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Le massacre de la place Rabia et la propagande égyptienne

Compte tenu des nombreux appels à la violence lancés contre les partisans des Frères musulmans, dans quelle mesure la population égyptienne a-t-elle adhéré à la rhétorique du gouvernement ?

Dans l'Égypte contemporaine, une campagne d'élimination est en cours depuis le coup d'État militaire égyptien de juillet 2013, qui a entraîné le renversement de Mohamed Morsi, premier président librement élu de la nation, issu des Frères musulmans. Depuis plus de deux ans, le gouvernement égyptien soutenu par l'armée s'est engagé dans une vaste campagne visant à éradiquer de la vie publique les Frères musulmans et leurs partisans. Cette politique éliminationniste a inclus des arrestations de masse, des procès de masse, des condamnations à mort de masse, diverses législations interdisant les partis politiques et organisations caritatives liés aux Frères musulmans, ainsi que la fermeture de toutes les chaînes de télévision affiliées au groupe. Surtout, la campagne visant à éliminer les Frères musulmans, qui ont remporté cinq élections libres et équitables consécutives au cours de la brève transition démocratique égyptienne de 2011 à 2012, a également inclus des massacres.

Le 13 août, nous avons commémoré le 2e anniversaire du massacre de la place Rabia el-Adaouïa, au cours duquel, d'après une enquête menée pendant un an par Human Rights Watch (HRW), les forces de sécurité égyptiennes ont tué en plein jour au moins 817 membres, partisans et sympathisants des Frères musulmans. Les forces de sécurité égyptiennes ont brûlé des preuves, dont des corps, et forcé les familles égyptiennes à accepter des certificats de décès indiquant que leur proche était décédé de « mort naturelle ». La police et l'armée égyptiennes ont également massacré des manifestants pro-Frères musulmans à d’autres reprises en juillet et en août 2013, dont au moins 51 personnes devant le bâtiment de la Garde présidentielle le 8 juillet 2013, au moins 87 autres sur la place Nahda le 14 août 2013 et au moins 95 personnes supplémentaires près du mémorial de Manassa, à Nasr City, le 27 juillet 2013.

Selon HRW, la quasi-totalité des manifestants sur les places Rabia et Nahda, devant la Garde présidentielle, au mémorial de Manassa et à d'autres endroits étaient non armés et « majoritairement pacifiques ». Les preuves recueillies semblent indiquer que les forces de sécurité égyptiennes ont « tiré pour tuer » un grand nombre de manifestants plutôt que pour les appréhender ou pour les blesser, et que les politiques de dispersion ont été autorisées aux « plus hauts échelons » du gouvernement égyptien.

Toutes les institutions étatiques égyptiennes ont été sommées de soutenir la campagne de répression la plus flagrante de l'histoire moderne de ce pays. L'armée et la police ont perpétré la majeure partie des violences, tandis que les appareils religieux et médiatique ont apporté un soutien idéologique essentiel. Des personnalités religieuses et médiatiques populaires, en particulier, ont joué un rôle clé. Leur propagande a permis d'exagérer le nombre de victimes parmi les officiers de police, de saluer l'héroïsme des forces de sécurité et de justifier, voire dans certains cas de célébrer, la mort de membres, de partisans et de sympathisants des Frères musulmans.

Une propagande religieuse

Comme je l'ai décrit ailleurs, les autorités religieuses musulmanes et chrétiennes ont apporté un soutien essentiel à la campagne d'élimination des Frères musulmans. Mazhar Shahin, célèbre imam soutenant l'armée, s'est par exemple servi de son programme télévisé à diffusion nationale pour lancer un appel public à la crucifixion des membres des Frères musulmans. Immédiatement après un des massacres de grande ampleur au Caire, le pape copte a remercié dans un tweet la « glorieuse armée égyptienne » et les « magnifiques forces de police égyptiennes » pour avoir « [ouvert] les portes de l'espoir » aux Égyptiens.

