Aller au contenu principal

L’Égypte est-elle prête pour un mouvement BDS ?

Des questions subsistent quant aux bénéfices potentiels du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions pour les Palestiniens ou pour les Égyptiens

LE CAIRE – Des chants de soutien à la cause palestinienne ont ponctué chaque moment de la conférence officielle de lancement du BDS Egypte, qui s'est tenue le 20 avril au Caire, au Syndicat des journalistes :

« Notre cause est la même : c'est la cause palestinienne. »

« Ô Palestiniens, ô Palestiniens, votre sang est mon sang et votre religion est ma religion. »

« Nous le répéterons, génération après génération : tu es notre ennemi, Israël. »

Peut-être que les traductions ne leur rendent pas justice, mais ces chants, à l'origine en arabe, ne sont pas nouveaux pour la plupart des oreilles arabes. Ce genre de rhétorique est entendu en Egypte depuis l'époque du Président Gamal Abdel Nasser, le père du nationalisme arabe.

Près de quarante ans ont passé depuis la signature des accords de Camp David entre Anouar el-Sadate et Menahem Begin, mettant ainsi fin à l'affrontement israélo-égyptien et ouvrant la voie à un prétendu processus de paix de plusieurs décennies.

Bien que ce ne soit pas la première fois dans l'histoire égyptienne récente qu'un mouvement appelant à un boycott d'Israël est formé, le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) égyptien a été lancé dans l'esprit du mouvement BDS mondial, qui existe du Canada à l'Afrique du Sud et de la Jordanie à l'Australie. Constitué en réponse à l'appel formulé en 2005 par 170 organisations civiles palestiniennes, le BDS Egypte regroupe onze partis politiques, quatre mouvements révolutionnaires, six syndicats et six mouvements étudiants dans le but de donner aux Egyptiens le pouvoir et la capacité d'organiser un boycott direct et à grande échelle.

La conférence était un événement inaugural important pour le mouvement BDS Egypte ; à cette occasion, le mouvement a pu exposer les grandes lignes de son manifeste, afficher les soutiens reçus à ce jour de la part d'autres partis et mouvements, et détailler ses prochaines actions, dont notamment une campagne de boycott devant être annoncée dans les prochaines semaines. En présence de nombreux médias et journalistes, les intervenants ont souligné la façon dont ils travailleront à nuire économiquement aux entreprises israéliennes, mais aussi à soutenir la cause palestinienne.

S’élever face à la répression

L'Egypte est le cinquième pays de la région arabe à avoir créé un mouvement BDS officiel, après la Jordanie, le Maroc, le Qatar et le Koweït. Cependant, l'histoire longue et laborieuse des relations entre l'Egypte et Israël ne permet pas d'identifier clairement un résultat prévisible. La situation politique et sécuritaire instable que traverse l'Egypte depuis la révolte de 2011 soulève des questions : l'Egypte peut-elle se permettre de mener un mouvement basé sur un processus économique qui pourrait s'avérer plus préjudiciable que bénéfique pour elle ? Le cadre social et politique égyptien se prête-t-il aujourd’hui à un boycott efficace d'Israël ?

A l'heure actuelle, le plus grand obstacle est peut-être l'ampleur de la polarisation politique en Egypte. Les socialistes, les islamistes, les nationalistes et les libéraux peuvent-ils s'unir autour d'une cause ? Enfin, cela est-il nécessaire dans une société démocratique ?

Selon Ramy Shaath, membre fondateur du BDS Egypte, le mouvement a pu relever ce défi en réunissant quelques-uns des différents mouvements existants, par-delà le gouffre de la polarisation. « La coalition [BDS Egypte] a réuni la gauche, les socialistes, les socialistes révolutionnaires, les révolutionnaires radicaux, des mouvements islamiques, des syndicats et des mouvements étudiants », a déclaré Shaath à Middle East Eye.

Mais qu'en est-il de la multitude d'autres idées politiques ancrées en Egypte ? En effet, il semblerait qu'à l'exception des groupes islamistes, la coalition BDS Egypte soit uniquement en mesure de réunir ceux qui sont déjà du même côté de l'échiquier politique.

