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L'« espion Facebook » qui a révélé le soutien d'Israël aux rebelles syriens

Israël, qui prétend avoir exposé le premier réseau d'espionnage sur Facebook au monde, accuse un druze du Golan anciennement prisonnier israélien d'avoir espionné pour la Syrie

En 2012, Israël a libéré Sedki al-Maket, le plus ancien prisonnier de sécurité arabe. Accusé d'avoir planifié une attaque terroriste, il avait été emprisonné pendant vingt-sept ans. Agé de 48 ans, al-Maket habite à Majdal Shams, la principale ville du Golan occupé par Israël.

Après avoir regagné sa liberté, Sedki al-Maket s'est tourné vers la lutte contre l'occupation du Golan par Israël, qui dure depuis quarante-cinq ans. Al-Maket est un fervent défenseur du régime d'Assad et considère la Syrie comme sa patrie. Ainsi, il soutient l'allié d'Assad, le Hezbollah, et ceux qui luttent pour la libération des territoires occupés par Israël au Liban, dans le Golan ou en Palestine.

Depuis sa libération, il n'a commis aucun acte de violence et ne s'est engagé dans aucune lutte armée. Il a prononcé des discours, écrit des articles dans la presse arabe, publié sur les médias sociaux et fait l'éloge de la lutte armée mais sans y participer. Les services de sécurité affirment qu'al-Maket a en outre observé les activités de l’armée israélienne dans le Golan, en particulier l'aide militaire proposée aux rebelles islamistes syriens associés au Front al-Nosra.

De nombreux reportages ont été produits par VICE News, le Wall Street Journal, Fox News ainsi que d'autres médias sur le fait que les commandos israéliens sont entrés en Syrie pour assurer la liaison avec les rebelles syriens, que l’armée israélienne a fourni un traitement médical aux rebelles islamistes blessés dans des hôpitaux israéliens et qu’elle a approvisionné les rebelles avec des caisses entières de matériel et de fournitures militaires. PressTV a publié des photos de réunions diurnes entre l'armée israélienne et les militants syriens, et les médias israéliens ont filmé un camp pour rebelles syriens à l'intérieur du territoire occupé par Israël.

En février, après avoir été possiblement informé par un soldat israélien, al-Maket a produit une vidéo dans laquelle il a décrit une réunion nocturne entre des commandants de l’armée israélienne et du Front al-Nosra, sans montrer d'images. L'activiste du Golan a ensuite fait en sorte que la vidéo soit diffusée par la télévision d'Etat syrienne.

C'est la goutte qui a fait déborder le vase pour l'appareil de sécurité israélien. Celui-ci pouvait tolérer un agitprop pro-syrien sur les médias sociaux, mais utiliser les médias syriens pour embarrasser l’armée israélienne était un pas de trop. Sur la base d'une information reçue d'une source israélienne confidentielle, j'ai relaté sur mon blog fin février qu'al-Maket avait été secrètement arrêté par le Shabak. L'armée a ordonné aux médias de garder le silence et, en dehors de la presse syrienne, j'ai été le seul journaliste à avoir révélé son arrestation. Aucun média israélien ne pouvait relater quoi que ce soit à propos de cette affaire.

Par la suite, un certain nombre d'autres prétendus « co-conspirateurs » appartenant à ce que les médias israéliens sont venus à appeler un « réseau d'espionnage » syrien ont été arrêtés. L'un d'entre eux était le caporal Hilal Halaby, un soldat druze de l’armée israélienne originaire de Daliat el-Carmel (près d’Haïfa). J'ai été le premier journaliste à avoir signalé son arrestation grâce aux informations que m'a transmises une source confidentielle israélienne, qui était également contrainte au silence. C'est seulement au cours des derniers jours que les services de sécurité ont mis fin à l’ordonnance de non-publication et ont indiqué qu’Halaby était accusé d'avoir aidé et encouragé les espions « notoires » pro-Assad.

Haaretz a relayé les chefs d'accusation portés contre al-Maket. Il y en a des dizaines et la plupart d'entre eux impliquent un soutien à une organisation terroriste, des contacts avec un agent ennemi et un soutien apporté à un ennemi en temps de guerre. Sachant qu'un armistice est en vigueur depuis 1973, il est difficile de comprendre comment Israël peut être en guerre avec la Syrie.

