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Pourquoi la guerre contre l’État islamique est vouée à l’échec

Pour vaincre l’État islamique (EI), nous devons tirer les leçons de l'Histoire récente, adopter un changement drastique de direction, et mener un sérieux examen de conscience quant à notre propre rôle dans la promotion de l'instabilité régionale qui génère l’extrémisme

Selon une célèbre citation, souvent attribuée à tort à Einstein, la folie, c’est faire toujours la même chose et s'attendre à un résultat différent. Nul besoin d'être un génie pour réaliser que ce dicton s'applique précisément à la coalition dirigée par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne qui luttent, soi-disant, contre le nouveau type de terrorisme islamiste apparu en Irak et en Syrie.

Le problème est que la coalition fait tout son possible pour échouer : nous avons échoué à dissoudre les réseaux financiers de l'EI ; nous avons échoué à obliger les Etats le sponsorisant à rendre des comptes ; nous échouons à protéger les civils de l'impact des bombardements aériens menés à tort et à travers ; et nous avons échoué à développer une stratégie à long-terme pour la région, qui adresseraient les griefs poussant les populations dans les bras des extrémistes.

Ce cumul d'échecs n'est pas un simple symptôme d'incompétence – bien que la parfaite incompétence en matière de politiques étrangères ne manque certainement pas.

Commençons par les finances. Selon une opinion largement répandue, les finances de l'Etat islamique seraient entièrement auto-générées par la vente de pétrole. Or, ce n'est vrai qu'en partie. Malheureusement, la coalition menée par les Etats-Unis et le Royaume-Uni semble faire bien peu pour mettre un terme définitif aux réseaux financiers de l'EI.

Selon l’Israel National News, au début du mois de septembre, l'ambassadrice de l'Union européenne (UE) en Irak, Jana Hybaskova, a expliqué au Conseil des affaires étrangères de l'UE que « plusieurs Etats membres de l'Union européenne ont acheté du pétrole à l’Etat islamique, l'organisation terroriste qui a violemment conquis de larges territoires en Irak et en Syrie ». Malgré les demandes répétées, elle a refusé de divulguer les noms des pays concernés.

Comment cela est-il possible ? Selon le New York Times, dès janvier 2014, les extrémistes islamistes « avaient pris le contrôle de la plupart des ressources en gaz et en pétrole de Syrie, renflouant les caisses de l’Etat islamique, ainsi que celles du front Al-Nosra, deux branches dérivées d'Al-Qaïda ». Ce fut notamment le cas des champs de pétrole gouvernementaux d’Alep, Deir ez-Zor et Hasaké.

Trois mois plus tard, l'UE vota la réduction de l'embargo sur le pétrole syrien, qui provient notamment de ces champs contrôlés par Al-Qaïda et l'Etat islamique, et autorisa sa vente sur les marchés internationaux. Les compagnies européennes seraient ainsi autorisées à acheter du pétrole brut et des produits pétroliers de ces régions, avec l'approbation de la Coalition nationale syrienne. En raison de l'endommagement des infrastructures, le pétrole serait transporté par camion jusqu'en Turquie, où se situent les raffineries les plus proches.

« La conclusion logique de cette absurdité est que l'Europe financera Al-Qaïda », affirme Joshua Landis, un expert de la Syrie à l'université d'Oklahoma.

Depuis que l'occident s'est décidé à combattre l'EI, on a fait grand cas des bombardements aériens des Etats-Unis contre les raffineries et les oléoducs contrôlés par le groupe en Syrie. Pourtant, la majeure partie du pétrole de l'EI est vendue non raffinée, au moyen d’opérations de contrebande d’une valeur de plusieurs millions de dollars par jour. Il est transporté non pas par oléoducs mais par le biais de vastes convois de camions traversant la frontière syro-turque, puis il est acheminé par camions-citernes jusqu'à la Jordanie à travers la province irakienne d’Anbar, pour être finalement raffiné localement par les acheteurs.

C'est la raison pour laquelle l’Observatoire syrien des droits de l’homme, une ONG basée en Grande-Bretagne, a critiqué les attaques américaines contre les raffineries de fortune de l'EI. « Ces prétendues raffineries ne peuvent constituer une véritable cible, elles n'affaiblissent pas l’Etat islamique puisqu'elles n'ont pas de valeur financière », explique Rami Abdelrahman de l'Observatoire. Les cibles sont de simples camions transportant de l’équipement de base servant à séparer le diesel du pétrole pour l’usage de la population locale.

Ainsi que l'a révélé un combattant de l'EI au Wall Street Journal, les bombardements menés par les Etats-Unis ont été « plus inoffensifs que prévu ». Pendant ce temps, les convois d’approvisionnement en pétrole de l'EI acheminés de la Syrie à la Turquie poursuivent leur chemin sans entrave, et les politiciens turcs et irakiens accusent la Turquie et le gouvernement régional kurde d'Irak d'autoriser tacitement les circuits de contrebande de l'EI.

C'est désormais un secret de polichinelle que la Turquie, supposément alliée à la coalition menée par les Etats-Unis, sponsorise directement l’Etat islamique dans le cadre d'une manœuvre géopolitique visant à écraser les groupes d'opposition kurde. Claudia Roth, vice-présidente du parlement allemand, a exprimé la semaine dernière son désarroi face à la passivité de l'OTAN vis-à-vis de la Turquie, qui héberge un camp de l'Etat islamique à Istanbul, facilite le transfert d'armes aux combattants à travers ses frontières et soutient la vente du pétrole détenu par les islamistes.

