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Le conflit israélo-iranien en Syrie débouchera-t-il sur une guerre ?

L’Iran ne s’engagera dans une guerre défensive que s’il est directement attaqué par Israël et si la survie de la République islamique est sérieusement menacée

Une série d’événements, qui aurait supposément commencé avec l’entrée d’un drone iranien dans l’espace aérien israélien le samedi 10 février, suivie de la frappe réussie des forces syriennes contre un chasseur F16 israélien, a donné lieu à une frappe militaire à grande échelle au cours de laquelle Israël a bombardé une douzaine de cibles syriennes et iraniennes sur le sol syrien.

Hossein Salami, commandant adjoint du corps des Gardiens de la révolution islamique (GRI) et l’une des figures les plus radicales de l’establishment iranien, a rejeté les allégations d’Israël. Salami a exprimé la position officielle de l’Iran selon laquelle sa présence militaire en Syrie se limite à celle de conseillers militaires.

Il a ajouté que l’Iran pouvait « faire vivre un enfer » aux sionistes et frapper toutes les bases américaines dans la région, indiquant clairement que l’Iran n’était pas intéressé par une confrontation directe avec Israël, du moins à ce stade.

Toutefois, lorsque la nouvelle a éclaté, un groupe d’observateurs s’est empressé de conclure que cela pourrait exploser et donner lieu à un affrontement de grande envergure entre l’Iran et Israël. Cette conclusion était-elle prématurée ? Oui, probablement.

Priorité à la survie du nezam

Pour l’establishment iranien comme pour n’importe quel autre État ou régime, l’essentiel est la survie. La République islamique a fait montre d’une retenue spectaculaire à plusieurs occasions lorsqu’elle a déterminé que des représailles ou une confrontation pouvaient compromettre la survie de son système. Réfléchissez à ce qui suit.

Le leader de la révolution iranienne, l’ayatollah Rouhollah Khomeini, a fondé la base de la politique étrangère iranienne dans l’ère postrévolutionnaire, dont le pilier était une position anti-israélienne et hostile

Le leader de la révolution iranienne, l’ayatollah Rouhollah Khomeini, a fondé la base de la politique étrangère iranienne dans l’ère postrévolutionnaire, dont le pilier était une position anti-israélienne et hostile.

Cependant, un exemple flagrant survenu lors de l’invasion israélienne du Liban en 1982 montre clairement comment Khomeiny a évité une confrontation militaire avec Israël qui aurait compromis la survie de l’establishment. Khomeini a affirmé à plusieurs reprises que protéger le nezam était le plus important de tous les devoirs.

En juin 1982, les Israéliens ont lancé une attaque massive contre le Liban dans le but de forcer l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à quitter le pays. L’attaque a entraîné la mort de plusieurs milliers de personnes. Cette offensive a eu lieu trois ans après la victoire de la révolution en Iran, alors que de nombreux jeunes se disputaient les places pour rejoindre la guerre contre l’Irak et mourir en martyrs (la guerre Iran-Irak a débuté en 1980 et s’est terminée en 1988).

Débris du F16 israélien dans le nord du kibboutz israélien de Hardouf, le samedi 10 février 2018 (AFP)

Dans un tel environnement, un groupe de volontaires des GRI a été déployé en Syrie pour participer à la guerre contre Israël. Ali Sayad Shirazi, alors commandant des forces terrestres iraniennes, affirme dans ses mémoires : « Le 26 juin 1981, nous avons rencontré l’imam [Khomeini, le chef de la révolution iranienne] pour rapporter ce que nous avions fait [au Liban]. […] [Il] a écouté nos rapports et, tout à coup, nous a annoncé : “Si les troupes que vous avez déployées là-bas versent la moindre goutte de sang, je n’en serai pas responsable. Dites-leur de revenir tout de suite.” […] Nous étions tous stupéfaits. »

Le vol 655 d’Iran Air               

Lorsque l’Irak a envahi l’Iran en 1980, les États-Unis ont soutenu le dirigeant irakien Saddam Hussein contre l’ennemi commun des deux pays : l’Iran. La guerre s’est poursuivie pendant huit ans, faisant un million de victimes. Le 3 juillet 1988, le vol 655 d’Iran Air a décollé de l’aéroport international de Bandar Abbas, dans le sud de l’Iran, à destination de Dubaï.

Un navire de l’US Navy, l’USS Vincennes, a étrangement confondu le grand avion de ligne civil Airbus A300 avec un avion de chasse F14 beaucoup plus petit et plus rapide. Il a tiré deux missiles sol-air, tuant les 290 passagers et membres d’équipage à bord.

Cet événement a déclenché une controverse internationale intense, l’Iran ayant condamné un « acte barbare » américain. De nombreuses failles ont été détectées dans la version américaine des faits. Dans la foulée, l’ayatollah Hossein Ali Montazeri, qui était à l’époque le successeur désigné de l’ayatollah Khomeini, a écrit une lettre à Khomeini dans laquelle il lui a demandé de déclarer le djihad contre les États-Unis.

