Aller au contenu principal

La campagne anticorruption irakienne pourrait se contenter de désigner des boucs émissaires

Jusqu'où la campagne anticorruption du Premier ministre irakien pourra-t-elle réellement aller ?

Le Premier ministre irakien Haïder al-Abadi a jusqu'ici fait preuve de rapidité et de fermeté dans sa nouvelle campagne anticorruption. Les esprits cyniques affirment, à juste titre, qu'il agit par opportunisme et par calcul politique plutôt que par conviction puisque cette campagne de lutte contre un problème perpétuel et profondément ancré intervient presqu’un an après sa nomination.

En effet, celle-ci fait suite à des protestations publiques massives dans les fiefs chiites irakiens, qui constituent la base électorale d'Haïder al-Abadi, et qui ont conduit le plus haut représentant chiite du pays, Ali al-Sistani, à encourager le Premier ministre à prendre des « mesures drastiques » et à « frapper d'une main de fer » contre la corruption.

Haïder al-Abadi est toutefois allé beaucoup plus loin et plus vite que beaucoup ne l'espéraient, jusqu'à provoquer ce que Reuters a décrit comme « le plus grand remaniement du régime [irakien] depuis l'occupation militaire américaine », et est jusqu'ici parvenu à gérer intelligemment une situation complexe.

Des réformes qui auraient auparavant rencontré une opposition farouche et généralisée ont apparemment été adoptées, y compris par ceux qui se trouvent dans la ligne de mire. Ainsi, de hauts fonctionnaires qui ont d'ores et déjà été relevés de leurs fonctions ont pour l'instant accepté leur sort de bon gré, ce qui n'est pas vraiment caractéristique de la sphère politique irakienne.

Cela n'est pas forcément synonyme de soutien pour Haïder al-Abadi ou ses réformes, qui ont été adoptées à l'unanimité par un Parlement manifestement fragmenté. Compte tenu du soutien dont bénéficie Ali al-Sistani et de la colère importante du peuple envers la corruption, il s'agit davantage de la réalisation du coût politique et électoral de l'opposition à ces réformes.

À cet égard, Haïder al-Abadi a correctement interprété l'atmosphère nationale. Toutefois, dans la hâte de s'aligner sur une cause manifestement populaire et valable, les obstacles potentiels et les conséquences de cette série de réformes risquent d'être occultés.

Suppression de postes

Plus remarquable encore, Haïder al-Abadi a décidé de supprimer les postes des trois vice-présidents ainsi que ceux des trois vice-Premier ministres. Cette mesure, tout comme l'élimination d'autres postes ministériels grâce à la fusion de certains ministères, contribue indubitablement à délester un système de gouvernance manifestement gonflé qui se prête à la corruption.

La démarche échappe en outre à toute accusation de sectarisme puisque les trois sectes principales du pays sont représentées dans les postes supprimés. Toutefois, Faisal al-Yafai, chroniqueur en chef du journal The National, affirme que cette initiative pourrait en réalité renforcer le sectarisme.

Il écrit : « la répartition sectaire de l'Irak est la conséquence d'années de domination sunnite – peut-être serait-il plus exact de parler de la domination de Saddam Hussein – et de la marginalisation de la population irakienne majoritairement sunnite ». « En supprimant ces mécanismes régulateurs, la modification du système sectaire pourrait en réalité ancrer le sectarisme à tous les niveaux. »

En supprimant différents postes et en demandant à ce que les postes des responsables politiques ne reposent pas sur des quotas sectaires ou de partis et à ce qu'un certain nombre de postes gouvernementaux soit occupé par des personnalités indépendantes, Haïder al-Abadi évite d'éventuelles accusations de favoritisme politique. Par ailleurs, l'ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, qui va perdre son poste actuel de vice-président, appartient au même parti que son successeur.

L'élimination de ce personnage controversé bénéficie à Haïder al-Abadi, ne serait-ce que parce qu'au cours des jours ayant précédé le lancement de la campagne anticorruption, le vice-Premier ministre Bahaa al-Aaraji, qui a démissionné lundi, a accusé l'administration al-Maliki d'avoir gaspillé mille milliards de dollars de fonds publics.

« Il n'existe aucun bilan définitif permettant d'établir comment ces fonds ont été dépensés, et il n'y a pas non plus de projet ou de réalisation pour illustrer la manière dont cet argent a été utilisé », a-t-il affirmé.