Cette inculpation indique également que de nombreuses infractions restent secrètes et ne sont même pas connues de l'ancien avocat d'al-Maket, Labib Habib. Habib a toutefois indiqué qu’il pensait qu'il s'agissait d'activités ayant permis de révéler une collusion entre l’armée israélienne et le Front al-Nosra. Comme Israël ne souhaite pas que le monde apprenne sa collaboration avec une milice islamiste alliée à al-Qaïda, ces accusations sont au plus haut point embarrassantes et potentiellement explosives.

Habib m'a également indiqué qu'il s'est vu refuser tout contact avec son client pendant dix jours. Pendant cette période, ses interrogateurs l'ont torturé. Selon l'avocat de la défense, les méthodes utilisées comprenaient des gifles et des secousses violentes. Toutes ces méthodes ont été interdites par la Cour suprême israélienne, sauf en cas d'extrême nécessité afin d'empêcher une attaque terroriste imminente. Ce qui n'était pas le cas avec la détention d'al-Maket. Mais cela ne fait guère de différence, puisque contrairement aux autres pays démocratiques, la Cour suprême en Israël ne peut obliger les forces de sécurité à respecter ses directives. Elle ne peut qu'émettre des directives et espérer que celles-ci soient respectées. Souvent, elles ne le sont pas lorsqu'il est question de suspects soupçonnés de menacer la sécurité nationale.

Comme je l'ai écrit plus haut, al-Maket a choisi de recourir à des avocats pour le représenter dans ses procédures judiciaires. Mais les forces de sécurité ont choisi d'invoquer une loi rarement utilisée qui exige qu'un prisonnier de sécurité soit uniquement représenté par des avocats de la défense avec une habilitation de haute sécurité. Cette exigence est une caractéristique du système de justice militaire. Or al-Maket est un civil, bien qu’il ne soit pas citoyen. Au lieu d'être jugé en vertu du droit civil, il sera jugé en vertu d'un système hybride reposant à la fois sur le droit civil et le droit militaire. Le ministre de la Défense invoque les principes du droit militaire quand ceux-ci lui sont nécessaires.

Deux problèmes se posent avec cette approche. Le premier, évidemment, est le droit fondamental d'un accusé de recourir aux services de l’avocat de son choix. Deuxièmement, afin d'obtenir une habilitation de sécurité, un avocat doit généralement avoir officié en tant que procureur militaire ou dans un poste juridique auprès des services de police ou de sécurité. Ceci signifie que ces avocats sont déjà enclins à offrir une large marge de manœuvre à leurs anciens patrons et à absorber les leçons de leur précédente fonction. De fait, ces avocats sont réputés pour faire preuve de souplesse face aux exigences de l'Etat dans de nombreuses affaires. Etant donné que très peu de Palestiniens d'Israël officient dans l'armée israélienne, peu d'avocats parmi eux disposent d'une habilitation de sécurité. Cela signifie qu'al-Maket devra choisir un avocat juif susceptible d'avoir de l'expérience dans le domaine militaire ou du renseignement. Ce qui est loin d'être le meilleur départ pour une défense juridique.

Me Labib Habib a fait appel de la décision du juge de contraindre al-Maket à engager un avocat disposant d’une habilitation de sécurité. L'appel devait être entendu par le juge Salim Jourbran, le seul Palestinien d'Israël siégeant en tant que juge à la Cour suprême. Cependant, suite à un appel formulé par l'Etat, le juge Jourbran a été retiré de l’affaire et remplacé par un juge juif. Si vous décelez un modèle, ce n'est pas un hasard. Dans ce type de cas, les dés sont toujours pipés en défaveur des prisonniers de sécurité. Souvent, la défense n’a pas accès aux éléments de preuve contre l'accusé et n’a pas la possibilité de contre-interroger les témoins. Les juges sont extraordinairement obéissants devant l'autel de la sécurité nationale. Généralement, comme la condamnation est garantie, l'accusé accepte de plaider coupable, ce qui réduit parfois la peine de moitié par rapport à une condamnation pure et simple.

Le procureur général a communiqué l'inculpation partielle contre le détenu. Celle-ci comprend des dizaines de chefs d'accusation, mais des dizaines d'autres restent sous le sceau du secret et ne peuvent être communiqués en Israël. Je me suis procuré une copie de l'acte d'accusation partiel. Al-Maket est accusé de s'être livré à des actes d'espionnage, d'avoir soutenu une organisation terroriste, d'avoir été en contact avec un agent étranger et d'avoir soutenu un ennemi en temps de guerre, à partir de 2014.

