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Des décriées Nuits de Mashhad à l’emprisonnement de réalisateurs, crises et paradoxes des relations actuelles entre l’Iran et le cinéma

Couronné à Cannes du prix d’interprétation féminine et fermement condamné par l’Iran, Les Nuits de Mashhad d’Ali Abbasi sort en salles au moment où les autorités iraniennes emprisonnent trois autres cinéastes dissidents, Mohammad Rasoulof, Mostafa Al-Hamad et Jafar Panahi
Dans Les Nuits de Mashhad, le spectateur est embarqué dans les faubourgs malfamés de la ville sainte iranienne du début du XXIe siècle (2022 Profile Pictures/One Two Films/Why Not Productions/Wild Bunch International)
Dans Les Nuits de Mashhad, le spectateur est embarqué dans les faubourgs malfamés de la ville sainte iranienne du début du XXIe siècle (2022 Profile Pictures/One Two Films/Why Not Productions/Wild Bunch International)

Présenté à l’édition 2022 du Festival de Cannes, Les Nuits de Mashhad est le troisième long métrage d’Ali Abbasi, six ans après Shelley et quatre après Border.

Installé en Suède en 2002 et vivant au Danemark depuis 2007, il revient avec ce film sur une affaire qui avait grandement secoué l’Iran entre 2000 et 2001. Saeed Hanaei, modeste maçon, pieux, marié, père de famille et vivant à Mashhad, troisième plus grande agglomération de l’Iran et une des villes les plus saintes du chiisme, avait piégé puis étranglé seize prostituées.

Expliquant ses meurtres par la mission qu’il s’était assignée de « purifier » cette ville en l’expurgeant de ces femmes symboles du vice et du péché, celui qu’on surnommait « l’Araignée » avait été exécuté, non sans avoir été porté en héros et martyr par une grande partie d’une certaine opinion populaire et de médias conservateurs.

Les Nuits de Mashhad reconstitue ce fait divers avec minutie et non sans quelques libertés, oscillant régulièrement entre le point de vue du tueur (incarné par Mehdi Bajestani), dont l’identité est révélée dès le début du récit afin de concentrer l’attention du spectateur sur les faits en eux-mêmes, et celui d’une journaliste fictive, Rahimi (Zar Amir Ebrahimi), venue de Téhéran et déterminée à démasquer le criminel, au point de se faire passer pour une prostituée afin de l’attirer dans sa propre toile.

Ali Abbasi s’offre avec ce troisième long métrage l’occasion de traiter pour la première fois son pays d’origine, les deux précédents ayant été tournés respectivement au Danemark et en Suède. Quand bien même son action se situe en Iran, Les Nuits de Mashhad est coproduit par l’Allemagne, le Danemark, la France et la Suède.

De plus, la frontalité et le souci de réalisme avec lesquels il évoque ce sujet empêchent Abbasi de localiser son tournage en Iran, et ce, en dépit des compromis qu’il était prêt à accepter pour contourner la censure.

La Turquie a refusé à son tour d’accueillir le tournage du film. Abbasi s’est donc rabattu sur la Jordanie et sa capitale Amman, dont certains quartiers populaires et industriels, quelque peu grimés, lui permettent de figurer Mashhad.

Le spectateur se trouve ainsi embarqué dans les faubourgs malfamés de la ville sainte iranienne du début du xxie siècle. Le filmage de nuit, le travail sur les ombres et les lumières et l’atmosphère anxiogène induite par l’emploi de plans serrés renvoient à plusieurs codes du film noir, accommodés à la sauce persane.

Un prix d’interprétation controversé

Dans le rôle de Rahimi, régulièrement rabaissée à son sexe, voire menacée par son entourage masculin, Zar Amir Ebrahimi semble parler d’elle-même.

Comédienne de cinéma et de télévision très populaire en Iran jusqu’au milieu des années 2000, elle a été mise en cause dans une affaire de sextape et a vu sa carrière subitement brisée. Elle s’est réfugiée en France en 2008 et poursuit depuis sa carrière en Europe.

Présenté en compétition officielle à la dernière édition du Festival de Cannes, Les Nuits de Mashhad a permis à Zar Amir Ebrahimi d’y remporter le Prix d’interprétation féminine. Les raisons de ce choix, de la part du jury présidé par un Vincent Lindon dont on connaît les nombreux engagements, restent discutables, d’autres comédiennes en compétition ayant fait montre d’un talent plus évident.

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Ce prix permet cependant de mettre en lumière le statut fragile d’une femme abusivement condamnée et reniée par son pays d’origine.

Au début du film, l’une des répliques prononcées par Rahimi, à l’encontre du réceptionniste de son hôtel qui dévisage avec méfiance cette femme voyageant seule et couvrant sommairement ses cheveux, peut être vue comme le manifeste de toute la rage de la comédienne au regard de sa situation et de celle de nombreuses autres femmes iraniennes : « Mêle-toi de tes affaires ! »

Rahimi ne se laisse pas intimider par ce patriarcat ambiant (collègues, magistrats, civils, etc.) et c’est par l’intermédiaire de son stratagème que la police parvient à mettre la main sur Hanaei.

La dernière partie du film, qui montre quantité d’hommes de tous milieux justifiant et défendant les actions du tueur, glace cependant le sang et montre que le combat est encore loin d’être gagné.

