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La radicalisation, ce mythe commode

La guerre, l’occupation et les atrocités de l’Occident sont le terreau des attaques terroristes, pas les écritures islamiques

Pourquoi, lors de toute analyse d’attaque terroriste, les médias se concentrent-ils systématiquement sur la religiosité du terroriste plutôt que sur ses griefs politiques ? Parce que c’est à la fois facile et rassurant. Qualifier les auteurs de fanatiques religieux unidimensionnels nous offre un conte réconfortant – leur violence prendrait ses racines dans l’extrémisme et n’aurait aucun contexte politique général nécessitant une enquête ou un auto-examen.

Un des grands mythes post-11-septembre veut que la radicalisation soit ancrée dans un soudain éveil religieux. Les guerriers du « choc des civilisations » pointeront du doigt des extraits choisis du Coran prouvant que le terrorisme est une exigence des Ecritures. Cela ne l’est pas. Le Coran justifie la guerre dans des contextes spécifiques et restreints. Toutefois, le mythe veut que les textes sacrés de l’islam soit la source majeure de radicalisation de ceux qui s’engagent pour le djihad violent. Selon ce mythe de la radicalisation, les terroristes s’éveillent un peu par hasard et tout à coup à la religion, résultat d’une exposition excessive à la récitation du livre saint de l’islam ou de l’influence d’un imam radical à leur mosquée locale. Si tel était réellement le cas, ce serait une manière claire et nette d’externaliser le mal, tout en nous permettant de nous bercer d’illusions en pensant que les terroristes sont créés dans une sorte de vide intersidéral, et d’ignorer, d’une certaine manière, la violence exercée par nos propres gouvernements.

En réalité, les terroristes se radicalisent davantage en regardant les vidéos des atrocités perpétrées par les militaires israéliens et américains sur YouTube qu’en lisant le Coran.

Il ne s’agit pas de blâmer la victime, mais plutôt d’examiner les liens de cause à effet dans la chaîne du terrorisme et le rôle majeur que joue la politique dans la radicalisation des terroristes.

Depuis le milieu du XXe siècle, en particulier depuis la création de l’Etat d’Israël et les injustices intolérables infligées aux Arabes palestiniens par l’occupation israélienne de leurs terres, l’Occident et les musulmans se sont enfermés dans un cycle de violence sans fin. La violence étatique engendre une réaction violente non-étatique à laquelle la violence étatique répond à son tour. Laver. Essorer. Répéter le cycle.

« Les libéraux et les conservateurs sont empêtrés dans ce cercle de violence », a déclaré Arun Kundnani, professeur adjoint à l’université de New York et analyste en matière de lutte anti-terroriste, dans une récente interview. « Les libéraux ont généralement du mal à reconnaître leur part de responsabilité. L’utilisation de mots tels que « terrorisme », « extrémisme » et « radicalisation » est une façon de définir la violence de l’autre comme barbare et fanatique. Ainsi, votre propre violence est rationnelle, nécessaire et légitime. »

Pour de nombreuses élites médiatiques occidentales, et islamophobes en général, les textes islamiques en eux-mêmes constituent le problème. « Le terrorisme découle d’une interprétation de l’islam qui considère littéralement la parole du Coran comme une injonction de tuer les infidèles dans un djihad, ou guerre sainte, afin d’imposer au reste du monde des principes islamiques stricts », écrit Melanie Smith suite à l’assassinat d’un soldat britannique au repos à Woolwich, Royaume-Uni, en 2013.

Cette affirmation de Melanie Smith repose sur son ignorance des Ecritures. « Il n'existe aucune doctrine islamique ordonnant de "tuer les infidèles", comme le soutiennent fréquemment les propagandistes anti-islam », note Arun Kundnani, musulman et éminent spécialiste de l’islam. « L’islam, comme les autres religions, fournit un large cadre moral en ce qui concerne la violence ; la vraie question est de savoir comment les musulmans appliquent ce cadre à des situations particulières. Les désaccords sur ces questions reflètent les différentes analyses des contextes politiques particuliers plutôt que des désaccords d’ordre théologique. »

Supposons que le nombre total de djihadistes ne représente pas plus de 100 000 personnes, ce qui est déjà généreux étant donné qu’al-Qaïda et le groupe Etat islamique seraient respectivement forts de 10 000 et 30 000 hommes. Maintenant, même s’il y avait effectivement 100 000 djihadistes, cela représenterait moins de 0,0000625 % de la population musulmane du monde entier.

De toute évidence, si les musulmans lisent les mêmes textes et que 99,9999375 % des musulmans ne mènent pas le djihad violent, alors la radicalisation de la minorité infinitésimale restante doit impliquer des facteurs extérieurs à l’islam.

« Le concept de radicalisation met l’accent sur l’individu et, dans une certaine mesure, sur l’idéologie et le groupe, et minimise significativement les circonstances plus larges, les ‘’causes profondes’’ dont il est devenu si difficile de parler depuis le 11 septembre, et qui ne sont toujours pas analysées », écrit Mark Segwick. « Tant que les circonstances qui produisent les griefs déclarés des radicaux islamistes ne sont pas prises en compte, le radical islamiste apparaîtra inévitablement comme un "rebelle sans cause". »

Ainsi, il est à la fois tentant et paresseux de dépeindre les auteurs des attaques de Paris comme des idéologues religieux radicalisés au point de commettre une action violente en raison de leurs convictions religieuses profondément ancrées. Il est également pratique pour les néoconservateurs, les culturalistes occidentaux et les lobbyistes pro-israéliens d’ancrer le terrorisme dans l’idéologie islamique plutôt que dans une réaction politique aux politiques américaine et israélienne.

