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Les victimes du terrorisme américain peuvent-elles poursuivre les États-Unis ?

L’adoption de la loi sur le 11 septembre – et le rejet d'un autre projet de loi visant à mettre un terme aux ventes d'armes à l'Arabie saoudite – devraient soulever des questions sur ce qui motive vraiment les politiciens

Fin septembre, le Congrès a décidé massivement de passer outre le premier veto présidentiel depuis que le président Obama a pris ses fonctions. Le texte, appelé Justice Against Sponsors of Terrorism Act (JASTA), permet aux familles des personnes tuées dans les attentats du 11 septembre de poursuivre en justice l'Arabie saoudite.

Je suis agréablement surprise de voir le Congrès pour une fois uni. Je me souviens encore que le gouvernement avait littéralement mis la clé sous la porte en 2013 parce que les députés ne pouvaient pas se mettre d'accord sur le budget. Cela étant dit, la prudence est de mise avant de féliciter des individus qui en surface n’ont l’air de rien, mais qui en réalité, font des calculs.

Commençons par examiner les faits. Le projet de loi JASTA est bâti sur des rumeurs et des théories du complot. On ne dispose pas encore de preuves reliant le gouvernement d'Arabie saoudite aux attaques du 11 septembre. La commission du 11 septembre, créée pour préparer un compte-rendu complet des circonstances entourant les attaques, a conclu dans son rapport de 585 pages qu'aucune preuve liant le gouvernement saoudien ou des fonctionnaires saoudiens de haut rang à al-Qaïda n'avait été trouvée.

Même les 28 pages classées secrètes qui ont fait l’objet d’une hypermédiatisation et d’énormes spéculations ont échoué à exposer une telle connexion lorsqu’elles ont finalement été publiées. Le FBI lui-même ne considère pas le gouvernement saoudien complice de ces horribles attaques.

La terreur américaine

L’adoption du JASTA est une illustration révélatrice de l'exception américaine. Il est merveilleux que les familles des victimes des attaques terroristes aient la possibilité de poursuivre en justice ceux qui en sont responsables.

Mais alors, pourquoi les familles des victimes de la terreur américaine dans le monde entier ne peuvent-elles pas poursuivre en justice le gouvernement américain ? Les familles des milliers de victimes au Pakistan, au Yémen et en Somalie, toutes tuées par des frappes de drones américains. Rien qu'au Pakistan, on dénombre plus de 3000 victimes, dont seulement 2 % étaient des cibles de premier ordre. Les autres étaient des civils et des enfants.

Les enfants de Mohammad Azam, un chauffeur pakistanais tué par une attaque de drone américain, tiennent une photographie de leur père, à Taftan, à la frontière avec l'Iran, en mai (AFP)

Il n'y a pas de meilleure démonstration de ce à quoi la terreur ressemble que lorsque de jeunes enfants pakistanais et afghans disent avoir peur lorsque le ciel est bleu, parce que c’est là que les drones ont assez de visibilité pour frapper. Pourront-ils aller au tribunal ?

Qu'en est-il du million de civils irakiens, pakistanais et afghans tués à la suite de la « guerre contre le terrorisme » des États-Unis ? On estime que pour chaque frappe américaine, dix-sept civils ont été tués en Irak.

Le Pakistan connait des frappes de drones continues depuis le 11 septembre, et celles-ci ont rapidement augmenté sous la présidence Obama et sa tristement célèbre « kill list ».

Nabila Rehman, 9 ans, ramassait du gombo dans son jardin au Pakistan en 2012 lorsque des missiles lâchés par un drone américaine se sont abattus sur la maison, tuant sa grand-mère et la blessant elle et sept autres enfants (AFP)

L'année dernière, l'armée américaine a ciblé un hôpital de Médecins Sans Frontières (MSF) à Kunduz, en Afghanistan, en violation du droit international humanitaire.  Au moins 42 personnes, dont 24 patients et 14 membres du personnel, ont été tuées.

L'armée américaine s’est innocentée. Il y a quelques jours seulement, une frappe des États-Unis a tué au moins 15 civils afghans et blessé 13 personnes réunies pour accueillir des anciens de retour du Hadj. Est-ce que ces victimes auront la possibilité de poursuivre le gouvernement des États-Unis ?

Le sénateur Chuck Schumer (D-NY), un parrain de JASTA, a déclaré qu'il était « injuste et douloureux » que des familles souffrent en silence alors que les pays « qui aident le terrorisme maléfique échappent à toute punition ».

Je ne pourrais pas être plus d'accord avec le sénateur Schumer, et je suis sûre que les millions de familles à travers le monde directement touchées par la terreur américaine en conviennent aussi.

Est-ce que le Congrès s’en soucie vraiment ?

Est-ce que le Congrès se soucie réellement des familles des victimes du 11 septembre ?

Le sénateur John Cornyn, l'autre commanditaire de JASTA, s’est exprimé haut et fort sur la nécessité de rendre justice aux familles américaines. Une autre politique dont il parle beaucoup : l’approvisionnement pour des milliards de dollars d’armes à personne d’autre que le coupable présumé du 11 septembre : l’Arabie saoudite.

