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L’épidémie de violence policière et d’impunité en Égypte

L’agression d’un avocat la semaine dernière est le symptôme d’une violence policière généralisée, et les excuses du Président Sissi ne peuvent se substituer aux réformes

Le Président Abdel Fattah al-Sissi a présenté ses excuses aux avocats plus tôt cette semaine pour « l’acte individuel » d’un agent de police qui a agressé un avocat dans un commissariat de Damiette, une ville située dans le delta du Nil. Cependant, il n’est pas allé jusqu’à proposer un plan pour mettre fin aux exactions policières qui, selon les organisations de défense des droits de l’homme, sont monnaie courante en Égypte sous le régime actuel, soutenu par l’armée.

L’agression de la semaine dernière subie par l’avocat Emad Sami à Damiette n’est pas un incident isolé, et les excuses de Sissi sont insuffisantes et tardives. Ces derniers mois, deux avocats (Imam Affifi et Karim Hamdy) auraient trouvé la mort après avoir été torturés par la police lors de leur garde à vue dans un commissariat de Mattaria, quartier situé au nord du Caire et foyer de la dissidence des Frères musulmans. Les deux policiers accusés d’avoir battu à mort Karim Hamdy en février ont été libérés sous caution (1 310 $ chacun) en attendant le procès.

Le dernier incident que constitue l’agression de l’avocat de Damiette a déclenché une grève nationale des membres du syndicat des avocats samedi. À Alexandrie, des dizaines d’avocats se sont rassemblés devant le palais de justice à Mansheya pour protester contre les violences policières vis-à-vis des avocats. Brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Les policiers sont des voyous » et « Les avocats sont une ligne rouge à ne pas dépasser », ils ont scandé « Il n’y a pas de changement, Habib el-Adli est toujours ministre de l’Intérieur » – en référence au ministre de l’Intérieur de Moubarak qui était à la tête des services de sécurité connus pour leurs violations généralisées des droits de l’homme.

Perte des acquis

En effet, plus de quatre ans après la grande insurrection lancée en réaction à la brutalité de la police, peu de choses ont changé en Égypte. Des images du visage défiguré de Khaled Saïd, un jeune entrepreneur d’Alexandrie qui aurait été battu à mort par deux policiers, s’étaient propagées rapidement sur les médias sociaux dans les semaines qui ont précédé la révolution de 2011. La mort de Saïd a été l’un des facteurs qui ont poussé des milliers d’Égyptiens à descendre dans les rues le 25 janvier 2011, la Journée nationale de la police en Égypte.

Plus de quatre ans plus tard, les rapports des organisations internationales de défense des droits de l’homme notent « une perte des acquis en matière de droits de l’homme rendus possibles par la révolution de 2011 » et une détérioration spectaculaire des droits de l’homme depuis le coup d’État militaire de juillet 2013.

Flagrantes violations des droits de l’Homme

Les avocats ne sont pas le seul groupe ciblé par la répression sécuritaire de la dissidence par le régime en place. Les étudiants, les journalistes, les militants laïcs (dont plusieurs symboles emblématiques du soulèvement de 2011), les athées et les membres de la communauté LGBT égyptienne sont également visés, davantage encore depuis l’année dernière.

La première année du mandat du Président Sissi a été « entachée par des violations flagrantes des droits de l’homme », selon un rapport publié plus tôt cette semaine par Human Rights Watch. Ce rapport, qui a coïncidé avec le premier anniversaire de l’investiture de Sissi à la présidence, fait état « [d’]une escalade de la violence exercée par des groupes armés et le gouvernement » et « [d’]un manque de transparence concernant les nombreux meurtres de manifestants par les forces de sécurité, les arrestations massives, les procès militaires de civils, les centaines de condamnations à mort et l’expulsion forcée de milliers de familles dans la péninsule du Sinaï ».

