Aller au contenu principal

Merci Monsieur le Président, vous avez enfin mis un terme au double discours des États-Unis

Donald Trump a révélé dans toute son ampleur la farce du processus de paix. Quelle est désormais la prochaine étape pour les Palestiniens ?

La reconnaissance par le président américain Donald Trump de Jérusalem comme capitale d’Israël consolide cinq décennies de politique étrangère états-unienne n’ayant cessé de faciliter l’empiètement colonial d’Israël à Jérusalem-Est et en Cisjordanie en général.

À LIRE : L’axe des autocrates arabes se range derrière Donald Trump

Tandis que l’administration de Lyndon B. Johnson faisait partie du consensus global opposé à l’annexion de Jérusalem-Est par Israël en 1967, les administrations américaines successives ont tenu un double langage sur la question.

D’une part, elles ont insisté sur le fait que l’expansion des colonies de peuplement dans les territoires occupés constitue une violation du droit international humanitaire et est contreproductive en vue de l’établissement d’une paix permanente. Mais d’autre part, elles ont a fourni à Israël une aide militaire, financière et diplomatique inconditionnelle permettant à cet État de mener à bien son expansion coloniale sans subir de conséquences juridiques ou politiques sérieuses.

Sous le vernis du processus de paix

Entre 1967 et 2017, les États-Unis ont usé à 43 reprises de leur droit de veto afin de bloquer les résolutions du Conseil de sécurité visant à corriger le comportement d’Israël et à brider son entreprise de colonisation.

Grâce aux États-Unis, Israël a été en mesure d’accroître sa population de colons en Cisjordanie de 200 000 en 1993 à 600 000 aujourd’hui, et tout cela sous le vernis du processus de paix. Loin de signaler un scénario catastrophe, Trump a ainsi révélé dans toute son ampleur la farce du processus de paix.

En 1967, lorsqu’Israël a capturé la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, et la bande de Gaza, la communauté internationale a condamné cette acquisition de territoires par la guerre – également connue sous le nom de conquête. Afin de faciliter une paix juste et durable dans la région, le Conseil de sécurité a adopté la résolution 242 demandant à Israël de restituer toutes les terres occupées au cours de la guerre de 1967 en échange d’une paix permanente.

Alors que cela aurait dû obliger Israël à maintenir le statu quo dans les territoires jusqu’au retour de la paix, les autorités israéliennes ont insisté à dire que la souveraineté juive s’étend sur la Cisjordanie et Jérusalem-Est, tout particulièrement, et que sa conquête du territoire équivaut à la libération de Jérusalem des mains des Arabes.

Israël n’a jamais eu l’intention de se retirer.

Grâce aux États-Unis, Israël a été en mesure d’accroître sa population de colons en Cisjordanie de 200 000 en 1993 à 600 000 aujourd’hui, et tout cela sous le vernis du processus de paix

En fait, Israël a annexé unilatéralement Jérusalem-Est à la fin du mois de juin 1967. L’Assemblée générale a adopté à l’unanimité deux résolutions (2253 et 2254) condamnant l’annexion et a exigé qu’Israël annule toutes les mesures prises en vue de modifier le statut de Jérusalem.

Le Royaume-Uni et la France ont voté en faveur des deux résolutions alors que les États-Unis se sont abstenus d’indiquer leur opposition à l’expansion territoriale israélienne. Mais comme le Royaume-Uni, la France et d’autres pays, les États-Unis ont refusé de transférer leur ambassade de Tel Aviv à Jérusalem en signe de protestation.

Pour détourner la critique, l’ambassadeur d’Israël auprès des Nations unies a prétendu que les actions d’Israël ne constituaient pas une annexion, mais qu’elles étaient simplement de nature administrative. Pour ce qui est des avertissements et les critiques acerbes, Israël les a tout simplement ignorés et n’a guère subi de conséquences au cours des décennies qui ont suivi.

Un policier israélien pointe son arme dans la vieille ville de Jérusalem lors de manifestations contre la reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem comme capitale d’Israël, le vendredi 7 décembre (Reuters)

L’intervention agressive des États-Unis

Le succès d’Israël à échapper à des conséquences juridiques et politiques significatives est attribué à l’intervention agressive des États-Unis. Depuis 1967, les États-Unis sont engagés dans une double politique visant à garantir l’avantage militaire qualitatif d’Israël dans la région, lui permettant de surmonter toute menace militaire individuelle ou collective, tout en garantissant un accord politique sans entraves.

