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Le pari syrien de la Turquie : jusqu’où ira Ankara ?

Le bombardement turc des bastions kurdes en Irak et en Syrie peut être le prélude à des opérations plus larges visant à inverser l’autonomie kurde croissante

Un nouveau chapitre s’est ouvert dans les opérations militaires de la Turquie en Syrie et en Irak.

C’est un chapitre dont le résultat à long terme est très difficile à prédire, mais qui constitue un formidable défi pour les enclaves kurdes du nord de la Syrie et peut-être aussi pour les États-Unis et la Russie. Il est susceptible de détourner la coalition dirigée par les États-Unis de son travail, alors même qu’elle est prête à prendre Raqqa, la capitale de facto du groupe État islamique (EI).

Vers 2 heures (heure locale) mardi dernier, des combattants de l’aviation turque ont frappé les avant-postes kurdes de Sinjar dans le nord de l’Irak et près du mont Qarachok en Syrie, tuant environ 70 militants en Syrie et cinq peshmergas de l’administration Barzani à Erbil, un allié de la Turquie. La nuit suivante, d’autres frappes aériennes ont été menées.

Ces développements ont bouleversé le paysage du conflit syrien qui prévalait depuis quelques mois depuis la prise d’al-Bab, une petite ville au nord d’Alep, lorsque la Turquie s’est retrouvée encerclée. Les Russes et les Américains se sont associés pour empêcher les forces turques de progresser vers l’est contre les Kurdes syriens ou l’EI, ce qui semble avoir été un message assez brutal pour les Turcs.

Les chefs d’état-major américain et russe ont rencontré conjointement leur homologue turc à Antalya pour le persuader que la Turquie ne devrait pas avancer davantage. L’opération « Bouclier de l’Euphrate », l’intervention turque en Syrie, a été déclarée couronnée de succès, mais le retrait des 4 000 soldats turcs postés en Syrie n’a pas été évoqué.

Évolution

La décision d’adopter un nouveau style d’intervention est intervenue après une impasse sur la Syrie dans les discussions entre la Turquie et les États-Unis lorsque Rex Tillerson, le secrétaire d’État américain, a visité Ankara le 30 mars.

Les Turcs espéraient que l’administration Trump accepterait de mettre en place des « zones d’exclusion aérienne » dans le nord de la Syrie, mais ils ont découvert que la position de Washington demeure essentiellement celle qu’elle était sous la présidence de Barack Obama.

Bien que leurs différences aient été publiquement décrites en ce qui concerne l’EI, la véritable pierre d’achoppement est la réticence de l’armée américaine à rompre avec ses alliés kurdes syriens des FDS (Forces démocratiques syriennes), lesquels ont été ses partenaires les plus efficaces contre l’EI. Le président Recep Tayyip Erdoğan a ensuite déclaré que l’intervention de la Turquie en Syrie n’était pas terminée et qu’il y aurait d’autres opérations.

La semaine dernière, ces « nouvelles opérations » ont commencé par des frappes simultanées contre les Kurdes en Irak et en Syrie.

Sinjar et Qarachok

L’objectif initial principal est Sinjar, qui semble se transformer en nouveau centre névralgique pour les forces du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) qui l’occupent depuis qu’elle a été reprise à l’EI en 2015.

Les avions turcs frappent sans relâche le mont Qandil, le siège original du PKK dans le nord de l’Irak depuis juillet 2015, et la Turquie a toujours prévenu qu’elle n’autoriserait jamais le PKK à contrôler Sinjar. Les responsables américains ont soutenu la position turque en insistant, évidemment en vain, sur un retrait du PKK, en le décrivant comme une « organisation terroriste étrangère ».

De l’autre côté de la frontière en Syrie, Qarachok, l’autre cible principale des Turcs, est un avant-poste du PYD (Parti de l’union démocratique), la branche syrienne du PKK – qui n’est cependant pas considéré comme une organisation terroriste par les États-Unis, mais comme un allié fiable. Le PYD a déclaré que le bombardement de Qarachok avait causé de sérieux dégâts et fait dix-huit morts.