L’impunité des forces de sécurité

Le rapport attribue la responsabilité de la vague de violence à « l’impunité quasi-totale dont bénéficient les forces de sécurité » sous le régime de Sissi. « Aucun membre des forces de sécurité n’a été tenu responsable des massacres de manifestants qui ont suivi le renversement du premier Président égyptien librement élu Mohamed Morsi par l’armée en juillet 2013 », indique le rapport. Il décrit en outre l’utilisation excessive de la force par les forces de sécurité pour disperser deux sit-ins (organisés par des partisans du Président déchu Morsi) au Caire le 14 août 2013 comme un « probable crime contre l’humanité ».

On estime que le 14 août, 800 manifestants ont été tués par les forces de sécurité en une seule journée de violence. Aucune enquête n’a été menée sur cette tuerie et aucune poursuite n’a été engagée pour les crimes commis par les forces de sécurité. Pendant ce temps, de nombreuses condamnations à mort ont été prononcées pour plus de 1 000 dirigeants et partisans des Frères musulmans depuis l’arrivé au pouvoir de Sissi.

Un rapport officiel présenté par l’administration Obama au Congrès le 12 mai a également tiré la sonnette d’alarme, affirmant que « l’Égypte s’éloigne de la voie de la démocratie, étouffe la liberté d’expression et arrête des milliers de dissidents politiques tout en omettant de tenir les forces de sécurité responsables des exécutions arbitraires ou illégales ».

Pas de comptes à rendre

En effet, depuis le soulèvement de 2011, une série de dissimulations a permis à la police d’éviter d’avoir à rendre des comptes.

Ces quatre dernières années, les policiers et le personnel de sécurité, y compris ceux qui seraient responsables des meurtres de manifestants, ont généralement été acquittés. Plus tôt cette année, Habib el-Adli, le ministre de l’Intérieur de Moubarak, et six de ses principaux collaborateurs ont été libérés après avoir été acquittés des dernières accusations de corruption. Ils avaient auparavant été blanchis de l’assassinat de centaines de manifestants pendant le soulèvement de dix-huit jours qui a renversé Moubarak.

La police n’a également pas eu à répondre de la mort d’au moins dix-neuf supporters de football dans les violences qui ont eu lieu en février. Alors que la plupart des décès étaient le résultat d’une bousculade déclenchée par la panique causée par les tirs de gaz lacrymogènes de la police dans la foule, le procureur a accusé les partisans des Frères musulmans et les supporters eux-mêmes de cette violence, prétextant qu’ils avaient cherché à déstabiliser le pays.

Emprisonnement pour le meurtrier de Shaimaa

Le verdict le plus lourd prononcé contre un policier depuis la révolution de 2011 a visé le premier lieutenant Yasser Mohamed Hatem qui a été condamné à 15 ans de prison jeudi pour avoir abattu une mère de 31 ans lors d’un rassemblement pacifique marquant le quatrième anniversaire de la révolution. Shaimaa el-Sabbagh, membre du parti de l’Alliance populaire socialiste, a été abattue près de la place Tahrir où elle avait prévu de déposer une gerbe de fleurs en hommage aux personnes tuées pendant le soulèvement.

Sa mort tragique a été saisie par un photographe sur les lieux. Les images obsédantes de sa mort ont aidé à identifier son meurtrier qui a été inculpé de « tir ayant entraîné la mort » (homicide involontaire) au lieu d’assassinat. Les défenseurs des droits de l’homme avaient craint que ce chef d’accusation plus léger lui permette d’échapper à la justice et beaucoup ont été soulagés d’entendre que le policier devra payer pour son crime. Ils signalent néanmoins que la décision de jeudi peut encore être contestée en appel et qu’il existe un risque de voir la peine de prison réduite.

Après le tollé suscité par la mort de Shaimaa, le Président Sissi a tenté d’apaiser la colère de l’opinion publique égyptienne. Dans un discours diffusé en février sur la télévision d’État, il a mentionné Shaimaa, l’appelant « ma fille » et la « fille de tous les Égyptiens ». Il a également promis de traduire son assassin en justice. Ses paroles n’ont pas empêché à dix-sept témoins et membres du parti de la jeune femme de faire l’objet d’une enquête pour organisation de manifestations illégales. Bien qu’ils aient été acquittés, les défenseurs des droits de l’homme estiment que leur procès était une tentative visant à détourner l’attention du véritable meurtrier.