Ce double engagement les a conduits à protéger Israël contre une censure internationale significative, l’imposition d’obligations juridiques externes étant susceptible de diminuer le pouvoir de négociation d’Israël dans le cadre d’un échange « terre contre paix ».

En outre, l’attachement des États-Unis à la supériorité militaire d’Israël dans la région a entravé l’application de toute pression significative sur son allié.

Dans le cadre du processus de paix, l’horizon de la liberté pour les Palestiniens consiste en un ensemble de bantoustans discontinus

Bénéficiant de la couverture diplomatique de la superpuissance mondiale, Israël a continué de saisir les terres palestiniennes afin de permettre une colonisation civile juive-israélienne tout en concentrant et éloignant les Palestiniens dans des zones de plus en plus petites.

Plutôt que d’inverser ces conditions, les accords de paix d’Oslo de 1993 les ont officialisées.

Les accords d’Oslo ont établi un accord intérimaire de cinq ans devant conduire à des négociations sur le statut final dans les cinq ans. Ces arrangements provisoires ne reposent sur aucune loi internationale mais prétendent remplir les obligations stipulées par les résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité des Nations unies, ainsi que d’autres lois pertinentes, sous la forme d’un accord politique.

Cela signifie que plutôt que de permettre au droit international relatif à Jérusalem et à l’occupation de guider les négociations, l’issue de ces dernières serait considérée comme suffisante et synonyme de respect de la loi.

Le résultat a été désastreux.

L’ONU a adopté une résolution en décembre dernier dénonçant les colonies en Cisjordanie et à Jérusalem-Est (AFP)

De provisoire à permanent

Les arrangements provisoires sont devenus une structure permanente et ont conduit au statu quo actuel : un mur qui confisque de fait 13 % de la Cisjordanie, une politique agressive de nettoyage ethnique à Jérusalem qui vise explicitement à réduire la population palestinienne afin de maintenir une significative majorité démographique juive, la juridiction civile et militaire d’Israël dans la zone C, c’est-à-dire 62 % de la Cisjordanie, et la bifurcation violente entre la Cisjordanie et la bande de Gaza.

Si les faits sur le terrain n’étaient pas suffisamment convaincants, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a clairement fait savoir qu’il n’y aurait jamais d’État palestinien. Dans le cadre du processus de paix, l’horizon de la liberté pour les Palestiniens consiste en un ensemble de bantoustans discontinus où ils peuvent exercer leur autonomie mais ne peuvent jamais obtenir une souveraineté digne de ce nom.

Sous la présidence de Mahmoud Abbas en particulier, les dirigeants palestiniens ont fait de l’abandon de la confrontation avec Israël leur politique

La direction palestinienne officielle aurait dû abandonner ce programme en 2001 lorsque, au début de l’Intifada d’al-Aqsa, Israël a étendu son recours à la force militaire pour écraser les protestations palestiniennes et inauguré un nouveau chapitre de domination au nom de la défense de sa sécurité.

Au lieu de cela, les dirigeants palestiniens se sont accrochés à la croyance injustifiée selon laquelle les États-Unis leur livreraient leur indépendance s’ils restaient dociles. En échange de leur docilité, les États-Unis ont approuvé la conquête de Jérusalem par Israël et consolidé son programme d’expansion coloniale.

Trump a finalement mis un terme au double discours des États-Unis et devrait avoir mis fin à toute croyance qui veut que les États-Unis donneront aux Palestiniens leur indépendance ou qu’Israël est intéressé à abandonner les possessions territoriales qu’il a capturées au cours de la guerre.

Attribuer à Trump la responsabilité du prochain chapitre au Moyen-Orient, caractérisé par l’abandon formel d’un État palestinien et l’apologie de l’apartheid israélien, serait une tentative révisionniste de blâmer une administration anormale et déséquilibrée pour une politique qui est soutenue par les administrations républicaines et démocratiques « normales » depuis plus de cinq décennies.

Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne (Reuters)

Conséquences à court et à long terme

Quelle seront les conséquences à court et à long terme du désaveu de Trump vis-à-vis du double langage diplomatique américain ? Pour commencer, le Congrès pourrait donner suite à ses menaces répétées de fermer le bureau de l’OLP aux États-Unis et de mettre fin à son aide à l’Autorité palestinienne.