Le Congrès a vendu plus de 100 milliards de dollars d’armes à un État supposé sponsor du terrorisme, qui selon lui a pris part aux attaques du 11 septembre

Le mois dernier, le Sénat a débattu d'un projet de loi présenté par les sénateurs démocrates Chris Murphy et Al Franken, ainsi que les sénateurs républicains Mike Lee et Rand Paul, cherchant à bloquer la vente d’1,15 milliard de dollars d'armes au royaume. Le Sénat a rejeté la proposition de mettre fin à la vente.

Le projet de loi a évoqué des violations généralisées des droits humains par les Saoudiens, y compris au Yémen, comme les bombardements d’hôpitaux, de marchés et d’écoles, qui ont entraîné plus de 10 000 morts. Selon les organisations des droits de l'homme, les attaques au Yémen peuvent constituer des crimes de guerre. De plus, l'Arabie saoudite, avec le soutien des États-Unis, a mis en place un blocus naval du Yémen, poussant le pays au bord de la famine.

Aujourd’hui, en 2016, plus de 300 000 enfants yéménites sont en train de mourir de faim. Est-ce que ces enfants seront en mesure de poursuivre l'Arabie saoudite et le gouvernement des États-Unis pour l'avenir qui leur a été durement confisqué ?

La vente d'armes à un État « terroriste »

Pour Cornyn, le sénateur républicain, les ventes d'armes à l'Arabie saoudite sont un must parce que le pays se trouve dans un « mauvais voisinage ». Le sénateur du Texas a défendu son opposition farouche au blocage des ventes d'armes en déclarant que l'Arabie saoudite était le plus proche allié des États-Unis dans la région.

Le mois dernier, Cornyn et la majorité du Sénat ont voté en faveur de l’armement de l'Arabie Saoudite, un État présumé sponsor de la terreur, et la semaine dernière, ils ont voté pour le droit de le poursuivre en justice pour le 11 septembre.

Alors permettez-moi de le dire sans détour : le Congrès américain a vendu pour plus de 100 milliards de dollars d’armes, et continue de les vendre, à un État commanditaire supposé du terrorisme, dont il pense qu’il a pris part aux attaques du 11 septembre. Selon cette logique, les États-Unis ne financent-ils et ne parrainent-ils pas le terrorisme contre leur propre peuple ?

Une autre révélation pas si secrète qui semble avoir échappé à la conscience américaine est qu'il a fallu cinq ans au Congrès pour adopter un projet de loi visant à fournir des soins de santé aux urgentistes du 11 septembre. Oui, cinq ans pour ces personnes qui ont risqué leur vie pour sauver les autres en ce jour tragique, dont des centaines sont morts de maladies liées au 11 septembre. La Chambre, comme le Sénat ont initialement voté contre cette loi Zadroga.

Quinze des collègues d’Eddie Reyes de l'unité de services d’urgence de la police de New York ont été tués le 11 septembre 2001. Il est photographié ici lors d'une cérémonie de dépôt de gerbes de fleurs en hommage aux urgentistes en 2011 à New York (AFP)

Les urgentistes ont mené une dure bataille, obligés de se rendre 128 fois au Capitole (quartier de Washington où se trouve le Sénat) alors qu’ils souffraient de divers problèmes de santé, notamment des cancers et des amputations, dans un effort pour faire pression sur le Congrès afin qu’il fasse le bon choix. Le projet de loi a été une nouvelle fois proposé au vote en 2010, et a été à nouveau bloqué.

Le sénateur Cornyn, qui insiste tant à donner la priorité aux victimes du 11 septembre, a voté deux fois contre le projet de loi visant à fournir des soins de santé à ceux qui ont accouru vers les tours qui s’effondraient. La deuxième fois, le présentateur du Daily Show, Jon Stewart, a inlassablement pris le parti des urgentistes pour que le projet de loi soit à nouveau soumis au vote.

Les paroles de Stewart résonnent fortement suite à ses efforts de sensibilisation au Capitole, décrivant les membres du Congrès comme des « mini-ordinateurs électoraux. Et tout ce qu'ils font, toutes les données qui sont insérées, calculent l'effet de quelque chose ».

Donc, le Congrès se soucie-t-il vraiment des familles des victimes du 11 septembre ou est-il simplement engagé dans ses habituelles pitreries impitoyables, occupé à politiser la mort de milliers d'Américains?

À vous de décider.

- Mobashra Tazamal, titulaire d’une maîtrise de la School of oriental and african studies de l’Université de Londres, est une militante des droits de l'homme et chercheuse en islamophobie.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Nabila Rehman, 9 ans, blessée par une attaque de drone américaine au Pakistan, tient un dessin de la frappe lors d'une conférence de presse au Capitole à Washington DC, le 29 octobre 2013. Rehman ramassait du gombo dans son jardin au Pakistan en 2012 lorsque des missiles de drone américaine se sont abattus, tuant sa grand-mère et la blessant elle et sept autres enfants (AFP)

Traduit de l'anglais (original) par Monique Gire.