Des disparitions forcées

Pendant ce temps, un groupe de militants des droits de l’homme affirme avoir recensé au moins 163 cas de « disparition forcée » en Égypte depuis le mois d’avril. Dans un rapport glaçant publié cette semaine, « Freedom for the Brave », un groupe égyptien se battant pour la libération des prisonniers politiques, affirme que sur le nombre total de « personnes disparues » qui auraient été enlevées sans mandat d’arrêt par les forces de sécurité, 64 « dissidents » ont été retrouvés dans des centres de détention ou dans des prisons. Le sort de 66 autres reste inconnu, tandis que deux des personnes disparues ont été retrouvées mortes, selon le rapport. Les disparitions forcées sont des réminiscences des enlèvements qui ont eu lieu à grande échelle sous le régime nazi en Allemagne dans les années 1930.

Le rapport sur les « disparitions forcées » fait suite à un récent rapport de la Fédération internationale des droits de l’homme selon lequel il y a eu « une augmentation de la violence sexuelle envers les femmes perpétrée par les forces de sécurité depuis le 3 juillet 2013 ».

Et ce, malgré la création en 2014 d’une unité spéciale, qui comprend quatre policières, pour lutter spécifiquement contre les violences faites aux femmes. Constituée initialement de dix agents, l’unité s’est depuis agrandie et a élargi son mandat pour y inclure, entre autres, le traitement des plaintes pour violence et les actions juridiques nécessaires contre les harceleurs, les violeurs ou, dans les cas de violence domestique, les maris, les fils et/ou les pères. Les agents sont présents dans les endroits fréquentés et les transports publics. Bien que la création de cette unité soit un progrès à saluer, son impact n’a pas encore été ressenti et il reste encore beaucoup à faire pour lutter contre ce que certains militants des droits de l’homme décrivent comme un « problème aux proportions épidémiques ».

Une véritable réforme est nécessaire

Au vu de l’augmentation des violations des droits de l’homme et de la violence policière au cours de l’année dernière, des changements institutionnels plus profonds sont manifestement nécessaires : améliorer la formation des forces de police, punir les responsables de violences policières, renforcer la transparence financière et la surveillance civile sont autant de mesures vitales qui doivent être incluses dans une réforme des services de police et de sécurité.

Or, ces derniers s’opposent obstinément à toute réforme significative. Agitant le spectre du groupe État islamique et du terrorisme, et instrumentalisant les conflits dans les pays voisins, ils continuent à éviter la transparence et la responsabilité dont ils devraient faire preuve. La société civile, les médias et les partis politiques doivent leur mettre la pression afin qu’ils s’y conforment. Non seulement la société civile peut s’engager dans l’édification d’un large consensus, mais elle peut également faire en sorte que les services de sécurité soient plus démocratiques et rendent des comptes aux citoyens. Cela peut être fait à travers la mobilisation, la surveillance informelle et l’éducation.

Apaiser plutôt que réformer les forces de sécurité ne fera que renforcer la culture d’impunité de la police, brisant le rêve d’une Égypte démocratique formulé par les jeunes révolutionnaires.
 

- Shahira Amin est une journaliste indépendante basée au Caire. Elle a gagné plusieurs prix dont le Spain’s Julio Anguita Parrado Journalism Award en 2012 et le Global Thinkers Forum’s Excellence in Promoting gender equity Award en 2013.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : l’ancien ministre de l’Intérieur égyptien Habib el-Adli (au centre) sort de la salle d’audience après son nouveau procès à l’académie de police du Caire le 24 février 2015. El-Adli et l’ancien Premier ministre Ahmed Nazif ont été acquittés des accusations de corruption (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.