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La guerre engendre la guerre : l’islam n’est pas en cause et ne l’a jamais été

L'islam n’est pas en cause. Ce qui est en cause est de savoir avant tout pourquoi l'islam se retrouve au centre de la discussion, alors que nous devrions plutôt nous attaquer aux véritables racines de la violence.

Encore une fois, l'islam n’est pas en cause, bien que les médias et les radicaux qui attaquent des cibles occidentales affirment le contraire. En fait, il n'a jamais été en cause. Mais pour beaucoup, il était important d'associer politique et religion, en partie car cette position est pratique et valorisante.

Premièrement, soyons clairs sur certains points. L'islam a lancé un processus d’abolition de l'esclavage plus de 1 200 ans avant que la traite des esclaves atteigne son paroxysme dans le monde occidental.

La libération des esclaves, qui étaient la propriété de tribus arabes païennes, était un thème récurrent dans le Coran, toujours lié aux signes les plus élémentaires de la piété et de la vertu :

« Les Sadaqats ne sont destinés que pour les pauvres, les indigents, ceux qui y travaillent, ceux dont les cœurs sont à gagner (à l'Islam), l'affranchissement des jougs, ceux qui sont lourdement endettés, dans le sentier d'Allah, et pour le voyageur (en détresse). C'est un décret d'Allah ! Et Allah est Omniscient et Sage. » [Coran, 9:60]

Il est regrettable de devoir faire régulièrement de tels rappels, en raison de la propagande anti-islam qui sévit continuellement dans de nombreux pays occidentaux. Le comportement excentrique et souvent barbare de ce qui se fait appeler l'Etat islamique a donné une nouvelle impulsion aux préjugés et à la propagande qui existaient déjà.

Deuxièmement, l'égalité des sexes dans l'islam a été inscrite dans le Coran et l'héritage du prophète Mahomet.

« Les Musulmans et Musulmanes, croyants et croyantes, obéissants et obéissantes, loyaux et loyales, endurants et endurantes, craignants et craignantes, donneurs et donneuses d'aumônes, jeûnants et jeûnantes, gardiens de leur chasteté et gardiennes, invocateurs souvent d'Allah et invocatrices : Allah a préparé pour eux un pardon et une énorme récompense. » [33:35]

Troisièmement, le caractère sacré de la vie est primordial dans l'islam, au point que « [...] quiconque tuerait une personne (...), c'est comme s'il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui fait don de la vie, c'est comme s'il faisait don de la vie à tous les hommes. » [5:32]

L'islam n’est toujours pas en cause. Ce qui est en cause, avant tout, est de savoir pourquoi l'islam se retrouve au centre de la discussion, alors que nous devrions plutôt nous attaquer aux véritables racines de la violence.

Lorsque l'islam a été introduit en Arabie il y a plusieurs siècles, il s'agissait d'une religion révolutionnaire, qui le demeure encore en réalité. L'islam était et reste radical. Il est certainement question d'un radicalisme qui serait objectivement considéré comme un véritable défi à la société de classes, à l'inégalité sous toutes ses formes, et plus important encore, au capitalisme et aux valeurs qui lui sont inhérentes, à savoir l'insatiabilité, la cupidité et l'insensibilité.

Pour éviter toute discussion rationnelle au sujet des questions réelles, beaucoup mettent au cœur du débat des problèmes qui n'en sont pas. Ainsi, l'islam se retrouve sur la même table de discussion que l'Etat islamique, les conflits tribaux et sectaires au Nigéria, la résistance palestinienne à l'occupation israélienne, les questions d'immigration en Europe et beaucoup d'autres sujets.

Alors que le monde entier est le théâtre de violences importantes au nom du christianisme, du judaïsme et même du bouddhisme en Birmanie et au Sri Lanka, les collectifs dans leur intégralité sont rarement stigmatisés par les médias. Pourtant, plus ou moins directement, beaucoup tiennent l’ensemble des musulmans pour responsable, même lorsqu'un déchaînement de violence est perpétré par un seul criminel qui s'avère être un musulman. Certes, on peut toujours le qualifier de « loup solitaire », mais il est presque certain que les musulmans et l'islam deviendront en quelque sorte des éléments pertinents du débat médiatique.

Dans leur tentative désespérée de repousser les accusations, de nombreux musulmans, intellectuels et journalistes renommés en tête, organisent depuis près de deux décennies un contre-effort pour séparer islam et violence et pour lutter contre le stéréotype persistant. Avec le temps, ces efforts ont abouti à un flux constant d'excuses collectives au nom de l'islam.

Lorsqu'un musulman au Brésil ou en Libye réagit à la prise d'otages de Sydney (Australie) pour condamner la violence au nom de l'islam et tenter frénétiquement de défendre l'islam et de rejeter le radicalisme, entre autres, une seule question se pose : pourquoi ? Pourquoi les médias poussent-ils les musulmans à se sentir responsables de tout ce qui est fait au nom de l'islam, même par une personne déséquilibrée ? Pourquoi les membres d'autres confessions ne doivent-ils pas respecter les mêmes principes ? Pourquoi ne demande-t-on pas aux chrétiens de Suède des explications et des excuses pour le comportement de l'Armée de résistance du Seigneur en Ouganda, ou aux Juifs d'Argentine de s'expliquer au sujet de la violence systématique et de la terreur quotidienne occasionnées par des extrémistes juifs à Jérusalem et en Cisjordanie ?