« La religion n’avait rien à voir. Nous avons regardé des films. On nous a montré des vidéos et des images de la guerre en Irak. On nous a dit de faire quelque chose de grand. Voilà pourquoi nous nous sommes rencontrés », a déclaré Omar Hussein lorsqu’il a été interrogé après avoir participé à un complot visant à placer des bombes dans le métro londonien en 2005.

Amedy Coulibaly, le tireur qui a retenu en otage plusieurs personnes et tué quatre d’entre elles dans un supermarché casher lors des attentats de Paris, a été enregistré alors qu’il s’adressait aux otages. Pour justifier ses actions, Coulibaly n’a mentionné qu’une seule fois l’islam, quand il a affirmé que ses actions étaient fondées sur le principe d’« œil pour œil », qui est un passage que l’on retrouve également dans la Bible. Amedy Coulibaly a dit qu’il attaquait parce que l’armée française avait attaqué les musulmans en Syrie, en Irak et au Mali. Il a également cité l’occupation de la Palestine et l’oppression des musulmans par Israël comme l'une de ses principales motivations. « Je suis né en France. S’ils n’avaient pas attaqué d’autres pays, je ne serais pas ici », a-t-il dit à l’un de ses otages.

Selon des documents judiciaires remontant à 2008, les tueurs de Charlie Hebdo, Saïd et Cherif Kouachi, ont été radicalisés par l’invasion américaine de l’Irak et les mauvais traitements infligés aux détenus d’Abou Ghraib. CNN a rapporté que les frères Kouachi vengeaient la mort d’Anwar al-Awlaki, leader d’al-Qaïda dans la péninsule arabique et prédicateur américain qui s’est lui aussi radicalisé non pas du fait de sa croyance religieuse mais plutôt de la guerre américaine contre le terrorisme. Anwar al-Awlaki avait dénoncé les attentats du 11 septembre. « Il est impossible que les gens qui ont fait ça aient été des musulmans, et s’ils prétendent être musulmans, alors ils ont perverti leur religion », avait-il déclaré aux journalistes dans les jours suivant les attaques. Il avait également déclaré dans une interview en 2003 que le jihad ne peut être justifié qu’en cas d’invasion extérieure.

Dès 2005, cependant, les positions d’Anwar al-Awlaki contre l’Amérique se sont durcies. « Ce que nous voyons de l’Amérique, c’est l’invasion de pays ; nous voyons Abou Ghraib, Bagram et Guantanamo Bay ; nous voyons des missiles de croisière et des bombes à fragmentation, et nous venons de constater la mort de vingt-trois enfants et dix-sept femmes », a-t-il déclaré en 2010 dans une conférence intitulée « Un appel au djihad ».

 « Ce qui était essentiellement nouveau dans les déclarations d’al-Awlaki à partir de fin 2005, ce n’était pas sa position théologique, mais une réinterprétation des circonstances politiques dans lesquelles se trouvaient les musulmans », écrit Kundnani dans son livre The Muslims Are Coming: Islamophobia, Extremism, and the War on Terror. « La source ultime de son idée d’une guerre mondiale pour défendre l’islam était la politique identitaire militarisée de la guerre mondiale contre le terrorisme. »

Le processus de radicalisation du tireur de Sydney, des auteurs de l’attentat de Boston, de ceux du métro de Londres, des tueurs de Woolwich et des auteurs des attentats de Paris ont tous suivi le même chemin qu’Anwar al-Awlaki. A chaque fois, le terroriste avait certes un engagement de longue date envers la foi islamique, mais sa radicalisation s’est faite en réaction à la guerre contre le terrorisme et l’augmentation des violations des droits de l’homme par Israël à l’encontre des Palestiniens. En d’autres termes, les circonstances politiques radicalisent le terroriste, tandis que la religion est utilisée pour exprimer et justifier cette radicalisation.

Le sociologue français Olivier Roy est une sommité dans le domaine de l’expérience musulmane européenne. Il soutient que l’on doit séparer la théologie de la violence. « Le processus de radicalisation violente a peu de choses en commun avec la pratique religieuse, tandis que la théologie radicale, telle que le salafisme, ne conduit pas nécessairement à la violence », écrit-il dans un article intitulé Al Qaeda in the West as Youth Movement: the Power of Narrative.

Malheureusement, et malgré le fait que près de quatorze années se sont écoulées depuis les attentats du 11 septembre par al-Qaïda, les médias, les néoconservateurs et les islamophobes restent déterminés à condamner le terrorisme de manière intéressée et hypocrite. Ces groupes refusent d’examiner ou même de reconnaître le rôle joué par la normalisation de la violence promue par les Etats dans la perpétuation de ce cycle incessant de violence. Si nous ne sommes pas disposés à « étouffer le ressentiment dont se nourrissent les terroristes », alors nous continuerons à marcher tels des somnambules vers l’oubli apocalyptique.

- CJ Werleman est chroniqueur pour Salon et Alternet et l’auteur de Crucifying America, God Hates You. Hate Him Back. Suivez-le sur Twitter : @cjwerleman

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : les drapeaux français et américain flottent devant le texte du Premier amendement reproduit sur la façade du musée Newseum lors du rassemblement d’unité du 11 janvier à Washington DC (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.