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La révolution a aidé à libérer le djihadisme en Tunisie. La démocratie peut résoudre le problème

La transition démocratique en Tunisie a libéré des sentiments extrémistes réprimés. Mais elle pourrait également s'attaquer aux sources plus profondes de l'extrémisme

La Tunisie n'est pas simplement une « balise du djihadisme », mais peut-être est-ce la seule chose que vous associez à ce pays compte tenu de la façon dont certains commentateurs européens en ont parlé récemment.

La démocratisation, au contraire, a apporté aux Tunisiens la capacité d’examiner sérieusement l'environnement et le contexte qui ont créé le djihadisme

Envers et contre tout – les profondes ruptures idéologiques, un État fragile dans un contexte régional chaotique et les bouleversements économiques post-révolutionnaires –, la transition démocratique tunisienne a été un succès.

Toutefois, certains soutiennent que la fréquence de l'implication de Tunisiens dans des actes de terrorisme reflète une transition qui est allée de travers et encourage une certaine nostalgie de la dictature.

Ce genre de sentimentalisme est prévisible dans une ère post-révolutionnaire, mais il ne doit pas fausser le débat sur la raison pour laquelle tant de Tunisiens sont partis combattre dans les conflits de la région.

Par ailleurs, il est essentiel pour les Tunisiens de ne pas fermer les yeux ni de se voiler la face. Nous devrions plutôt essayer de comprendre ces tendances d'une manière rationnelle et stratégique.

Cette proposition n’est pas aussi évidente qu’elle y paraît tant que la plupart des Tunisiens refusent même d'accepter cette réalité : les combattants rentreront chez eux à un moment donné.

Récemment, la simple déclaration du président tunisien Béji Caïd Essebsi selon laquelle l'État ne peut refuser de les laisser revenir au pays, ainsi que l'exige la Constitution, a suscité l'indignation et la paranoïa générales, bien qu’Essebsi ait souligné qu'ils seraient emprisonnés et non pas libérés, conformément à la loi anti-terroriste tunisienne.

Compétences limitées

Après de nombreuses estimations approximatives, la veille du Nouvel An, Essebsi a déclaré qu’exactement 2 926 Tunisiens combattent actuellement à l'étranger et que les forces de sécurité tunisiennes savent où se trouvent la plupart d'entre eux.

La présence de Tunisiens sur les différents fronts, en particulier en Syrie, en Irak et en Libye, est très visible

Avec une population de moins de 10 millions d’habitants, la Tunisie ne compte pas parmi les nations les plus peuplées du monde musulman. Pourtant, le nombre de Tunisiens actifs dans les mouvements de combattants salafistes est proportionnellement plus élevé que dans la plupart des autres pays, et cela ne date pas du passage de la Tunisie à la démocratie.

Tout au long des années 2000, selon diverses sources, notamment les archives de Sinjar – une cache de documents d’al-Qaïda auxquels les États-Unis ont eu accès en 2007 –, la présence de militants tunisiens était très visible, en particulier dans les structures d'al-QaÏda en Irak.

Selon ces archives, l’un des facilitateurs chargé de faire passer clandestinement des combattants étrangers en Syrie était un Tunisien connu sous le nom d'Abu Umar al-Tunisi.

Avant cela, en septembre 2001, deux Tunisiens se faisant passer pour des journalistes avaient tué Ahmad Shah Massoud, dirigeant militaire et politique afghan de la rebelle Alliance du Nord, un groupe anti-talibans et anti-al-Qaïda.

Des Tunisiens ont été responsables de nombreux attentats-suicides en Irak, notamment à Samarra, déclenchant la guerre confessionnelle qui a déchiré le pays au milieu des années 2000.

Fantassins combattants

Après la révolution, le nombre de combattants tunisiens a augmenté, mais la plupart sont des agents de terrain ou, au plus, des dirigeants de rang intermédiaire, selon une étude de l'Institut tunisien des études stratégiques (ITES) basée sur des rapports de police.

Il n’y a pas de personnalités dirigeantes tunisiennes au sein d’al-Qaïda et de ses franchises. Même la branche tunisienne d’al-Qaïda, la katiba Okba Ibn Nafâa, est toujours dirigée par des Algériens.

Dans le cas de l'État islamique (EI), aucun Tunisien n'a été choisi pour les fonctions militaires, religieuses ou politiques les plus élevées.

Pourtant, leur présence sur les différents fronts, en particulier en Syrie, en Irak et en Libye, est très visible. En d'autres termes, bien qu’ils soient présents en très grand nombre, ils ne semblent pas avoir accès à des postes clés de prise de décision.

Contrairement aux Irakiens, aux Syriens et aux Libyens, les combattants tunisiens ne sont pas formés militairement dans leur pays dès leur plus jeune âge.

Selon des informations divulguées, environ sept seulement des 2 926 combattants proviennent des forces de sécurité et militaires. Le reste est majoritairement composé de travailleurs et d'étudiants, et la plupart des sources conviennent que la majorité d'entre eux sont âgés d’une vingtaine d’années.