Dans des conférences et interviews, le célèbre érudit musulman Ali Gomaa, ancien Grand Mufti d'Égypte, a identifié à plusieurs reprises les policiers comme des « héros » et les Frères musulmans à la fois comme des « chiens de l'Enfer » et des « kharijites ». Sa référence constante aux « kharijites » est lourde de sens. Les kharijites étaient une secte musulmane hérétique prémoderne, et les régimes égyptiens se sont souvent servis de cette comparaison pour se référer à l'opposition religieuse, qu'elle soit radicale ou non.

Ces déclarations de Gomaaa s’ajoutent aux propos qu’il a adressés aux services de police : il a laissé entendre que les membres des forces de sécurité sont sur le « chemin de Dieu » et qu'elles ne devraient pas éprouver de remords à tuer des criminels dans la rue. Gomaa s'est également servi de son programme télévisé à diffusion nationale pour marquer de son sceau religieux les condamnations à mort et les exécutions de masse, lesquelles ont été largement condamnées par les groupes de défense des droits de l'homme. Dans de récentes interviews télévisées, Gomaa a également affirmé que le signe « Rabia » à quatre doigts des Frères musulmans est un « symbole maçonnique » et que c'est Adolf Hitler en personne qui a organisé l'« unité spéciale » des Frères musulmans.

Le gouvernement de l'actuel président Abdel Fattah al-Sissi a pris des mesures pour contrôler le discours religieux de la nation. Entre autres mesures, le gouvernement a fermé des milliers de mosquées, arrêté des chefs religieux considérés comme étant des sympathisants des Frères musulmans et institué des politiques dictant l'heure et le sujet exacts des sermons du vendredi. Les chefs religieux se sont alignés. Tandis que l'érudit azharite Saad al-Din al-Hilali a affirmé que Sissi était un messager de Dieu, un autre érudit a profité d'un sermon du vendredi pour décrire un miracle lié à Sissi. Tout récemment, le cheikh Sabri Ebada, érudit religieux et représentant du ministère des Awqaf et des Affaires islamiques, a déclaré dans une interview télévisée diffusée à l'échelle nationale que quiconque soutient les protestations anti-Sissi « est un pécheur et a délaissé l'islam ».

Une propagande médiatique

La campagne médiatique égyptienne de propagande anti-Frères musulmans a commencé avant le coup d'État militaire du 3 juillet 2013 et s'est intensifiée depuis. S'inspirant sans aucun doute des dirigeants politiques qui parlent en toute sincérité de « nettoyage » du pays et de ses éléments impurs, les chaînes satellites d'information grand public, gouvernementales et privées, tout comme les journaux quotidiens et hebdomadaires, ont soutenu fermement l'armée et la police jusque dans les pires atrocités commises contre les droits de l'homme, en employant souvent une rhétorique pro-militaire ultranationaliste. Les médias ont régulièrement décrit les membres des forces de police et les militaires comme des héros et des symboles de la nation, tout en déshumanisant systématiquement les Frères musulmans. En toute désinvolture, les médias égyptiens ont qualifié les Frères musulmans de non-Égyptiens, de traîtres et de terroristes, et les ont assimilés à des insectes et à des animaux.

De nombreuses théories du complot ont été exacerbées par les médias égyptiens, dont certaines qui reprochaient aux Frères musulmans des actes de violence qu'ils n'auraient pas pu commettre, et d'autres qui les accusaient d'avoir tenté de louer les grandes pyramides de Gizeh et le canal de Suez à des ennemis étrangers. Tandis que le quotidien al-Wafd a accusé les Frères musulmans de faire équipe avec les Chevaliers de Malte pour tuer des Égyptiens en 2011, le présentateur de télévision Mohamed al-Ghetey a affirmé que les Frères musulmans, fondés dans les années 1920, était la raison de la chute de l'Espagne musulmane au XVe siècle.