Cette inculpation comporte un certain nombre d'éléments extraordinaires. Le plus étonnant est probablement le fait que ses actes d'espionnage se composent essentiellement de commentaires et de vidéos publiés sur Facebook et YouTube. Al-Maket pourrait être le premier individu accusé d'espionnage à travers les médias sociaux. En plus d’une description du contenu de ses posts, les employés du Shabak ou du bureau du procureur ont pris la peine de compiler le nombre de mentions « J'aime », de partages et de vues sur YouTube récoltés par ses publications. Le Shabak mesure-t-il le succès d'un espion par le nombre de « J'aime » qu'il reçoit ?

De plus, j'ai du mal à comprendre pourquoi un espion, dont on suppose que les activités sont destinées à rester secrètes, aurait recours à cette forme très publique de communication que sont les médias sociaux. Les services de renseignement israéliens accuseraient-ils la Syrie et al-Maket d'être les pionniers de nouvelles formes d'espionnage jusqu'alors inconnues ?

L'accusation reproche au druze pro-syrien d’avoir publié des éléments qu'il savait utiles pour la Syrie. Toutefois, si cela est vrai et si cela a réellement aidé l'ennemi, pourquoi le Shabak lui a-t-il donc permis de poursuivre ces activités pendant plus d'un an ? Pourquoi son compte Facebook est-il encore accessible au public ? On peut supposer que si l'activité d'al-Maket constituait un réel danger pour la sécurité d'Israël, cela aurait été un motif suffisant pour demander à Facebook de fermer son compte. Apparemment, le shabak n’a pas contacté Facebook ou, s’il l’a fait, il n’a pas réussi à convaincre la firme de la présence d'un danger. S’il n’a pas réussi à convaincre Mark Zuckerberg, alors pourquoi devrait-il convaincre le public israélien ?

Si al-Maket est vraiment un espion Facebook, il a eu à peu près autant de succès que l'espionne russe Anna Chapman. En fait, il était beaucoup moins un espion qu'un élément délibérément perturbateur pour les services de sécurité israéliens. Israël est l'une des rares nations se qualifiant de démocratie qui emprisonne les ennemis de l'Etat pour le simple fait d'avoir irrité l'appareil de renseignement du pays.

L’armée israélienne ne s'est elle-même pas privé d'exploiter les médias sociaux pour diffuser son message au monde entier. Elle a même utilisé Twitter au lieu du procédé conventionnel du communiqué de presse pour annoncer le lancement de l'opération « Pilier de défense » et pour se vanter de l'assassinat du commandant militaire du Hamas Ahmed al-Jabari. Si les Israéliens peuvent se vanter d'avoir assassiné des dirigeants palestiniens, pourquoi un homme ne peut-il pas s'opposer sur Facebook à l'occupation de sa patrie par Israël ?

Des journalistes étrangers ont également publié depuis le Golan des récits similaires à celui d'al-Maket. Fox News a même filmé le retour d'une unité de commando israélienne d'une opération sur le terrain à l'intérieur de la Syrie. Selon une source israélienne confidentielle, cette unité cherchait à rallier les Druzes de Syrie pour combattre le régime d'Assad. Etant donné que Fox News est soumis à la censure de l’armée israélienne, tout comme les médias israéliens, nous pouvons en déduire que ce reportage a été approuvé par l'armée. Si un journaliste étranger peut faire des reportages à ce sujet, alors pourquoi est-ce impossible pour un druze du Golan ?

Beaucoup de chefs d'accusation soulignent que l'activiste druze s'est souvent rendu près de la ligne d'armistice entre Israël et la Syrie dans la région du Golan et a ensuite publié les résultats de ses expéditions sur Facebook. Al-Maket raconte qu'il a vu des militaires israéliens laisser des caisses à la frontière à destination des militants du Front al-Nosra. Dans un cas, il note qu'une colonne de l’armée israélienne a fait route vers un village du Golan syrien, violant ainsi la souveraineté syrienne. Selon l’un des chefs d'accusation, al-Maket aurait trouvé plusieurs accès de la barrière non verrouillés, sans doute pour permettre à l’armée israélienne de pénétrer en Syrie ou aux rebelles syriens de pénétrer dans le Golan occupé par Israël. En réalité, ce qu’al-Maket révèle aux services de sécurité d'Israël, qui surveillaient ses publications sur Facebook, ce sont des lacunes dans la sécurité d'Israël aux frontières.