Nous avons donc un grand nombre de combattants tunisiens, mais ceux-ci ont des compétences limitées quand il s'agit de combattre. Cela signifie qu'ils ont été essentiellement mis à l'écart, ce qui pourrait ne pas les encourager à défendre l’EI jusqu'à la fin.

Les racines de l'ascension des combattants

Selon un rapport de l'Institut tunisien des études stratégiques de décembre 2014 sur les combat salafiste dans le pays, ainsi que la stratégie nationale qui a été mise en place lorsque j'ai servi au gouvernement en tant que conseiller du président Moncef Marzouki, il est clair que plusieurs facteurs peuvent aider à déterminer les raisons du nombre élevé de combattants tunisiens.

Le mouvement djihadiste salafiste tunisien a profité de la vague de libertés qu’a connue le pays après janvier 2011

Il est vrai que le mouvement combattant salafiste existait avant la révolution tunisienne. Certains de ses dirigeants étaient déjà actifs, d'autres étaient en prison.

Il existe cependant une corrélation claire entre la montée en puissance des combattants et la phase post-révolutionnaire du pays.

Le mouvement djihadiste salafiste tunisien représenté principalement, mais pas seulement, par Ansar al-Charia (fondé en mai 2011) a profité de la vague de libertés qu’a connue le pays après janvier 2011.

Ses membres ont bénéficié de l’amnistie générale de février 2011, qui a permis la libération de plus de 500 prisonniers détenus pour des infractions politiques, bien que nombre d'entre eux avaient participé à des activités combattantes violentes en Tunisie et à l'étranger.

Ils ont habilement utilisé à leur avantage le sentiment général de pardon et de sympathie envers tous les adversaires du régime.

Dans ce contexte, ils ont développé un réseau très sophistiqué de services publics de bienfaisance destinés à la population locale, notamment des soins de santé pour les habitants des zones les plus pauvres du pays.

C'est seulement en avril 2013 que s’est produite la première limitation de la liberté des combattants salafistes, lorsqu’Ansar al-Charia s’est vu interdire l’organisation de sa conférence annuelle.

Saisir le monstre

Un autre facteur important est que cette vague de libertés a libéré des sentiments religieux extrêmes et profondément opprimés parmi les jeunes, qui percevaient peu de spiritualité dans le discours religieux rudimentaire du système despotique et qui, pendant deux décennies, furent la proie d’internet et des chaînes satellitaires prônant des opinions wahhabites extrémistes.

Ainsi, le combat salafiste en Tunisie est devenu un autre élément du mouvement antirévolutionnaire, rejetant la démocratie et les libertés

En d'autres termes, des générations de jeunes gens qui n’étaient pas liés à des institutions religieuses locales et crédibles optèrent pour la plus attrayante école salafiste.

Un autre facteur a été le fait que l'élite post-révolutionnaire, notamment l'élite politique, a échoué à répondre aux attentes des jeunes, qui se sont rapidement sentis désabusés par l'État.

Certains ont trouvé refuge dans les vérités absolues et rigides du combat salafiste et de sa société fermée, avec son propre système de signes, de symboles et d'outils.

Ainsi, le combat salafiste en Tunisie est devenu un autre élément du mouvement antirévolutionnaire, rejetant la démocratie et les libertés.

Parmi les autres facteurs : un État fragile dont le système de sécurité est affaibli, l'absence d'une stratégie visant à s'attaquer rationnellement aux ramifications de ce mouvement, les dangers posés par un voisin fragile comme la Libye et le mouvement djihadiste ancien dans l’Algérie voisine.

Ce sont ces ingrédients et d'autres encore – et non pas le printemps arabe ou la transition démocratique en Tunisie – qui ont créé un monstre djihadiste dans ce pays.

La démocratisation, au contraire, a apporté aux Tunisiens la capacité d’examiner sérieusement l'environnement et le contexte qui ont créé le djihadisme, et a créé la possibilité de formuler une stratégie capable de s’attaquer à ses sources profondes.

-Tarek Kahlaoui est un ancien conseiller du premier président tunisien élu après le Printemps arabe, Moncef Marzouki, et ancien directeur de l’Institut tunisien des études stratégiques. Il est actuellement professeur adjoint d’histoire et d’art islamiques à l’Université Rutgers dans le New Jersey.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : capture d’écran d’une vidéo postée en ligne le 18 décembre 2014 par al-Itisaam media foundation, l'un des médias du groupe État islamique (EI), censée montrer Abu Muqatil – un militant de l’EI recherché par les autorités tunisiennes pour meurtre dont le vrai nom est Abou Bakr al-Hakim ou Boubaker al-Hakim – revendiquant aux côtés d’un de ses camarades combattants les doubles homicides des hommes politiques laïques Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi en 2013 (AFP/Al-Itisaam media foundation).

Traduction de l'anglais (original) par Monique Gire.