Mais la Turquie n’est pas seule. L'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Qatar et le Koweït ont tous été lourdement impliqués par le passé – selon les estimations confidentielles de la CIA – dans le financement des éléments extrémistes les plus virulents des groupes rebelles islamistes en Syrie. Ils ont agi de la sorte dans le cadre d'un programme d'opérations secrètes, coordonné principalement par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, visant à déstabiliser le régime de Bachar al-Assad.

Cette forme de financement du terrorisme a été reconnue par de nombreux officiels, dont le vice-président américain Joe Biden, le général Jonathan Shaw, ancien chef adjoint de l'Etat-Major de Défense britannique, ainsi que l’ex-directeur du M16 (le service de renseignements extérieurs du Royaume-Uni), Richard Dearlove.

Les spécialistes du financement du terrorisme du gouvernement américain ont souligné le rôle actuel joué par le Qatar et le Koweït, définis comme des juridictions « particulièrement permissives » où les lois interdisant la collecte de fonds en faveur des extrémistes ne sont pas appliquées. En effet, des sources bien informées de la région m'ont indiqué que la recherche de fonds en faveur de l'EI se poursuit ouvertement dans les mosquées gouvernementales des monarchies du Golfe.

Ainsi, la coalition qui est actuellement censée anéantir l'EI est formée des mêmes pays qui sont à l'origine de sa création, et certains continuent même à soutenir le réseau. Les Etats-Unis et le Grande-Bretagne refusent pourtant d'exercer une quelconque pression diplomatique ou financière à l'encontre de ces pays afin de les faire changer de cap.

Ensuite, bien sûr, il y a le fait qu'en septembre, Obama a décidé d’assouplir le principe de « quasi-certitude » qui avait été adopté en 2013 pour minimiser les pertes civiles lors de frappes aériennes. Cela signifie que l'armée américaine a pu cibler ce qu'elle considère des « zones d'hostilités actives » sans discernement et sans se préoccuper des « dommages collatéraux » sur les populations civiles, au sein desquelles se trouvent également les groupes terroristes. Le résultat a été catastrophique.

 « Les frappes de l'alliance occidentale ont causé une destruction massive de maisons et infrastructures civiles », a affirmé un activiste anti-Assad atterré. Des sources sur le terrain parmi les civils et les rebelles s'accordent à dire que les frappes nourrissent la sympathie envers l'Etat islamique et la colère à l’encontre de la coalition. Néanmoins, en dépit de rapports crédibles démontrant que des dizaines de civils ont été massacrés lors de différentes frappes de la coalition, le Pentagone continue de nier la mort de civils.

L'Etat islamique lui-même est un produit de ce type de politiques insensibles appliquées par Washington et Londres en Irak, avec les effets dévastateurs que l’on connaît. Au cours des dernières décennies, pas moins de 2,3 millions d'Irakiens ont été tués par le déluge de bombes américaines et britanniques, l’économie a été asphyxiée, et les conséquences sur la santé publique se feront sentir pour les vingt années à venir. En somme, un magnifique agent recruteur et catalyseur pour les combattants islamistes sociopathes.

Les bombardements et les destructions causées par la « guerre contre le terrorisme » n'ont fait que frayer le chemin à Al-Qaïda, lui permettant de créer un Frankenstein encore plus violent et idéologiquement extrême. Ainsi, alors que la guerre aérienne contre l'EI (qui l’a en réalité renforcé) s’est s'intensifiée, la mission des troupes américaines et britanniques en Irak n’a cessé de prendre de l'ampleur, avec un mandat détourné de ses objectifs initiaux et jouissant désormais de la plus complète impunité. Sous le prétexte de se contenter de « conseiller », « assister » et « entraîner », les soldats américains sont immunes de toute poursuite – une bénédiction que même Bush n'avait pas réussi à obtenir. L'année prochaine, des « centaines » de troupes britanniques se rendront en Irak avec ces mêmes objectifs, ainsi que pour fournir une « petite force de protection composée de soldats prêts au combat ».

La guerre contre l'Etat islamique a déjà été perdue. Alors que l'instabilité régionale s'intensifie de façon prévisible, conséquence directe de la non-stratégie des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, l'EI va se renforcer, et les violences terroristes réactionnaires contre les cibles occidentales vont proliférer – alimentant à leur tour les réponses réactionnaires et belliqueuses des chancelleries occidentales.

Si nous voulons vaincre l'Etat islamique, nous ferions mieux d'étudier les leçons de l’Histoire récente et adopter un changement drastique de direction. Cela impliquerait un sérieux examen de conscience quant à notre propre rôle dans la promotion de l'instabilité régionale qui génère l’extrémisme.

 -Nafeez Ahmed est journaliste d'investigation et auteur de bestsellers. Titulaire d’un doctorat, il s’est spécialisé dans les questions de sécurité internationale, examinant ce qu'il appelle les « crises de civilisation ». Il est le lauréat du Project Censored Award for Outstanding Investigative Journalism pour son reportage d’investigation pour le journal The Guardian sur l'intersection des crises globales de nature écologique, énergétique et économique et des conflits et géopolitiques régionales. Il a également écrit pour The Independant, Sydney Morning Herald, The Age, The Scotsman, Foreign Policy, The Atlantic, Quartz, Prospect, New Statesman, Le Monde diplomatique et New Internationalist. Son travail sur les causes profondes et les opérations secrètes liées au terrorisme international a officiellement contribué à l’établissement de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les Etats-Unis du 11 septembre 2001 et à l'enquête du Coroner sur les attentats du 7 juillet 2005 à Londres.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo: Un groupe de combattants de l’Etat islamique (AFP PHOTO/HO/SITE INTELLIGENCE GROUP)