L'accusation parvient à transformer cela en une activité visant à dépister les faiblesses de la sécurité israélienne qui permettraient à un terroriste syrien d'infiltrer Israël et d'y commettre un attentat. A ma connaissance, aucun Syrien n'a infiltré Israël pour y commettre un acte de terrorisme depuis l'époque précédant la guerre de 1967. Il est difficile d'expliquer pourquoi un dictateur syrien luttant pour sa survie contre des rebelles à l'intérieur de son pays voudrait prendre la peine d'ouvrir un nouveau front contre Israël.

D'après un autre chef d'accusation, le druze du Golan a posté des photos de véhicules de l’armée israélienne en feu suite à des tirs de roquettes du Hezbollah. Deux soldats ont été tués au cours de cette attaque, lancée en représailles à l'attaque aérienne menée par Israël contre un convoi iranien quelques jours plus tôt qui avait entraîné la mort d'un général iranien et de plusieurs commandants du Hezbollah. Le procureur affirme que la diffusion par al-Maket de photos de véhicules en feu ainsi que son soutien apporté aux représailles contre l’armée israélienne sont équivalentes à une incitation au terrorisme. Les publications sur les médias sociaux encourageraient soi-disant de nouveaux actes de violence. Il s’agit peut-être de la première fois qu'un individu se retrouve accusé d'avoir fomenté le terrorisme en publiant une photo en ligne.

L'inculpation par l'Etat ne comporte aucune mention d'un engagement d'al-Maket dans la violence ou dans la lutte armée. Ce dernier a simplement exprimé son soutien à la résistance face à l'occupation israélienne du Golan et de la Palestine. S'il est vrai qu'il a fait l'éloge de la lutte armée, y compris des forces de Bachar al-Assad et du Hezbollah, il ne s'est jamais livré à un acte lié de près ou de loin à cette lutte. Il n'a pas planifié d'attentat terroriste, ni rencontré quiconque envisageant une telle attaque.

Avec ces chefs d'accusation, le prévenu encourt plusieurs décennies d'emprisonnement. Il y a peu de chances qu'il soit reconnu innocent. Seule inconnue : négociera-t-il un accord avec l'Etat qui propose une « réduction de peine » de dix ans d'emprisonnement, ou ira-t-il au procès, encourant une peine de prison de plusieurs décennies ? La plupart choisissent de négocier un accord.

Tout juif israélien éclairé devrait s'inquiéter du précédent créé par cette arrestation. Si al-Maket peut être emprisonné pour activisme sur les médias sociaux, n'importe qui peut être accusé d'avoir diffusé sur Facebook pratiquement n'importe quelle information que l’armée israélienne ou les services de sécurité préfèrent garder secrète. Bien sûr, il existe une distinction entre juifs et non-Juifs, et les citoyens juifs seraient susceptibles d'être traités avec davantage de retenue.

Al-Maket et les autres druzes du Golan se trouvent dans une position délicate. Comme Jérusalem-Est, leurs terres ont été annexées par Israël en violation du droit international. De même, comme les Palestiniens de Jérusalem-Est, ils ont refusé de prendre la citoyenneté israélienne pour protester contre l'occupation israélienne. Puisqu'ils ne sont pas citoyens, ils jouissent de moins de droits en vertu de la loi israélienne. La question de la résistance face à la conquête de leurs terres et à leur occupation par Israël est importante à leurs yeux. Mais s'ils protestent, même de façon non violente comme dans le cas d'al-Maket, ils sont confrontés à la torture, à des condamnations et à plusieurs décennies de détention, loin de leurs proches, dans une prison israélienne.
 

- Richard Silverstein est l’auteur du blog « Tikum Olam » qui révèle les excès de la politique de sécurité nationale israélienne. Son travail a été publié dans Haaretz, le Forward, le Seattle Times et le Los Angeles Times. Il a contribué au recueil d’essais dédié à la guerre du Liban de 2006, A Time to speak out (Verso) et est l’auteur d’un autre essai dans une collection à venir, Israel and Palestine: Alternate Perspectives on Statehood (Rowman & Littlefield).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : un soldat israélien parle sur son téléphone mobile à un avant-poste militaire, lors d'une visite du Premier ministre israélien le 4 février 2015 au mont Hermon, dans le plateau du Golan occupé par Israël, à la frontière entre le Liban, la Syrie et Israël (AFP.

Traduction de l’anglais (original).