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La moitié d’un Titanic, le prix de la politique européenne du « laissez-les se noyer »

Les gouvernements de l'UE ne pouvaient tout simplement pas dire « laissez-les se noyer », mais ils ont quand même arrêté Mare Nostrum, qui avait pourtant sauvé 100 000 immigrés l'an dernier. La présente hécatombe en est le résultat

Si vous voulez réduire le nombre de réfugiés en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient perdant leur vie en tentant de traverser la Méditerranée, la première chose à faire est de laisser des tracts tout au long de la côte libyenne pour expliquer aux populations le principe de la stabilité des navires. « Ne vous précipitez pas tous vers le même côté du bateau lorsque vous repérez un navire qui pourrait vous sauver, parce que votre bateau va chavirer et vous vous noierez », indiqueront ces tracts.

C’est ce qui est arrivé la semaine dernière au large de la côte libyenne, où un bateau chargé d'au moins 700 réfugiés s’est renversé lorsque les personnes à son bord ont repéré un cargo portugais et essayé d'attirer son attention. (Un survivant a déclaré qu'il y avait 950 personnes à bord, y compris ceux qui étaient enfermés sous le pont). Au moins 650 personnes sont mortes - la moitié des pertes humaines du Titanic - bien que le bateau en question ne mesurait que 20 mètres de long. Seules 28 personnes ont été sauvées.

Exactement la même chose s’est produite pour un autre bateau surchargé de réfugiés la semaine précédente, et 400 autres personnes se sont noyées. En comptant les 300 personnes qui se sont noyées dans une autre catastrophe en février dernier, le total des décès, avant même le pic estival des traversées de réfugiés, s’élève dès à présent à environ 1 500. C’est tout un Titanic. Cela ne fait pas pour autant les gros titres.

Aussi, la deuxième chose à faire est d’enfermer dans une pièce les ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne et leur refuser caviar et champagne jusqu'à ce qu'ils acceptent de faire quelque chose pour arrêter ce massacre silencieux en mer Méditerranée. Quelque chose d'assez efficace avait été entrepris mais ils l’ont délibérément stoppé à la fin de l’année dernière.

Jusqu'à fin 2014, la marine italienne (qu’elle soit louée) menait une opération dénommée Mare Nostrum qui a sillonné les eaux territoriales libyennes afin d’arracher les réfugiés aux dangers de la mer. L'opération a coûté 9,5 millions d’euros par mois (soit 10,3 millions de dollars), mais a permis à 100 000 personnes d’être secourues de bateaux en train de sombrer ou en détresse en pleine mer. Plus de la moitié des 170 000 réfugiés qui ont débarqué en Italie peuvent avec raison remercier la marine italienne, car « seulement » 1 % d’entre eux sont morts.

Le nombre de réfugiés arrivant en Italie chaque mois est environ le même cette année, peut-être un peu plus élevé. Cependant, dix fois plus de personnes meurent désormais sur le chemin. Cela parce que les gouvernements de l'Union européenne, plutôt que de partager le coût du projet Mare Nostrum, ont demandé à l'Italie de l’arrêter et de le remplacer par leur propre opération « Triton ».

Sauf que « Triton » n’est en aucune façon un substitut approprié. Elle ne dispose que d’un tiers du financement de Mare Nostrum et n’est censée opérer que dans les eaux territoriales de l'Italie, non pas plus au large, là où la plupart des bateaux de réfugiés chavirent ou sombrent. Même cette année, alors que la marine italienne est théoriquement déchargée de cette fonction, elle a sauvé deux fois plus de personnes que cette pathétique opération « Triton ». Qui, soit dit en passant, était intentionnellement pathétique.

L’argument avancé par les gouvernements européens a été que si vous ne laissez pas aux réfugiés l'espoir qu'ils seront sauvés par la marine italienne, ils seront moins nombreux à venir. Donc, si vous fuyez la guerre civile en Syrie ou la dictature atroce en Erythrée, et que vous apprenez que le risque de mourir lors d’une traversée de la Méditerranée est passé de 1 à 10 %, vous déciderez alors de rester dans une Libye déchirée par la guerre ?

Les gouvernements européens se mentent-ils à eux-mêmes ou mentent-ils à tout le monde? La seconde option, de façon quasi certaine. Ils ont été soumis à une pression intérieure exigeant de faire cesser le flux des migrants et ne voulaient pas partager le fardeau de leur sauvetage avec ces admirables Italiens, mais ils ne pouvaient pas non plus dire tout simplement « laissez-les se noyer ». Alors ils ont sorti cet absurde argument de vouloir dissuader les migrants en rendant la traversée plus dangereuse, et ont donc fermé Mare Nostrum.

« A l'heure actuelle, dans de nombreux pays d’Europe », a déclaré Laurens Jolles, le représentant du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en Italie, « le dialogue [politique] et la rhétorique employée sont assez extrêmes et très irresponsables […] C’est la peur des étrangers […] mais celle-ci est exploitée pour des raisons populistes ou politiques, en particulier en période électorale. »

Absolument vrai. Prenez, par exemple, Katie Hopkins, chroniqueuse pour The Sun, un tabloïd britannique de droite bas de gamme possédé par l'estimable Rupert Murdoch. Vendredi dernier, dans un article intitulé « Des canots de secours ? J’utiliserais plutôt des hélicoptères de combat pour arrêter les migrants », elle écrit : « NON, je n’en ai rien à faire. Montrez-moi des photos de cercueils, montrez-moi des corps flottants à la surface de l'eau, jouez du violon et montrez-moi des personnes amaigries et à l’air triste. Je n’en ai toujours rien à faire ».

« Ne vous leurrez pas, ces migrants sont comme des cafards. Ils peuvent ressembler un peu à ‘’l'Ethiopie de Bob Geldof aux alentours de 1984’’, mais ils sont bâtis pour résister à une bombe nucléaire. Ce sont des survivants... Il est temps de la jouer à l’australienne. Apportez les hélicoptères de combat, forcez les migrants à retourner sur leurs rivages et brûlez les bateaux. »

C’est en écrivant ce genre de chose qu’elle gagne sa vie, mais pas seulement. Ses propos expriment aussi les véritables sentiments d'une minorité politiquement significative, non seulement en Grande-Bretagne mais dans la plupart des pays de l'Union européenne. Lorsque le HCR a demandé à l'UE de réinstaller 130 000 réfugiés syriens, l'Allemagne a déclaré qu'elle en accueillerait 30 000, la Suède (avec un dixième de la population de l'Allemagne) en a accueilli 2 700 - et les 26 autres Etats de l'UE n’en ont accueilli que 5 438.

Donc, les noyades vont se poursuivre.
 

- Gwynne Dyer est un journaliste indépendant dont les articles sont publiés dans quarante-cinq pays.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : La dépouille d’une personne décédée est ramené à terre avec vingt-trois autres corps récupérés par le navire de la garde côtière italienne « Bruno Gregoretti » après le chavirement au large de la côte libyenne d’un bateau de pêche transportant des migrants, quai de Boiler, Sengléa (Malte), le 20 avril 2015.

Traduction de l’anglais (original) par Hassina Mechaï.