Youssef el-Chazli, chercheur invité à l'université de Columbia, explique : « Vue la façon dont la campagne a été menée jusqu'ici, il pourrait être intéressant, pour de nombreux militants marginalisés souhaitant reprendre l'action politique en dépit de la fermeture de l'espace politique au cours des dix-huit derniers mois, de convertir leur savoir-faire et leur volonté d'agir. Par le passé, la "cause palestinienne" était un point intéressant pour fédérer des groupes et des individus ayant parfois, et même souvent, des opinions politiques contradictoires. »

Alors que le mouvement BDS Egypte joue sur la conscience historique des Arabes face à la cause palestinienne, le contexte plus large d'un manque de processus démocratique en Egypte se traduit par une situation enchevêtrée et confuse.

Entre la guerre et la paix

En tentant de décortiquer ce contexte, nous nous heurtons à de fortes différences idéologiques entre les partis et les mouvements en Egypte, qui pourraient entraîner la poursuite de la polarisation actuelle. Une des principales différences est le processus par lequel les nations passent de la guerre à la paix. Ce paradigme n'est pas aussi clair et net qu'il puisse le paraître.

En effet, selon Ramy Shaath, le mouvement BDS soutient la sécurité nationale et les préoccupations stratégiques. « En politique, il existe des centaines de mesures permettant de traiter des questions de sécurité nationale et de politique étrangère sans arriver à une guerre et sans renoncer à ses préoccupations stratégiques », a-t-il expliqué à MEE.

« Nous ne demandons pas à l'Egypte d'entrer en guerre contre Israël. Nous savons que nous ne sommes pas capables d'une telle chose ; notre armée n'en est pas capable et notre situation économique ne le permet pas. Mais nous essayons de rétablir l'idée qu'Israël est le véritable danger et que nous agissons publiquement et pacifiquement dans le cadre du droit international. »

Le paradigme de guerre et de paix peut être vu soit comme une série de mesures allant d'un concept à l'autre, soit comme deux faces d'une même pièce ; et c'est précisément sur ce point que les partis d'extrême-droite divergent des idées de Shaath. Amr Bakly explique : « Nous pouvons utiliser le processus de paix pour pousser Israël à s'asseoir à la table de négociation, ou bien nous pouvons nous en remettre à un conflit armé avec Israël et à l'idée de la nécessité de libérer la Palestine, et jeter ainsi par la fenêtre tous les progrès que nous avons réalisés en termes d'accords et de traités. Nous ne pouvons pas combattre le monde entier pour libérer la Palestine. »

Soixante-huit ans après la création de l'Etat d'Israël, ce n'est pas seulement un Etat bien établi et reconnu par la majorité des pays du monde qui a été produit, c'est aussi un Etat qui prive de plus en plus le peuple palestinien de ses droits et pousse vers le royaume des rêves utopiques l'idée d'une Palestine indépendante.

Une rhétorique contradictoire

Depuis la signature des accords de Camp David, le gouvernement égyptien évoque devant son peuple une rhétorique ambigüe et vague sur sa position face à Israël. D'une part, il y a le traité de paix officiel et la coopération contraignante sur le plan militaire et sécuritaire. D'autre part, un discours public négatif est constamment prononcé, encourageant le boycott et refusant de naturaliser les relations avec Israël. Cette rhétorique est non seulement contradictoire, mais elle exprime également la répression continue de la société égyptienne.

C'est aussi l'une des principales raisons pour lesquelles des militants et des partis libéraux égyptiens ont refusé de se joindre au mouvement. Amr Bakly, militant pour la démocratie libérale et pour la paix, a affirmé à MEE que les motivations de la campagne BDS concordent avec le gouvernement répressif qui sévit actuellement en Egypte. Selon lui, le gouvernement n'a même pas cherché à bloquer ce mouvement car il légitime « l'argument principal du gouvernement selon lequel il s'érigerait en gardien de la paix et de la stabilité dans la région, et selon lequel se débarrasser du régime actuel reviendrait à se débarrasser de la paix et de la stabilité au Moyen-Orient ».