Une couverture médiatique importante a été consacrée au soutien explicite envers les politiques répressives du gouvernement – notamment ses arrestations massives, son usage de la torture, ses exécutions extrajudiciaires et ses condamnations à mort de masse –, les présentateurs et les invités insinuant souvent que le gouvernement égyptien actuel se montre trop indulgent à l'égard des Frères musulmans et de leurs partisans et sympathisants. Dans un programme télévisé à diffusion nationale, un professeur de droit a préconisé d'« intensifier la peine capitale » en brûlant les corps des Frères musulmans exécutés par l'État. Dans une interview passionnée avec le célèbre présentateur de télévision Ahmed Mousa sur la chaîne satellite Sada el-Balad, le musicien Hani Shaker a confié qu'il souhaitait que les criminels soient tués immédiatement, sans arrestation, ni enquête ni procès. Il a expliqué que c'est de cette façon que l'on procède dans les pays démocratiques comme les États-Unis. « Celui qui vole un paquet de cigarettes dans un centre commercial en Amérique, ils le tuent », a-t-il affirmé, avant d'ajouter : « Il ne devrait pas y avoir d'enquêtes [en Égypte]. Zéro enquête. »

Mousa, le présentateur de télévision, a pour sa part déclaré : « Je ne veux pas de la loi. Je ne veux pas entendre le mot "loi". Nous sommes un pays qui n'est pas appelé à respecter la primauté de la loi. Nous ne sommes pas appelés à avancer dans le cadre de la loi. »

« Une position ferme doit être prise à l'encontre de tout membre des Frères musulmans, qu'il ait commis un crime ou non », a ajouté Shaker.

Surtout, une grande partie du discours médiatique et populaire de l'Égypte post-juillet 2013 a porté sur les théories du complot liées aux liens étroits prétendument entretenus par les Frères musulmans avec les États-Unis, Israël, la Turquie et le Qatar. Un éminent professeur de droit égyptien a affirmé que les Frères musulmans travaillaient en tant qu'agents d'Israël et des États-Unis. Un célèbre écrivain a quant à lui soutenu que les Frères musulmans appliquaient les « Protocoles des Sages de Sion ». De même, dans un titre en première page, le journal al-Wafd a certifié que le président américain Barack Obama est un membre actif des Frères musulmans. Le vice-président de la Haute Cour constitutionnelle égyptienne a pour sa part déclaré à la télévision nationale que le frère d'Obama finance le projet mondial des Frères musulmans. Après que l'Américain Mohamed Soltan a finalement été libéré d'une prison égyptienne puis expulsé vers les États-Unis, une présentatrice égyptienne a réagi en déclarant : « Si Dieu le veut, vous deviendrez paralysé ».

La couverture médiatique du massacre de Rabia

Les médias égyptiens ont couvert le massacre de Rabia de manière cohérente avec la ligne du gouvernement. La couverture médiatique a permis de présenter les forces de police comme des héros et des victimes, et les Frères musulmans ainsi que leurs partisans comme des agresseurs. La couverture médiatique égyptienne contraste vivement avec les rapports détaillés des associations de défense des droits de l'homme, mais aussi avec la couverture médiatique occidentale du massacre. Les médias égyptiens ont systématiquement accusé à la fois les médias occidentaux et les groupes de défense des droits de l’homme de se soumettre à la volonté des Frères musulmans et, dans certains cas, de conspirer avec le mouvement islamiste.

La couverture médiatique du massacre de Rabia sur les chaînes de télévision populaires OnTv et Fareen a été particulièrement virulente à l'égard des Frères musulmans. OnTv a montré des images de policiers dispersant les protestataires de la place Rabia avec en fond sonore la bande originale du film Rocky. Pour ne pas être en reste, Faraeen a utilisé la musique du film Pirates des Caraïbes pour accompagner les images de la dispersion.

Dans le cadre d'un projet de recherche indépendant, j'ai regardé la couverture des événements du 14 août 2013 faite par les programmes phares des chaînes Al-Nahar et CBC. La présentatrice du principal programme d'informations d'Al-Nahar, « Akher al-Nahar », a affirmé que le gouvernement s'était montré trop indulgent avec les Frères musulmans et que la police aurait dû disperser leurs protestations plus tôt. Elle a également laissé entendre que le groupe était un agent des États-Unis, du Qatar, de la Turquie et d’Israël, et avait tué des dizaines de personnes innocentes et entreposé les corps sous la scène de la place Rabia.

