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Massacre de Charlie Hebdo : un échec tragique et collectif

Les forces de l’ordre et la classe politique françaises, la communauté musulmane et les dessinateurs eux-mêmes sont tous en partie responsables de cette atrocité.

Les multiples meurtres dans les bureaux du magazine satirique français Charlie Hebdo, où douze personnes ont été abattues, est le résultat de plusieurs échecs cuisants. Le plus évident est celui des forces de sécurité françaises qui ont tristement échoué dans leur travail. C’est également l’échec du Président François Hollande et de la classe politique française, qui ont peu fait pour adresser les sentiments islamophobes, anti-immigrants et antisémites qui bouillonnent sous la surface de la vie française.

Maintenant, laissez-moi faire un peu de polémique : c’est également l’échec de la communauté musulmane française d’où sont issus les tueurs. C’est l’échec des médias et du public français qui ont encouragé la farce puérile et caricaturale que représente le portrait de l’islam fait par le magazine. C’est l’échec de la droite française qui a laissé mijoter le bouillon de l’islamophobie auquel les tueurs ont, au moins en partie, répondu.

Entrons dans le détail de ces échecs. L’un des tueurs avait purgé une peine de trois ans d’emprisonnement pour avoir recruté des musulmans français pour le jihad dans les guerres du Moyen-Orient. Où étaient les services de sécurité qui auraient dû le surveiller et vérifier qu’il ne pouvait pas se procurer d’armes ? Charlie Hebdo était sous la menace permanente des islamistes. Pourtant, la police avait mis à disposition deux officiers pour protéger les bureaux, qui ont perdu la vie en faisant leur devoir (l’un d’eux était musulman). Comment est-il possible que deux hommes puissent commettre de multiples meurtres en plein jour dans la capitale française et réussir à s’échapper sans qu’aucune force de l’ordre (excepté les deux gardes) ne les intercepte ?

Nous devons nous rappeler que des défaillances du même type s’étaient produites dans le cas de l’école juive de Toulouse, attaquée par un autre tireur islamiste. Cet individu avait mis à exécution deux attaques réussies qui avaient tué des juifs français et des soldats. Lui aussi était lié à la violence islamiste, ce qui aurait dû permettre de le repérer et attirer bien plus l’attention des autorités.

En ce qui concerne l’échec de la classe politique française : Angela Merkel dénonçait publiquement la semaine dernière la fièvre antimusulmane et anti-immigrants qui saisissait son pays. Elle a fait ce qu’il fallait faire. Qu’ont fait les hommes politiques français face à la montée du racisme provenant du Front National ?

Il est certain que cette attaque va davantage renforcer les soutiens à ce parti politique, qui profite de la haine d’autrui au sein de la société française. Le sang de ces hommes et de ces femmes français fertilise le terreau du racisme et de la haine sur lequel Marine Le Pen prospère. Il ne faut pas oublier que l’extrême droite israélienne a fait cause commune avec elle dans leur combat conjoint contre « les hordes de musulmans ».

Quant au constat de l’échec de la communauté musulmane française, il n’a pas pour but de rejeter la responsabilité sur tous les musulmans. Au contraire des islamophobes, je conçois qu’il y ait des assassins au nom de Dieu dans toutes les religions et tous les groupes ethniques. Les actes de quelques psychopathes ne sont pas à imputer à toute une communauté. Cependant, tout comme je procède à un examen de conscience lorsque je découvre les meurtres commis par les colons juifs enragés, et que je déplore leur perversion du judaïsme tel que je le connais, il devient plus important que jamais pour les vrais musulmans de s’élever contre cette haine et la combattre de tout leur être.

Concernant Charlie Hebdo lui-même : au moment de la controverse du quotidien Jyllands-Posten, j’avais critiqué les provocations délibérées des dessinateurs qui avaient conduit à cette attaque. Non que je leur aie refusé le droit de dessiner ce qu’ils veulent. Non que je me sois opposé à la liberté d’expression et de la presse. Mais tant les caricatures danoises que celles de Charlie Hebdo n’étaient que de la pure provocation.

La satire politique par le biais de la caricature est une tradition noble, que j’admire et je soutiens. Mais pourquoi gâcher un instrument aussi acéré sur des sujets sans intérêt ? Pourquoi utiliser cet art respectable au service de sentiments primaires et dégradants ? Il y a par exemple beaucoup de choses dans le judaïsme, et en particulier chez certains de ses adeptes, que je critique. Je publie régulièrement des dessins qui ridiculisent et tournent en dérision non seulement la politique israélienne mais aussi les principes religieux des colons et d’autres du même acabit.

Mais pourquoi devrais-je attaquer les fondateurs de ma religion, Moïse, les prophètes bibliques ? Il y a suffisamment d’antisémites pour le faire. De même, à moins que vous ne soyez l’équivalent d’un antisémite, pourquoi voudriez-vous salir le père de l’islam et ses principes fondateurs ? Pourquoi ne feriez-vous pas la distinction entre Mahomet et ceux de ses disciples qui sont sortis du droit chemin, si ce n’est parce que vous détestez l’islam en général et tous les musulmans ? Et si vous le faites, comment pouvez-vous vous prévaloir du droit au soutien du public ?

Tourner en dérision le terrorisme islamiste ? Aucun problème. Critiquer des sectes de l’islam comme le wahhabisme ? Certainement. Mais imaginez un instant que Charlie Hebdo ait dessiné Moïse avec un gros nez assis au milieu de seaux remplis d’argent. Personne ne comprend-il donc que si l’un est inapproprié, l’autre l’est également ?

Le dernier, mais tout aussi triste échec dans cette tragédie est que Benjamin Netanyahou fera, si ce n’est déjà le cas, une déclaration à la France et au monde, disant : je vous avais prévenus. Il pourra remercier sa bonne étoile qu’un tel carnage se soit produit pendant sa campagne électorale.

Vous pensez que c’est trop cynique ? Pas du tout. Si vous en arrivez à cette conclusion, c’est que vous ne comprenez pas comment son esprit fonctionne. Après les attentats du 11 septembre, il avait déclaré publiquement que ce genre d’attaques permettait au monde de comprendre ce à quoi Israël était confronté chaque jour. D’une certaine manière, perverse, il avait raison. La droite israélienne a récolté une moisson amère de l’islamisme et de la guerre occidentale contre le terrorisme, qui ont rejeté en arrière la cause palestinienne de plusieurs années, si ce n’est de plusieurs décennies. Le terrorisme islamiste est le fruit âpre dont se nourrit l’extrémisme israélien.

- Richard Silverstein est l’auteur du blog « Tikum Olam » qui révèle les excès de la politique de sécurité nationale israélienne. Son travail a été publié dans Haaretz, le Forward, le Seattle Times et le Los Angeles Times. Il a contribué au recueil d’essais dédié à la guerre du Liban de 2006 A Time to speak out (Verso) et est l’auteur d’un autre essai dans une collection à venir Israël and Palestine: Alternate Perspectives on Statehood (Rowman & Littlefield).

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduction de l’anglais (original).