L’important dans tout cela est que la Turquie croit désormais que ses avions peuvent pénétrer en toute sécurité dans l’espace aérien syrien pour y attaquer des cibles.

Cependant, les hostilités ne se sont pas confinées dans les airs. Il y a eu également des échanges de tirs transfrontaliers sur plusieurs points de la frontière turque avec la Syrie, la Turquie déclarant avoir été attaquée par des obus de mortier dans quatre endroits, blessant certains de ses soldats.

Cela ressemble précisément au type d’affrontements qui précèdent l’escalade d’un conflit. Si les frappes aériennes sont suivies par des opérations terrestres, comme les médias turcs l’ont déjà laissé entendre, cela marquera une nouvelle étape dans les conflits en Syrie et en Irak, affectant à la fois les États-Unis et la Russie.

La Russie et les États-Unis ont immédiatement exprimé leur mécontentement vis-à-vis des frappes de mardi, la Russie les qualifiant d’« inacceptables » et les Américains allant encore plus loin. Mark Toner, le porte-parole du département d’État américain, a déclaré : « Ces attaques aériennes n’ont pas été approuvées par la coalition [anti-EI] et ont entraîné des pertes fâcheuses dans les rangs de nos forces partenaires. »

La Turquie a répondu en insistant sur le fait qu’elle avait donné un avertissement suffisant d’une heure (période que les États-Unis avaient accordée aux Russes avant leur propre frappe de missiles sur une base du régime syrien le 6 avril). Le journal turc pro-gouvernemental Daily Sabah a commenté que « malgré de nouveaux dirigeants, les Américains n’avaient rien appris et n’avaient jamais oublié. »

Pousser l’avantage ?

Erdoğan estime manifestement que dans cette nouvelle intervention, il peut éviter un conflit direct avec les Russes ou les Américains en Syrie.

La diplomatie turque sera testée de manière cruciale lorsqu’il rencontrera le président russe Vladimir Poutine à Sotchi le 3 mai et Trump à Washington deux semaines plus tard. Dans les deux cas, on a déjà annoncé que la situation en Syrie constituerait l’élément principal de l’ordre du jour.

L’aspect crucial de la stratégie de la Turquie est de savoir jusqu’où les États-Unis et les Russes lui permettront d’inverser l’indépendance croissante des Kurdes syriens. Si les puissances extérieures s’entendent, comme le suggère la rencontre à Antalya des responsables militaires des trois pays en mars sur la façon de contenir les incursions de la Turquie en Syrie, alors la stratégie d’Ankara ne fonctionnera pas.

Les actions d’Ankara dépendront probablement de ce que les puissances extérieures perçoivent comme les nouveaux objectifs stratégiques de la Turquie en Syrie. La Turquie essaie-t-elle simplement d’empêcher la croissance de la force militaire kurde, ou voudrait-elle voir au moins certains des territoires tenus par les Kurdes récupérés pour ses alliés dans l’opposition sunnite ? Compte tenu des états de service des Kurdes en tant que combattants efficaces, cette dernière option est-elle même envisageable pour une armée d’invasion ?

Cependant, Ankara se rappellera qu’à Kobané, où les Kurdes syriens ont fini par vaincre le siège désespéré de l’EI en 2014, ils l’ont fait en grande partie en raison du soutien aérien des États-Unis.

Ayant finalement eu l’opportunité de se servir de sa force aérienne en Syrie, Ankara ne va pas l’abandonner facilement et tentera probablement de la pousser son avantage.

David Barchard a travaillé en Turquie comme journaliste, consultant et professeur d’université. Il écrit régulièrement sur la société, la politique et l’histoire turques, et termine actuellement un livre sur l’Empire ottoman au XIXe siècle.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un hélicoptère médical, de la coalition dirigée par les États-Unis, survole le site des frappes aériennes turques près du nord-est de la ville kurde syrienne de Dayrik, connue sous le nom d’al-Malikiyah en arabe, le 25 avril 2017 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.