David Kirkpatrick, du New York Times, a discrédité la rumeur des corps entreposés, qui a été largement reprise par les médias égyptiens. Les invités d'« Akher al-Nahar » ont salué les forces de police pour avoir fait preuve de « sang-froid », puis ont maudit Mohamed el-Baradei pour avoir démissionné de son poste au gouvernement en protestation contre la dispersion violente, évoqué une « conspiration étrangère contre l'Égypte », et soutenu que les membres des Frères musulmans devaient être complètement évincés de la vie politique et jugés pour « haute trahison ».

Dans un programme diffusé le 14 août 2013, CBC Network a présenté les officiers de police tués comme des « martyrs » et déploré que les Frères musulmans utilisent des femmes et des enfants comme « boucliers humains ». La présentatrice Dina Abdelrahman a également semblé indiquer que les véritables citoyens égyptiens avaient rejeté les Frères musulmans, qui ne sont pas vraiment égyptiens, a-t-elle insinué. « Il n'y a pas deux groupes [en Égypte], a-t-elle déclaré. Il y a la nation égyptienne [d'un côté] et un groupe de Frères musulmans [de l'autre]. » Dans la même veine, un de ses invités a soutenu que la présence des Frères musulmans à la tête de l'Égypte constituait une « occupation étrangère » du pays. Un autre invité a salué le travail « plus qu'excellent » de la police et a évoqué le prétendu complot des Frères musulmans, de la Turquie et des États-Unis contre l'Égypte. CBC a dédramatisé la mort de manifestants pro-Frères musulmans et s'est concentré excessivement sur les pertes subies par les forces de police, alors qu’elles étaient relativement faibles en comparaison.

Un soutien populaire

Les sondages d'opinion effectués par Pew et Zogby Research Services semblent indiquer que la société égyptienne est profondément divisée : environ la moitié des Égyptiens soutient le coup d'État militaire de 2013 tandis que l'autre moitié s'y oppose. Dans cette moitié approximative d'Égyptiens qui soutiennent bel et bien la nouvelle donne politique, certains adhèrent à la politique éliminationniste du gouvernement.

Le journaliste Max Blumenthal a recensé plusieurs dizaines de tweets d'Égyptiens soutenant les forces de sécurité, justifiant la violence commanditée par l'État et attribuant aux Frères musulmans la responsabilité de la mort de leurs propres membres et partisans. Un tweet indiquait : « De quel massacre parlez-vous ? Ce sont des terroristes armés qui mutilent des innocents. Ils tirent dans le dos de leurs propres sympathisants. » Un autre indiquait : « Un bon opposant est un opposant mort. » Plusieurs tweets accusaient les Frères musulmans de se servir des femmes et des enfants comme de boucliers humains.

À la suite des massacres, une page Facebook consacrée à l'artiste Amr Mustafa a publié le texte suivant : « Si vous haïssez les terroristes que sont les Frères musulmans et si vous souhaitez leur exécution de masse sans procès, [cliquez sur] "J'aime". » Plus de 8 000 Égyptiens ordinaires ont « aimé » la publication et plus d'une centaine de commentaires de soutien ont été postés. L’un d’entre eux indiquait : « Que Dieu nous débarrasse d'eux ». Un autre avançait : « La meilleure solution est l'exécution immédiate. » Un troisième disait : « Un milliard de "J'aime" [pour cette publication] et puisse Dieu les prendre tous. »

Dans son livre Hitler’s Willing Executioners: Ordinary Germans and the Holocaust, le chercheur Daniel Goldhagen indique que beaucoup d'Allemands ordinaires ont soutenu la campagne éliminationniste d’Hitler contre les juifs. Goldhagen soutient que la caractérisation des juifs opérée par le gouvernement nazi était « partagée par les élites, et surtout par les gens du peuple » (page 30). Compte tenu des nombreux appels à la violence formulés par les citoyens égyptiens ordinaires dans des émissions téléphoniques à la télévision égyptienne, lors de micros-trottoirs, sur les sites d'information et sur les réseaux sociaux, il est peut-être temps pour les chercheurs de se demander dans quelle mesure la population égyptienne a adhéré à la rhétorique éliminationniste du gouvernement.

-Dr Mohamad Elmasry est professeur adjoint au département de la communication de l’université de North Alabama, aux États-Unis.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Égyptiens fouillant les décombres suite au massacre de la place Rabia al-Adawiya (Le Caire), le 15 août 2013 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.