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Guide de l’auto-condamnation à l’usage des musulmans

Il y a plus que du simple racisme et de la xénophobie derrière l’industrie de la mise au pilori de l’islam

Dans un billet post-11 septembre si sobrement intitulé « La Troisième Guerre mondiale », Thomas Friedman, chroniqueur spécialiste des affaires étrangères au New York Times, a lancé ce qui allait devenir une tradition tout au long de sa carrière : condamner le monde musulman pour sa soi-disant incapacité à dénoncer le terrorisme de manière adéquate.

« L’islam, grande religion qui n’a jamais commis de crime équivalent à l’Holocauste perpétré par l’Europe contre les juifs vivant en son sein, est certainement mal interprété lorsqu’il est considéré comme un mode d’emploi de l’attentat suicide. Comment se fait-il qu’aucun dirigeant musulman ne l’affirme ? »

Peu importe que l’Organisation de la conférence islamique, qui représente 57 pays, ait condamné les attentats du 11 septembre, les qualifiant de « barbares et criminels », et que George W. Bush en personne ait reconnu que « les terroristes pratiquent une forme marginale d’extrémisme islamique qui a été rejetée par les intellectuels musulmans et la grande majorité des imams ».

Dans les années qui suivirent, les sermons de Friedman sur l’islam sont devenus de plus en plus apocalyptiques, découvrant qu’« un culte de la mort a pris racine au cœur » de l’islam et que « ce cancer est en train d’effacer les normes fondamentales de la civilisation ». Pour étayer cette supposition, Friedman a apporté un premier élément de preuve : « Nous avons vu en Irak des kamikazes se faire exploser pendant des funérailles et dans des écoles. »

Apparemment, les normes de civilisation restent intactes lorsque les Etats-Unis et leur allié israélien bombardent les mêmes événements. De même, on ne demande jamais à l’ensemble des Américains et/ou des chrétiens de dénoncer collectivement, par exemple, les carnages meurtriers du président américain à l’étranger sous instruction divine imaginaire.

On peut ajouter aux contributions de Friedman à la civilisation ses déclarations à la télévision publique invitant la totalité de la nation irakienne à « aller se faire voir » en punition des événements du 11 septembre, bien qu’il ait concédé que Saddam Hussein n’avait rien à voir avec Oussama Ben Laden.

Un chœur de prédicateurs

Bien sûr, Friedman n’est qu’un simple membre, à l’influence certes disproportionnée, d’un vaste chœur de personnages médiatiques et d’experts qui s’est à nouveau déchaîné à la suite du massacre perpétré la semaine dernière à Paris dans les bureaux de l’hebdomadaire français Charlie Hebdo.

Parmi les réactions sociopathes prévisibles à ces atrocités, on peut citer celle du président de News Corporation, Rupert Murdoch, qui a indiqué dans un tweet que « la plupart des musulmans » sont peut-être « pacifiques » mais que, « jusqu’à ce qu’ils reconnaissent et détruisent leur cancer djihadiste grandissant, ils doivent être tenus pour responsables ».

Heureusement, seuls les musulmans sont responsables du comportement d’individus avec lesquels ils sont associés de force ; autrement, il aurait fallu programmer une séance de chimiothérapie à l’échelle mondiale.

Pendant ce temps, dans le magazine Newsweek, Nina Burleigh a quant à elle profité une fois de plus de l’occasion pour encourager les musulmans à s’auto-condamner, dans un article intitulé « Charlie Hebdo : l’islam modéré doit dénoncer ».

Nina Burleigh avait déjà exposé ses réflexions à ce sujet dans un essai publié en octobre dans le New York Observer, intitulé « Pourquoi n’y a-t-il pas plus de musulmans qui dénoncent la barbarie de leurs coreligionnaires ? ». Elle y fait l’éloge de la « grande journaliste italienne Oriana Fallaci », aujourd’hui décédée. Cette même Oriana Fallaci qui avait menacé de faire exploser une mosquée devant être construite en Toscane et qui avait reproché aux universités américaines de permettre à des personnes portant le nom de Mustapha ou Mohamed d’étudier la chimie et la biologie en raison du risque de guerre biologique.

Dans son dernier billet, Burleigh passe en revue une liste de victimes de l’extrémisme islamique et annonce : « Ils sont d’abord venus pour eux. Maintenant, c’est peut-être votre tour » (ajoutez à ceci la bande sonore des « Dents de la mer »).

Suintant la condescendance orientaliste, elle implore les dirigeants musulmans de « prendre la parole dans les mosquées ce vendredi et rappeler aux gens qu’aucun dieu, et certainement pas un prophète que l’on cite en ajoutant la formule "que la paix soit avec lui", ne cautionne la violence ».

Avec un peu de chance, nous nous serons déjà noyés dans notre propre vomi avant d’entendre sa requête aux imams de condamner dans leurs prêches le « harcèlement des villes occidentales au lance-roquettes ».

Eradiquer le « cancer »

Alors pourquoi cette insistance hystérique sur la nécessité pour les musulmans de condamner cette violence, d’autant plus qu’il n’est jamais question de dénoncer les campagnes militaires beaucoup plus meurtrières de l’Occident, ni sa pratique de formes moins manifestes de violence, telle l’extermination d’un demi-million d’enfants irakiens à coup de sanctions ?

De même, comment cette hystérie peut-elle subsister face aux condamnations répétées d’événements comme l’attentat contre Charlie Hebdo par des groupes et individus musulmans à travers le monde ?

L’industrie de la mise au pilori de l’islam

Il y a plus que du simple racisme et de la xénophobie derrière l’industrie de la mise au pilori de l’islam. Ce phénomène peut être lié à l’habitude orientaliste d’affirmer sa domination et contenir « l’Autre » en le forçant à s’auto-identifier de manière négative, et dans ce cas précis en contraignant les musulmans à se définir à travers une auto-dénonciation collective.

Ce stratagème s’inscrit à son tour dans un dessein plus vaste de prédation impériale. Dans ce cadre, le « cancer » diagnostiqué en plein cœur de l’islam permet de justifier la poursuite des manœuvres militaires destructrices des Etats-Unis et de leurs amis. Cette destruction s’effectue bien entendu au nom de la « civilisation » (comprenez : « les intérêts financiers des grandes entreprises »). Bien que cela puisse paraître un peu brouillon, comment voulez-vous éradiquer un cancer autrement que par des traitements brutaux qui entraînent toutes sortes de dommages collatéraux ?

Plus les musulmans sont poussés à rejoindre le chœur du cancer, plus le spectacle dans son ensemble semble noble et démocratique. La montée actuelle de l’islamophobie a cependant un effet inévitable qui ne fera que s’intensifier suite aux attentats de Paris : l’autocensure des communautés ciblées.

En d’autres termes, tant pis pour la liberté d’expression.

En attendant, puisque les médias occidentaux insistent tellement à ce que les autres procèdent à leur propre introspection, peut-être devraient-ils mettre en pratique ce qu’ils prêchent.

- Belen Fernandez est l’auteure de The Imperial Messenger: Thomas Friedman at Work (Verso). Elle collabore à la rédaction du magazine Jacobin.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Thomas Friedman, chroniqueur au New York Times, lors d’une conférence à Singapour.

Traduction de l’anglais (original).