Comme le souligne Youssef el-Chazli, « L'Etat égyptien a toujours joué sur l'ambivalence de sa relation avec Israël, juridiquement lié par un traité de paix, également lié par ses relations avec les Etats-Unis, mais employant dans le même temps une rhétorique nationaliste anti-israélienne lorsque cela s'avère nécessaire ».

La distinction entre ceux qui sont au pouvoir et ceux qui ne le sont pas complique davantage le cadre dans lequel le mouvement BDS Egypte est lancé. De quel côté ce mouvement social est-il le plus bénéfique ?

« Ce mouvement social soutient la position contradictoire du gouvernement, et soutient par conséquent l'idée avancée par le gouvernement selon laquelle nous devons couper les ponts avec Israël et maintenir cette paix froide, et que nous devons conserver uniquement une relation de coopération gouvernementale et non sociale », a indiqué Amr Bakly à MEE.

Retirer à la société le pouvoir de décider de la forme de coopération éventuelle qu'elle veut entretenir avec un autre Etat va à l'encontre du régime démocratique auquel le gouvernement égyptien est censé se conformer. Cette rhétorique patriarcale et condescendante joue en faveur de la légitimation du climat de peur et d'insécurité diffusé dans l'opinion publique égyptienne pour encourager le régime militaire et la répression.

Retour aux fondamentaux

L'objectif sous-jacent du mouvement BDS mondial, et par extension du mouvement BDS égyptien, consiste à rendre au peuple palestinien sa dignité par le biais d'un isolement économique et culturel visant à faire pression sur l'Etat d'Israël pour qu'il se conforme au droit international. Il s'agit en soi d'un objectif important et louable.

Cependant, le cadre actuel de proteste et répression, le paradigme de guerre et de paix, et la rhétorique contradictoire en Egypte ne sont pas propices à la formation d'une base solide permettant de construire un autre mouvement social n’ayant pas de politique intérieure et étrangère claire.

En tant qu'Arabes, devons-nous encore une fois abandonner le peuple palestinien, comme nous le faisons depuis des décennies ? Servons-nous uniquement nos propres intérêts sociaux et idéologiques ? Peut-il y avoir d'autres moyens de rendre la dignité nécessaire au peuple palestinien tout en agissant pour accentuer la pression sur l'Etat d'Israël afin que celui-ci mette fin à ses procédés inhumains et illégaux en vertu du droit international ?

Hors d'Israël, un grand nombre de mouvements, de syndicats, d’églises et d’individus utilisent l'arme pacifique et raisonnable du boycott économique, social et culturel. Toutefois, l'idée de travailler avec des individus et groupes à l'intérieur d'Israël n’a pas été abordée pleinement dans les pays arabes, en raison de la désapprobation sociale et du manque de volonté politique de travailler activement avec les militants pour la paix résidant en Israël et qui soutiennent et font avancer les droits de l'homme en général et des Arabes en particulier.

Face à l'accentuation de l'extrémisme dans les deux camps, il existe un réel besoin d'aborder la question dans une perspective de coopération pacifique avec les militants israéliens qui non seulement s'intéressent aux citoyens égyptiens ordinaires, mais espèrent également agrandir l'espace de dialogue pour trouver une issue.

Le gouvernement égyptien a officiellement opté pour le processus de paix, et les citoyens égyptiens ordinaires savent qu’ils ne peuvent choisir un autre processus en raison d'une situation économique et sécuritaire fragilisée. Si des individus veulent contribuer à la cause palestinienne, ils peuvent le faire en apportant un soutien direct au peuple palestinien et en travaillant avec des alliés au sein d'Israël. Cette route est longue, mais si la dignité et une éthique humaniste sont intégrées à ce processus, une démocratie et une coopération réelles et généreuses pourraient s'épanouir en Palestine, en Israël et en Egypte.
 

- Souzan Mansour est une auteure et chercheuse en sciences sociales canado-égyptienne diplômée de la London School of Economics.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Ramy Shaath, membre fondateur du BDS Egypte, prononce le discours d'ouverture lors de la conférence inaugurale organisée au Caire, le 20 avril 2015 (MEE/Souzan Mansour).

Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.