Après l'annonce par Francis Fukuyama de la « fin de l'histoire » en 1992, prétendant que les marchés libres et les « démocraties libérales » régneront pour toujours, suivie du point de vue soi-disant contrasté mais tout aussi prétentieux de Samuel Huntington, qui a avancé le concept du « choc des civilisations » et la nécessité de « refaire l'ordre mondial », une toute nouvelle industrie intellectuelle s'est emparée d'un grand nombre d'esprits à Washington, à Londres et ailleurs. Une fois la guerre froide terminée triomphalement dans une explosion d’arrogance politique, le Moyen-Orient est devenu le nouveau terrain d’expérimentation tant des idées de domination que des équipements militaires.

Depuis, une guerre totale a cours, où les puissances occidentales sont soit instigatrices, soit directement impliquées. Une longue guerre a donc été lancée sur plusieurs fronts : une guerre destructrice sur le terrain, une guerre économique (blocus d'une part, mondialisation et exploitation du marché libre de l'autre), mais aussi une invasion culturelle (où occidentalisation de la société est devenue synonyme de modernité). Tout cela, dominé par une propagande de guerre massive contre la religion principale du Moyen-Orient : l'islam.

La guerre contre l'islam s'est avérée cruciale, car elle a semblé unifier un vaste ensemble d'intellectuels occidentaux, conservateurs et libéraux, religieux et laïcs. Et tout ceci pour de bonnes raisons :

- L'islam n'est pas seulement une religion, mais un mode de vie. En diabolisant l'islam, on diabolise tout ce qui lui est associé, y compris, bien sûr, les musulmans.

- Le dénigrement de l'islam, qui s'est transformé en un large mouvement occidental d'islamophobie, a permis de valider les actions des gouvernements occidentaux, aussi violentes et abusives soient-elles. La déshumanisation des musulmans est devenue une arme de guerre primordiale.

- La raison est également stratégique : la haine de l'islam et de tous les musulmans, est un outil très flexible autorisant interventions militaires et sanctions économiques partout où l'Occident a des intérêts politiques et économiques. La haine de l'islam est devenue un cri de ralliement et d'unité, que ce soit pour les partisans des sanctions contre le Soudan, pour les groupes néo-nazis opposés à l'immigration en Allemagne, et partout ailleurs. Il n'est plus question des moyens violents utilisés pour asseoir une domination politique et prendre le contrôle des ressources naturelles. Comme par magie, tout cela a été réduit à un seul terme : l'islam. Ou, au mieux, à l'islam associé à un concept : la liberté d'expression, les droits des femmes, et ainsi de suite.

Ainsi, il n'est pas surprenant de voir que, quelques heures après l'attaque meurtrière menée par des hommes armés contre un hebdomadaire français, à Paris ce mercredi 7 janvier, Ian Black, comme d'autres, a commenté les événements dans le Guardian avec comme première ligne « La satire et l'islam ne font pas bon ménage [...] ».

Pas un mot sur l'armée française et sur les autres formes d'intervention française au Moyen-Orient, sur son rôle destructeur en Syrie, sur son leadership au cours de la guerre en Libye, sur la guerre au Mali, etc. Pas même un mot sur la récente déclaration de François Hollande, qui s'est dit être « prêt » à bombarder les rebelles libyens, bien qu’elle ait été faite il y a seulement quelques jours.

Bien sûr, la satire pornographique de Charlie Hebdo, qui a ciblé le prophète Mahomet, a été mentionnée, mais peu de choses ont été dites par Ian Black et tous les autres, qui ont rapidement relié le sujet à l'« islam du VIIe siècle », aux guerres hideuses et aux manifestations atroces et pornographiques de la torture, du viol et de tous ces autres actes innommables. Des actes dont sont victimes des millions de personnes : les musulmans. Ce sont l’art occidental et l'intolérance envers les musulmans qui sont en cause. La réplique subtile a été : oui, en effet, il y a un « choc des civilisations ».

L'un de ces « intellectuels » s'est-il arrêté pour penser que peut-être, seulement peut-être, les réactions violentes à la dévalorisation des symboles islamiques reflètent un véritable sentiment politique, comme par exemple un sentiment d'humiliation collective, de douleur, de souffrance et de racisme, qui s'étend aux quatre coins du globe ?

Et qu'il est naturel que la guerre, constamment exportée de l'Occident vers le reste du monde, puisse finalement être réexportée vers les villes occidentales ?

N'est-il pas possible que les musulmans soient en colère vis-à-vis de quelque chose de beaucoup plus subtil et profond que l'art de mauvais goût de Charlie Hebdo ?

Si l'on cherche à éviter la réponse, on retarde la possibilité de trouver une solution, qui comprend, en premier lieu, la fin de l'interventionnisme occidental au Moyen-Orient.

Ramzy Baroud est chroniqueur pour divers médias internationaux, conseiller dans le domaine des médias, et auteur et fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, My Father Was a Freedom Fighter: Gaza’s Untold Story (Pluto Press, London), est disponible en version française (Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza, Demi-Lune éditions).

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Des étudiants en journalisme se rassemblent en solidarité avec les victimes de l'attentat de Paris.