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Les apologistes réformistes de l’Etat islamique

Nous n’avons pas besoin d’une « réforme » mais d’une transformation, et celle-ci doit engager tant le monde musulman que le monde occidental

L’islam a besoin d’être réformé. Cette conclusion ne peut découler logiquement que d’une hypothèse préalable : cet islam-là représente un problème.

Une hypothèse qui est devenue un mantra de plus en plus en vogue dans l’ère post-11 septembre, en particulier depuis l’avènement de l’« Etat islamique ». Si le terrorisme, ou l’extrémisme violent, est considéré comme étant en quelque sorte inhérent à l’islam, alors il est simplement raisonnable de conclure que, par conséquent, le problème du terrorisme et de l’extrémisme violent ne peut être vraiment résolu qu’à travers une réforme fondamentale de l’islam.

Cette logique comporte toutefois des failles révélatrices.

L’eurocentrisme

Arrêtons-nous sur le terme même de « réforme ». Comme Mehdi Hasan l’a souligné dans son récent éditorial au Guardian, la notion même de « réforme » est directement importée de l’histoire de la chrétienté en Europe ; cependant, on ignore largement le fait que le chemin vers la laïcité, le libéralisme et la démocratie ouvert par la Réforme protestante a été tâché de sang suite aux guerres religieuses menées à travers l’Europe.

L’invocation traditionnelle de la mythologie de la « réforme » comporte également un élément manquant : son lien inhérent avec l’impérialisme européen. La Réforme protestante menée par Martin Luther a commencé sous la forme d’un exercice de puritanisme. Même lorsque ce puritanisme s’est manifestement transformé en une demande réelle de mettre fin à la théocratie religieuse, celui-ci était rattaché à l’expansion capitaliste à travers la violence du colonialisme anglais.

L’alignement confortable entre le puritanisme anglais et le capitalisme primitif n’était pas un accident, mais était dû à l’obsession d’inspiration religieuse du protestantisme pour le travail terrestre et l’accumulation de richesses, vus comme marque du salut spirituel. Les pionniers de ce mouvement étaient des marchands des villes et des commerçants coloniaux.

En retour, ce puritanisme était remarquablement cohérent avec la nécessité pour le capitalisme de fonctionner dans un cadre laïc dans lequel l’entrepreneuriat individuel, les transactions commerciales et les droits de propriété étaient protégés contre toute interférence d’une théocratie religieuse.

Lorsque les successeurs des puritains, un siècle ou deux après Luther, ont appelé à la création d’une démocratie capitaliste laïque, leur vision était rattachée à l’idée d’assainir la violence génocidaire systématique à l’encontre des sociétés indigènes dans les colonies américaines, afin d’ouvrir la voie à l’expansion d’entreprises coloniales anglaises proto-capitalistes.

La terminologie n’est pas sans importance. Ceux qui appellent spécifiquement à une « réforme » islamique ne parlent pas du terme générique de « réforme », mais évoquent un processus historique eurocentrique au sein du christianisme, lié de manière indélébile à l’expansion impérialiste de l’Europe. Pourquoi exiger une répétition de ce processus pour l’islam, malgré les distinctions fondamentales existant dans l’histoire des deux religions et des régions dans lesquelles elles se sont développées ?

Une réforme, pour qui ?

L’argument d’Hasan n’est pas qu’une réforme n’est pas nécessaire dans le monde musulman, mais plutôt que la façon dont la réforme est demandée et poursuivie est significative. Les personnes extérieures devraient-elles exiger une « réforme » de l’islam par un processus déformé d’autoépuration violente, à l’instar de celle de l’Europe ? Ou est-ce qu’une réforme significative peut être réalisée de l’intérieur ?

A travers le monde musulman, d’innombrables activistes luttent, très souvent au péril de leur propre vie, pour obtenir des réformes (la démocratie, les droits civils, les droits des femmes) et pour des interprétations des textes sacrés qui délégitiment la violence et la tyrannie et encouragent la diversité et l’ouverture. Un nombre incalculable de ces activistes ne voient aucun conflit entre leur activisme et leur foi en tant que musulmans, et beaucoup sont inspirés dans ce qu’ils font par leur propre foi.

Mais qui sont exactement les voix les plus virulentes appelant à une « réforme » ? La très grande majorité d’entre elles sont des voix de « non-musulmans » ou d’« anciens musulmans », constate Hasan.

Comme l’a observé la commentatrice américaine Rula Jebreal dans le magazine Salon plus tôt ce mois-ci, les plus fervents partisans de la « réforme » de l’islam sont une panoplie étrange d’extrémistes néo-conservateurs qui, par leurs propres actions, se sont complètement éloignés de tout semblant d’affinité significative avec la grande majorité des musulmans : Bill Maher, Sam Harris, Ayaan Hirsi Ali et Maajid Nawaz, pour n’en citer que quelques-uns.