L’Iran a fermement vilipendé le film d’Ali Abbasi ainsi que le prix cannois octroyé à Zar Amir Ebrahimi. Au regard de la façon dont d’autres artistes et cinéastes nationaux sont régulièrement traités par les autorités locales, cette condamnation n’a rien de surprenant

Si cette cause est juste et importante, il est regrettable qu’Abbasi l’exploite parfois lourdement, enlisant ses intentions dans une série de tours de force assez grossiers et démonstratifs, notamment lors des séquences de meurtres, sensiblement identiques et répétitives, où chaque étranglement est systématiquement apparenté à un coït.

On retiendra davantage du film ses séquences de tribunal et de prison, dont la mise en scène plus figée traduit l’idée selon laquelle Hanaei n’est foncièrement pas moins dangereux que la société conservatrice qui l’a rendu ainsi.

L’Iran a fermement vilipendé le film d’Ali Abbasi ainsi que le prix cannois octroyé à Zar Amir Ebrahimi. Au regard de la façon dont d’autres artistes et cinéastes nationaux sont régulièrement traités par les autorités locales, cette condamnation n’a rien de surprenant.

Trois cinéastes iraniens emprisonnés pour dissidence

Le 11 juillet, le réalisateur Jafar Panahi a été arrêté au moment où il se présentait à la prison de Téhéran pour suivre le dossier d’un de ses confrères, Mohammad Rasoulof.

Ce dernier ainsi qu’un troisième cinéaste, Mostafa Al-Hamad, sont détenus depuis le 8 juillet en raison de leur activisme en faveur de manifestants qui, dénonçant les circonstances dans lesquelles un immeuble s’était effondré le 23 mai dans le Sud-Ouest du pays, causant la mort de 43 personnes, ont été violemment réprimandés voire arrêtés par la police.

Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof avaient déjà été arrêtés en 2010 et condamnés à l’emprisonnement pour avoir protesté contre la réélection du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad.

Jafar Panahi, 62 ans, un des cinéastes iraniens les plus primés, interpellé le 11 juillet à Téhéran, doit purger, selon les autorités iraniennes, une peine de six ans de prison pour un verdict émis en 2010 pour « propagande contre le régime » après avoir soutenu le mouvement de protestation de 2009 contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad (AFP/Atta Kenare)
Jafar Panahi, 62 ans, un des cinéastes iraniens les plus primés, interpellé le 11 juillet à Téhéran, doit purger, selon les autorités iraniennes, une peine de six ans de prison pour un verdict émis en 2010 pour « propagande contre le régime » après avoir soutenu le mouvement de protestation de 2009 contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad (AFP/Atta Kenare)

Panahi avait finalement été placé en liberté surveillée mais avec l’interdiction de réaliser des films pendant vingt ans.

Il avait pu contourner cette interdiction en poursuivant clandestinement son activité et en continuant à récolter de prestigieuses sélections et récompenses dans des festivals internationaux.

Rasoulof, quant à lui, avait été libéré sous caution et avait pu poursuivre officiellement son activité, mais ses films, également sélectionnés et récompensés dans les plus grands festivals, ont été vivement vilipendés par le régime en raison de leur féroce charge critique.

L’auteur de ces lignes n’est pas parvenu à identifier le parcours et l’œuvre de Mostafa Al-Hamad.

L’avenir de ces trois cinéastes est encore incertain. Panahi devrait finir par purger ses six années de prison. Cependant, son tout nouveau film, No Bears, vient d’être sélectionné à la Mostra de Venise 2022. Encore une fois, il ne pourra pas se déplacer pour le présenter.

À l’heure actuelle, il est de plus en plus difficile de s’exprimer et de réaliser librement des films en Iran. Le cas des Nuits de Mashhad montre à quels compromis il faut se résoudre pour évoquer ce pays : à distance, avec une production et une équipe étrangères.

Malicieuse coïncidence : il y a quelques mois est sorti en salles Hit the Road, le premier long métrage de Panah Panahi, fils de Jafar, tourné sur les routes de montagne du Nord de l’Iran. Ce road movie tendre et burlesque, subtilement et silencieusement critique du régime iranien, n’est pas encore sorti dans son pays d’origine, où son statut reste incertain.

Sur la base de cette belle réussite, hymne à la liberté, il reste cependant à espérer que Panah Panahi et les autres cinéastes de la nouvelle génération iranienne n’auront pas à subir les foudres qui s’abattent actuellement sur leurs courageux pères.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Roland Carrée est docteur en Études cinématographiques de l’université Rennes 2 et enseignant-chercheur en cinéma à l’École supérieure des arts visuels de Marrakech (ESAV). Il est également intervenant pédagogique et conférencier en cinéma pour l’Institut français du Maroc, et directeur artistique de la Fête du cinéma de Marrakech. Il intervient régulièrement au Maroc et en France autour du cinéma (conférences, formations et festivals) et publie des études de films et des entretiens, notamment pour les revues Éclipses et Répliques. Ses travaux portent essentiellement sur le cinéma marocain, le cinéma d’animation et l’enfance à l’écran. Il rédige actuellement, avec Rabéa Ridaoui, son deuxième livre, consacré à la ville de Casablanca vue par le 7e art.