Khomeini a répondu : « Votre message a soulagé les douleurs de tous ceux qui ont été victimes du Grand Satan. […] Vous êtes l’un des membres précieux de cette révolution […] Consacrez votre temps à la construction d’un monde rempli de chevalerie et de générosité. »

Lorsque l’Irak a envahi l’Iran en 1980, les États-Unis ont soutenu le dirigeant irakien Saddam Hussein contre l’ennemi commun des deux pays : l’Iran. La guerre s’est poursuivie pendant huit ans, faisant un million de victimes

Deux semaines plus tard, l’Iran a accepté la trêve avec l’Irak, alors que les observateurs s’attendaient presque unanimement à une escalade dans le golfe Persique entre l’Iran et l’US Navy. Dans une lettre ouverte, l’ayatollah Khomeini a écrit : « Prendre cette décision a été plus mortel que prendre un poison. Je me suis soumis à la volonté de Dieu et j’ai bu ce calice de poison pour le satisfaire. »

« J’avais promis de me battre jusqu’à ma dernière goutte de sang et jusqu’à mon dernier souffle », a-t-il ajouté. Malgré cette promesse, Khomeini a changé d’avis « uniquement sur la base de l’intérêt de la République islamique » d’Iran.

L’ancien président iranien Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, alors commandant en chef, a déclaré plus tard dans une interview : « Jusqu’à l’épisode de l’avion de ligne abattu par les États-Unis, il n’y avait aucune forme de discussion sur l’acceptation de la résolution 598 de l’ONU [demandant de toute urgence un cessez-le-feu irano-irakien] ».

Les diplomates iraniens tués par les talibans

En 1998, les talibans, ennemis jurés des chiites, ont attaqué le consulat iranien à Mazar-e-Charif, où ils ont capturé et tué neuf Iraniens, dont huit diplomates. Suite à cela, l’Iran a amassé 100 000 hommes à la frontière afghane.

Les membres du Conseil suprême de sécurité nationale (CSSN), dont le président Mohammad Khatami au tempérament serein, ont massivement voté en faveur d’une attaque contre l’Afghanistan.

Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei (à droite), s’entretient avec le président iranien Hassan Rohani et l’ancien président Ali Akbar Hachemi Rafsandjani (de gauche à droite) lors d’une réunion avec des membres de l’Assemblée des experts à T

Dans la grande majorité des cas, le guide suprême iranien suivrait les décisions majoritaires prises par le CSSN, malgré son autorité lui permettant d’opposer son veto à ses décisions, fondée sur l’article 176 de la constitution iranienne. Mais cette fois-ci, il a opposé son veto à la décision majoritaire du CSSN et l’attaque a été annulée.

Un diplomate iranien au courant de l’affaire a indiqué que ceux qui s’opposaient à l’entrée en guerre affirmaient que la sécurité nationale de l’Iran n’était pas menacée au point de justifier une réponse énergique. 

Des défis intérieurs

L’Iran est actuellement confronté à des défis intérieurs monumentaux. Bien que les récentes manifestations n’aient pas entraîné un soulèvement populaire, celles-ci étaient étendues sur le plan géographique. Les émeutes se sont répandues dans 80 villes, ce qui en a fait sans aucun doute les manifestations les plus importantes au niveau géographique depuis la création de la République islamique. L’insatisfaction très répandue au sein de la société iranienne prendrait racine dans les difficultés économiques.

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La gravité des troubles intérieurs aux yeux des dirigeants iraniens a été illustrée de manière visible par la mesure sans précédent prise dans la foulée des récentes manifestations par le dirigeant iranien, l’ayatollah Ali Khamenei. Il a ordonné à l’armée régulière du pays comme aux GRI de se retirer des exploitations commerciales et des entreprises qui ne sont pas directement liées à leur travail.

Étant donné que les GRI contrôlent près d’un tiers de l’économie iranienne, selon certaines estimations, cette mesure pourrait entraîner un glissement tectonique vers la libéralisation de l’économie. Cette réforme fonctionnera-t-elle ? Peut-être pas. Mais cette initiative montre que les dirigeants ont détecté une vulnérabilité.

En mettant ces indications bout à bout, on pourrait conclure que l’Iran ne s’engagera pas dans une guerre avec Israël à cause de sa position en Syrie, d’une attaque lancée par Israël contre le Liban pour tenter de démanteler le Hezbollah ou de toute autre confrontation indirecte initiée par Israël. L’Iran ne s’engagera dans une guerre défensive que s’il est directement attaqué par Israël et si la survie du nezam est sérieusement menacée.

- Shahir Shahidsaless est un analyste politique et journaliste indépendant irano-canadien qui écrit sur les affaires intérieures et étrangères de l’Iran, le Moyen-Orient et la politique étrangère américaine dans la région. Il est coauteur de l’ouvrage Iran and the United States: An Insider’s View on the Failed Past and the Road to Peace. Il contribue à plusieurs sites consacrés au Moyen-Orient ainsi qu’au Huffington Post. Il écrit également de façon régulière pour BBC Persian. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @SShahidsaless.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un homme porte un drapeau géant composé des drapeaux de l’Iran, de la Palestine, de la Syrie et du Hezbollah, lors d’une cérémonie marquant le 37e anniversaire de la Révolution islamique, à Téhéran, le 11 février 2016 (Reuters).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.