Ces derniers ont en commun une incapacité à reconnaître que les « mauvaises politiques » telles que l’invasion américaine de l’Irak ont été des catalyseurs clés de l’essor de l’islamisme militant. « Non seulement ces personnes ne voient pas le lien, mais elles font également la promotion de ces types de politiques, affirme-t-elle. Les invasions, les occupations, la torture. Sam Harris a affirmé que cela ne le dérange pas de voir les Occidentaux torturer pour soutirer des informations. »

Fait encore plus étrange, l’ultra-majorité des personnes qui suivent Maher, Harris, Hirsi Ali et Nawaz « ne font pas partie de la communauté de ceux qui veulent réformer », mais sont souvent « non-musulmans ou antimusulmans » et soutiennent « les invasions, les occupations, la torture et les dictateurs. Ils sont dans le même état d’esprit, celui selon lequel la seule façon de réformer l’islam est de l’écraser. Le débat est perdu avant même d’être commencé. »

Pensez par exemple au fait que Maajid Nawaz, activiste libéral autoproclamé et président fondateur de la Quilliam Foundation, un think tank basé à Londres qui lutte contre l’extrémisme, est intégré dans un réseau nettement antilibéral de républicains d’extrême-droite.

Les administrateurs américains de Nawaz à la Quilliam Foundation ont non seulement fait activement la promotion de la surveillance de masse, de la montée de l’Etat policier et de ces mêmes politiques de changement de régime qui ont transformé l’Irak en un refuge pour les extrémistes, mais ils ont également encouragé l’intolérance contre les musulmans, le racisme et l’homophobie, entretenant même des liens directs avec des dictateurs brutaux du Moyen-Orient, et ce, tout en siégeant au conseil d’administration de Quilliam.

Excommunier les modérés

Pourquoi un réseau antilibéral de pouvoir néoconservateur aussi étrange souhaiterait-il récupérer le mantra d’une « réforme » libérale de l’islam ?

Il se trouve que les recommandations de ces « réformateurs » autoproclamés sont en cohérence avec les notions néoconservatrices selon lesquelles cette réforme doit être appliquée de l’extérieur. Et dans ce sens, le terme de « réforme » évoque précisément l’histoire sordide de la violence impérialiste à laquelle il était associé au cours de l’histoire sanglante de l’expansion capitaliste européenne.

Il n’est donc pas surprenant de constater que ces appels à la « réforme » n’ont pas le moindre point d’ancrage dans le monde musulman. Au lieu de cela, ces appels sont constamment repris par les gouvernements, les décideurs politiques et les organes de sécurité d’une manière qui justifie l’expansion du pouvoir étatique, la militarisation de la politique étrangère dans le monde musulman et essentiellement la poursuite des affaires comme si de rien était, le tout sous le prétexte agréable et confortable de la défense du libéralisme.

Mais il n’est pas tout simplement question d’une incapacité de ces faux « réformateurs » à générer par conséquent une réforme significative. Ils obstruent activement la mise en place d’une véritable réforme en affirmant d’emblée que le problème de l’extrémisme est principalement un problème lié à l’islam, ou à un vague concept d’« islamisme » qui englobe toute forme de mobilisation politique musulmane justifiée dans un cadre ostensiblement islamique.

L’article écrit par Graeme Wood dans un essai, largement diffusé, publié dans The Atlantic en février dernier, en est un exemple particulièrement flagrant. Sa thèse de base était que « l’Etat islamique » est islamique.

Ironiquement, cet argument place Wood sur la même longueur d’onde que l’Etat islamique tout en l’opposant à la majorité des musulmans. Comme il l’affirme dans une réflexion ultérieure, son article a été « tweeté plusieurs fois » par des partisans de l’Etat islamique qui « étaient ravis de constater que j’avais pris leur idéologie au sérieux et conclu que l’Etat islamique en Irak et au Levant est un groupe islamique ».

Wood semble avoir prévu cette réponse. « Je ne suis pas surpris de voir mon article partagé en ligne par des partisans de l’Etat islamique, du moins de manière quelque peu positive. » Bien qu’il se soit senti « mal à l’aise » face à de telles louanges, Wood a reconnu : « Leur enchantement me plaît uniquement parce que mon intention était de décrire le groupe en des termes qu’il reconnaissait et considérait comme justes. »

Toutefois, avec l’intention de décrire d’emblée l’Etat islamique « en des termes qu’il reconnaissait et considérait comme justes », Wood a faussé l’intégrité de son « enquête » sur les « racines idéologiques » de l’Etat islamique. Son but était d’explorer son idéologie dans la seule mesure où le groupe lui-même jugerait cette excavation acceptable et « juste ».

Pourquoi adopter une approche si limitée pour enquêter sur les prétendues « racines idéologiques » d’un groupe terroriste ?