Sur le terrain en Palestine, cela entraînera vraisemblablement une augmentation de l’activité de colonisation, ce qui n’a rien de nouveau. Israël a annoncé la construction d’encore plus de logements pour les colons à la suite de la résolution critique du Conseil de sécurité n° 2334 ; il poursuivra donc sûrement l’expansion des colonies, maintenant avec moins d’ironie.

Que la Knesset réalise son vœu d’annexer la zone C, soit 62 % de la Cisjordanie, pour officialiser son régime d’apartheid de jure n’est cependant pas clair, car même une administration américaine favorable ne peut protéger Israël des récriminations négatives des autres États, notamment des membres de l’Union européenne.

Le scénario le plus probable est une politique d’annexion progressive et insidieuse plutôt qu’une saisie simultanée de tout le territoire.

À LIRE : Trump doit payer un prix pour sa décision sur Jérusalem

La question de savoir si les États arabes seront mobilisés dans l’action dépend d’une série de facteurs inconnus concernant leur propre intérêt national. La réponse idéale serait de suspendre les liens avec Israël et les États-Unis, mais pour plusieurs États, notamment l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Jordanie, la principale préoccupation est de maintenir la protection américaine.

Malgré les protestations des autres alliés américains dans la région, il n’est pas impossible qu’Israël promette des droits religieux à Jérusalem comme mesure d’apaisement.

Si tel est le cas, les droits nationaux des Palestiniens seront formellement abandonnés et ces derniers, en tant que non-citoyens de l’État et non-souverains, tomberont sous le coup des abus de pouvoir israéliens.

Beaucoup prédisent une hausse des attaques commises par des Palestiniens – et c’est peut-être vrai – mais si tel est le cas, il s’agira très probablement d’une série d’attaques non coordonnées menées par des individus qui n’ont rien à perdre.

Délégitimer le régime d’apartheid israélien

Cependant, un soulèvement citoyen massif de la population palestinienne reste improbable, et ce pour deux raisons.

Premièrement, depuis 2000, Israël a considérablement intensifié son recours à la force – une force souvent létale – contre les Palestiniens. Si cela provoque inévitablement une réponse plus militarisée de la part des Palestiniens, ce type de réaction exclut la majorité des communautés palestiniennes, à savoir tous les hommes et les femmes qui ne portent pas d’armes.

La meilleure solution pour les Palestiniens serait d’organiser un mouvement de masse visant à délégitimer le régime d’apartheid israélien. Le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) constitue un élément essentiel de cette orientation stratégique.

Un soulèvement citoyen massif de la population palestinienne reste improbable

Deuxièmement, il est peu probable qu’un soulèvement massif se pérennise sans un changement révolutionnaire de la part de la direction palestinienne. Depuis 1993, le leadership officiel soutient une stratégie d’endiguement et s’efforce d’alléger le fardeau de l’occupation pour, à défaut de pouvoir y résister, la rendre plus tolérable.

Sous la présidence de Mahmoud Abbas en particulier, les dirigeants palestiniens ont fait de l’abandon de la confrontation avec Israël leur politique.

Bien avant l’annonce de Trump, les relations entre Israël et les Palestiniens se développaient dans un contexte critique de haute volatilité. Pendant tout ce temps, période qui en apparence « n’a jamais été aussi calme », les Palestiniens ont subi une brutale violence structurelle.

Les Palestiniens auraient depuis longtemps dû modifier les règles du jeu régissant la question de la liberté palestinienne et, même s’il est regrettable que Trump les ait devancés, ce qui compte est qu’ils se trouvent obligés de se lancer enfin dans une action plus concrète.

Les dirigeants palestiniens doivent se détourner des États-Unis et continuer d’internationaliser le conflit, de délégitimer le projet colonisateur israélien, d’exiger des États qu’ils imposent des sanctions économiques et militaires à Israël, et de soutenir le mouvement BDS, populaire à l’échelle mondiale.

Rien n’empêchera la détérioration des conditions sur le terrain, marquées par des affrontements violents. Dès lors, il importe non pas de savoir comment éviter la violence, mais comment parvenir à une solution viable et juste.

- Noura Erakat est avocate, militante des droits de l’homme et professeure adjointe à l’Université George Mason. Elle enseigne le droit international des droits de l’homme au Moyen-Orient à l’Université de Georgetown depuis le printemps 2009. Noura est coéditrice de Jadaliyya.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : les forces israéliennes dispersent des manifestants palestiniens devant la porte de Damas, dans la vieille ville de Jérusalem, le 7 décembre 2017 (AFP).

Traduction de l’anglais (original).