant aller jusqu'à quinze ans de prison.

Puisque le gouvernement empêche tout accès aux sources d’information, Orna Ben Dor donne la parole aux victimes, qui s’expriment puissamment et tragiquement. Des veuves et des orphelins évoquent leur amour pour ces proches ravis prématurément par un Etat cruel et impitoyable. De courageux avocats décrivent leur dévotion de longue date à la quête de justice. Des médecins et chercheurs aident à voir clair dans le climat malsain des mensonges et demi-vérités entretenus par l'Etat, parfois au risque de leurs carrières, menacées par une Commission de l'énergie atomique israélienne vindicative.

Le problème majeur de ce film est le même que celui auquel la nation est confrontée. Tous les maux qu’il dépeints émanent d’un fait à la fois puissant et toxique : le projet nucléaire en tant que tel. Autrement dit, lorsque vous décidez de produire une bombe atomique, vous acceptez la cascade de choix qui accompagnent cette décision fondamentale. En termes légaux, les armes de destruction massive d’Israël constituent l’arbre empoisonné, et toutes les morts, la radiation et les dégâts environnementaux en sont le fruit.

Le documentaire ne plonge pas dans les questions de fond. Il reste à la surface, traitant de questions qui demeurent importantes, comme la sûreté environnementale et la mortalité des travailleurs – des histoires à dimension humaine que l’audience peut saisir immédiatement, sans avoir à réfléchir sur les questions plus abstraites et complexes.

L’« Etat KGB » d’Israël

Avner Cohen accuse le producteur du documentaire de ne pas affronter les bureaucrates du nucléaire israélien de façon plus agressive et de ne pas exiger d’eux qu’ils répondent aux accusations portées à leur encontre. Il affirme dans la critique qu’il a écrite pour l’édition en hébreu d’Haaretz qu’Israël doit forcer ceux qui ont conçu la politique nucléaire du pays à se confronter à des questions inconfortables. Seulement alors le changement pourra-t-il se produire.

Le caractère secret du programme nucléaire, que l’une des personnes interviewées surnomme l’« Etat KGB », va de pair avec l’opacité générale qui entoure les questions de sécurité en Israël. Il n’est pas surprenant qu’Israël ait mis son destin entre les mains d’une poignée de bureaucrates du nucléaire comme ceux qui dirigent Dimona, car cet Etat traite la totalité de son appareil militaire de cette façon. Pas de surveillance civile à proprement parler. Les généraux font ce qu’ils veulent. Et tout cela au nom de la protection de l’Etat. C’est un pacte avec le diable.

Ben Gourion aurait pu choisir une voie différente. Celle par exemple défendue par Shimon Peres pour prévenir la guerre de 1973 : il avait appelé de ses vœux la réalisation d’un test nucléaire public afin de montrer aux Etats arabes ce qui les attendait s’ils passaient à l’attaque. A terme, une telle transparence aurait pu atténuer considérablement certaines des pires violations commises par l’Etat de sécurité nucléaire. Mais Ben Gourion pensait que plus Israël gardait le silence à ce sujet, plus il éviterait l’opposition du monde, spécialement celle des Etats-Unis.

Il a choisi de créer un arsenal nucléaire afin d’offrir à l’Etat un mécanisme lui permettant d’assurer sa survie en cas de défaite imminente. Mais l’existence d’Israël est désormais assurée. Il n’y a pas de menace existentielle (quoi qu’en dise Bibi en référence à l’Iran). Les armes nucléaires ne garantissent pas la sécurité. En fait, de nombreux spécialistes affirment tout le contraire.

Israël pourrait finalement prendre conscience du fait que les armes nucléaires sont comme un boulet à la cheville. Il n’en a pas eu besoin durant toutes ses guerres passées et n’en aura probablement jamais besoin (surtout s’il donnait son accord pour la création d’une région sans arme nucléaire – une perspective qu’il a jusqu’à présent frappée d’anathème). Et pourtant, en dépit du manque d’utilité flagrant des armes de destruction massive d’Israël, le personnel nucléaire du pays a payé un prix énorme et terrible. Il est honteux qu’après leur avoir demandé de faire ce sacrifice ultime, l’Etat ternisse leur mémoire à coup de mensonges et de langue de bois. Il préfère cela au paiement des quelques millions qu’il devrait débourser pour rendre justice à leur douleur et à leur souffrance.

- Richard Silverstein est l’auteur du blog « Tikum Olam » qui révèle les excès de la politique de sécurité nationale israélienne. Son travail a été publié dans Haaretz, le Forward, le Seattle Times et le Los Angeles Times. Il a contribué au recueil d’essais dédié à la guerre du Liban de 2006, A Time to speak out (Verso) et est l’auteur d’un autre essai dans une collection à venir, Israel and Palestine: Alternate Perspectives on Statehood (Rowman & Littlefield).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : photo datant du 8 mars 2014 qui montre une vue partielle de la centrale nucléaire de Dimona, dans le désert du Néguev, au sud d’Israël (AFP).

Traduction de l’anglais (original).