Tout au long de son article, il s’attelle à la tâche qu’il s’est donnée en partant d’une hypothèse subliminale étrange (que Haroon Moghul a remarquée avec tant d’éloquence), selon laquelle l’Etat islamique et ses partisans ne peuvent tout simplement pas mentir, ni même se tromper.

Dans sa tentative de « s’intégrer à la culture » de l’Etat islamique, Wood s’aventure si loin dans le gouffre qu’il affiche même son accord avec les partisans du groupe sur le fait que les musulmans qui rejettent la légitimité de l’existence et des actions de l’Etat islamique apostasient effectivement l’islam.

Les musulmans, affirme-t-il, « ne peuvent pas condamner purement et simplement l’esclavage ou la crucifixion sans contredire le Coran et l’exemple du Prophète [...] Ce serait réellement un acte d’apostasie. »

Cela fait beaucoup d’apostats musulmans.

Il n’est pas étonnant que l’Etat islamique soit « enchanté » par l’article de Wood, dans la mesure où il approuve sa lecture unique ultra-littérale et anti-érudite de l’islam.

L’article de Wood condamne en effet les musulmans qui ne reconnaissent pas cette légitimité islamique car ils considèrent qu’elle se trouve en dehors du giron de ce qui est vraiment islamique (c’est-à-dire la plupart des musulmans).

Comment cela peut-il promouvoir une véritable réforme ? Cela ne le peut pas, et ne le pourra jamais.

Réformer or transformer ?

Ceux qui reconnaissent la nécessité de ne pas tout simplement « réformer », mais de procéder à une transformation fondamentale dans tout le monde musulman (en englobant la politique, l’économie, la culture et la religion), comprennent que l’islam dispose déjà de ses propres réformateurs, qui sont inspirés par l’islam dans leurs efforts de réforme.

Ce sont ces activistes musulmans ordinaires qui ont besoin d’être soutenus, émancipés et renforcés, et non des bigots ignorants qui appellent à une réforme libérale tout en exhortant d’autre part à une violence aveugle et antilibérale à l’encontre des musulmans.

Mais le plus gros problème du mantra de la « réforme » est peut-être son utilisation visant à cacher comme par hasard la complicité du monde occidental qui a contribué à émanciper et à favoriser ces mêmes idéologies extrémistes qui sont désormais censées être sujettes à une « réforme », le but étant de feindre que la réalité complexe de la région n’est pas du tout politique, mais simplement « religieuse ».

Il n’est pas question ici de nier la composante religieuse évidente de l’extrémisme islamiste, étant donné, qu’après tout, ceux qui en font la promotion justifient leurs atrocités en faisant référence à l’islam.

Il s’agit de reconnaître que porter une attention obsessionnelle à l’idéologie comme étant le principal champ de bataille sert les objectifs d’un réseau d’intérêts puissants articulé autour des secteurs de la défense, de l’énergie, de la banque et de l’entreprise. Ses membres aimeraient beaucoup prospérer comme si de rien n’était, en profitant d’alliances douteuses avec des entités tyranniques parrainant le terrorisme, telles que les pays du Golfe, et en serrant le nœud anti-démocratique de la militarisation d’Etats policiers. Tout ceci en occultant la façon dont leurs propres politiques ont aggravé cette même menace qu’ils combattent.

En d’autres termes, une réforme dans le monde musulman ne sera certainement pas possible sans une réforme parallèle dans le monde occidental et dans ses relations avec la région, qui sont basées sur la répression et l’exploitation.

L’amère ironie de cette question est que par le mot « réforme », ces faux libéraux prêtent aux terroristes la légitimité religieuse qu’ils recherchent ardemment, tout en dissimulant les facteurs matériels réels qui se cachent derrière leur prolifération.

Nous n’avons pas besoin d’une « réforme » mais d’une transformation, et celle-ci doit engager tant le monde musulman que le monde occidental.

- Nafeez Ahmed est journaliste d’investigation et auteur à succès. Titulaire d’un doctorat, il s’est spécialisé dans les questions de sécurité internationale, examinant ce qu’il appelle les « crises de civilisation ». Il a obtenu une récompense de la part de l’organisation Project Censored dans la catégorie « Outstanding Investigative Journalism » (« journalisme d’investigation d’exception ») pour un reportage d’investigation, publié par le journal The Guardian, sur l’intersection des crises globales de nature écologique, énergétique et économique et des conflits et géopolitiques régionales. Il a également écrit pour The Independent, Sydney Morning Herald, The Age, The Scotsman, Foreign Policy, The Atlantic, Quartz, Prospect, New Statesman, Le Monde diplomatique et New Internationalist. Son travail sur les causes profondes et les opérations secrètes liées au terrorisme international a officiellement contribué à l’établissement de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les Etats-Unis du 11 septembre 2001 et à l’enquête du Coroner sur les attentats du 7 juillet 2005 à Londres.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : les extrémistes néo-conservateurs tels que Bill Maher se sont complètement éloignés de tout semblant d’affinité significative avec la grande majorité des musulmans.

Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.