Toutefois, la suppression de ces postes pourrait permettre à Haïder al-Abadi de renforcer son emprise sur le pouvoir, ce qui n'est pas négligeable en Irak ou, plus généralement, au sein du monde arabe. Le fait que sa série de réformes lui octroie de plus grands pouvoirs – que certains analystes considèrent comme excessifs – est une source potentielle d'inquiétude. Comme le dit l'adage, « le pouvoir corrompt ».

L'éviction de Nouri al-Maliki elle-même peut être interprétée comme un jeu de pouvoir de la part d'Haïder al-Abadi puisque l'ancien Premier ministre exerce toujours une influence importante et certains l’accusent de chercher à déstabiliser son successeur pour tenter de revenir au pouvoir.

On pourrait avancer qu'Haïder al-Abadi a besoin de consolider une autorité centrale dans un pays fragmenté, notamment à la lumière du combat contre l'État islamique (EI). Toutefois, le fait de conserver le pouvoir et de réprimer toute contestation sous couvert de sécurité nationale constitue la norme pour les dirigeants arabes.

Des limites politiques

Haïder al-Abadi a insinué qu'il irait plus loin dans sa campagne de réformes en affirmant mercredi qu'il chercherait à obtenir un mandat populaire pour modifier la constitution irakienne. Il ne fait aucun doute qu'il est nécessaire de lutter substantiellement contre le problème chronique de corruption que l'on a laissé s'envenimer pendant trop longtemps. Transparency International répertorie systématiquement l'Irak parmi les pays les plus corrompus au monde : il se classait ainsi à la 170e place sur 175 l'année dernière.

Malgré la ferveur actuelle, Haïder al-Abadi doit surmonter d'importantes difficultés. Selon Transparency International, la corruption a été « exacerbée par l'héritage historique du précédent régime autoritaire, le manque d'expérience de l'administration publique, la faible capacité à absorber les apports d'aide financière, les problèmes sectaires et le manque de volonté politique dans les efforts de lutte contre la corruption ».

L'organisation ajoute que les précédentes mesures anticorruption se sont avérées inefficaces en raison « d'ingérences politiques, d'un manque de volonté politique, d'une société civile affaiblie, d'un manque de clarté du code pénal et d'un manque de ressources ». Outre un changement de volonté politique – qui pourrait ne pas durer – les autres causes de corruption gangrènent toujours l'Irak.

Haïder al-Abadi rencontrera probablement une opposition politique et militaire accrue, y compris de la part des royalistes, à mesure qu'il creusera le problème, puisque la corruption est endémique dans les deux institutions et qu'il a annoncé la formation d'un comité chargé non seulement d'entreprendre de nouvelles investigations mais aussi de rouvrir des affaires classées. Certains de ceux qui ont déjà démissionné ou ont été licenciés feront l'objet d'une enquête.

Les officiels qui prennent actuellement le train en marche pourraient bien en descendre lorsqu'ils s'apercevront que le public est passé à autre chose. Haïder al-Abadi ne fait pas face à une poignée d'individus mais à un système déficient dans son ensemble, dans lequel les institutions, les partis et les personnes ont trop d'influence, de privilèges et de richesse pour y renoncer volontairement et calmement.

Il y a aussi la question de savoir jusqu'où Haïder al-Abadi est prêt à aller. Le correspondant au Proche-Orient du journal The Guardian, Martin Chulov, a écrit que les réformes qu'il propose « remettent en cause les intérêts personnels qui lui ont permis d'accéder au pouvoir ». Ainsi, Haïder al-Abadi pourrait insister juste assez pour apaiser le public sans toutefois mettre en péril sa propre position. Des boucs émissaires pourraient être désignés et châtiés pour l’exemple, mais on s'en tiendra probablement à cela.

- Sharif Nashashibi est un journaliste et analyste primé spécialiste des affaires arabes. Il collabore régulièrement avec al-Arabiya News, al-Jazeera English, The National et The Middle East Magazine. En 2008, il a reçu une distinction de la part du Conseil international des médias « pour avoir réalisé et contribué à des reportages toujours objectifs » sur le Moyen-Orient.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des manifestants irakiens se rassemblent dans les rues de Bagdad le 14 août en arborant des portraits de l'ancien Premier ministre et de l'un des actuels vice-présidents, Iyad Allawi (à gauche), de l'ancien ministre des Affaires étrangères, Hoshyar Zebari (au centre), et du vice-Premier ministre Saleh al-Mutlaq tout en scandant des slogans en faveur des réformes anticorruption proposées par le Premier ministre irakien Haïder al-Abadi (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.