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Pourquoi l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis ne devraient pas parier sur Trump

Quand vous investissez dans Trump, vous devenez aussi partie prenante des batailles dans lesquelles il s’engage. Rapidement, vous héritez aussi de ses ennemis

Les temps sont difficiles pour Mohammed ben Zayed, le Dark Vador du Moyen-Orient qui projette d’établir un empire galactique d’États « islamiques modérés ». Libéraux seulement sur le papier, États policiers dans la pratique, tous finiraient par rendre hommage à l’Étoile de la mort, Abou Dabi.

Des entraîneurs militaires émiratis ont récemment été expulsés de Somalie, suite à la saisie de 9,6 millions de dollars à bord d’un avion des Émirats arabes unis. Le projet du prince héritier d’établir une série de ports le long de l’océan Indien, y compris à Berbera, dans le Somaliland séparatiste, en a pris un coup.

Ses plans pour la Libye ne donnent pas de meilleurs résultats. Le maréchal autoproclamé, Khalifa Haftar, est rentré au pays en claudicant après une absence prolongée dans un hôpital parisien. Selon certains rapports, il aurait un cancer du poumon qui s’est métastasé au cerveau et il éviterait autant que possible de rester debout.

Dans la ligne de mire

En revanche, les ennemis de Haftar sont en grande forme. Les dirigeants des deux villes-États en conflit, Misrata et Zintan, se sont réconciliés (les Zintanis représentaient la meilleure chance pour Haftar d’établir une présence militaire dans l’ouest de la Libye). Et l’un des opposants les plus éminents du maréchal, Khalid al-Mishri, membre dirigeant des Frères musulmans, vient d’être élu à la tête du Haut Conseil d’État.

Au Yémen aussi, la guerre continue. L’ambassadeur saoudien à Washington, le prince Khaled ben Salmane, ancien pilote de chasse, a affirmé dans un tweet que son frère aîné, le prince héritier Mohammed ben Salmane, avait ordonné l’attentat qui a tué Salah al-Sammad, chef du Conseil politique suprême des Houthis.

Il n’est peut-être pas sage de se vanter de ce meurtre. Tant les Houthis que les groupes chiites pro-iraniens en Irak ont​​ promis de venger la mort de leur chef en assassinant des membres de la famille royale saoudienne. Ben Salmane, qui est également ministre de la Défense et qui a lancé la guerre « rapide » au Yémen, est le premier dans la ligne de mire. Peut-être est-ce pourquoi il se déplace maintenant avec trois rangées de gardes du corps.

Trump ne fait pas partie de la région, contrairement au prochain souverain de l’Arabie saoudite. Lorsque les combattants américains et israéliens retourneront dans leurs bases, l’Arabie saoudite sera au premier plan pour en ressentir les conséquences

Plus largement, l’intervention saoudo-émiratie a depuis longtemps perdu le soutien de ces Yéménites qui les avaient invités à intervenir et qui auraient dû rester leurs alliés naturels.

Le président exilé du Yémen, Abdrabbo Mansour Hadi, est lui-même devenu un détenu de fait des palais pénitentiaires de Riyad. Il a été contraint de signer un document acceptant la « formation d’un comité tripartite » avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis « pour participer à la gestion de la situation de son pays ». Des rapports de ce genre semblent confirmer l’opinion des Yéménites selon laquelle une guerre de libération s’est transformée en une guerre d’occupation dans leur pays.

Hadi venait de perdre une bataille de pouvoir contre les milices contrôlées par les Émirats au sujet du contrôle de l’aéroport d’Aden. Une nouvelle humiliation a suivi lorsqu’après avoir rencontré le roi à sa résidence, Hadi et un chef de cabinet, Abdullah al-Alimi, ont été transférés pendant 24 heures dans une pièce équipée simplement d’un canapé-lit et de deux fauteuils, sans aucune couverture.

Une coûteuse erreur de calcul

Curieusement, la plus grande déception de ben Zayed et son erreur de calcul la plus coûteuse pourraient n’être rien de ce qui précède, à savoir la Somalie, la Libye ou encore le Yémen. Non, il pourrait perdre également le pari le plus important qu’il a placé : le président américain Donald Trump lui-même.

Ben Zayed a repéré Trump au tout début de la campagne présidentielle américaine, quand Hillary Clinton était encore la favorite incontestée.

Mais Clinton était trop expérimentée en matière de politique étrangère pour les Émiratis. Ils avaient besoin d’un novice agressif, d’une page vraiment vierge sur laquelle quiconque étant assez rapide et assez riche pouvait griffonner le script. Les Qataris avaient fui les avances de Trump. C’était une opportunité que les Émiratis ne pouvaient manquer.

Le président américain Donald Trump serre la main du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane dans le bureau ovale de la Maison Blanche le 20 mars 2018 (AFP)

Fin 2015, ben Zayed a jeté son dévolu sur un autre novice – un jeune prince, ben Salmane, qui était alors très loin du trône saoudien – et l’a emmené à la chasse aux faucons dans le désert, l’équivalent d’une partie de golf. Les deux hommes étaient également présents sur le yacht de George Nader, l’officieux intermédiaire libano-américain employé par les administrations américaines successives, pour une rencontre destinée à prendre des dispositions visant à réaligner la région.

Ben Zayed a enseigné à ben Salmane ce qu’il devait faire pour devenir roi. Le mentor machiavélien savait comment nourrir les ambitions d’un prince avide de pouvoir. Ben Zayed a présenté ben Salmane à Israël puis à la famille Trump. Le prince héritier d’Abou Dabi a chanté les louanges de ben Salmane à Washington, mettant à pied d’œuvre son ambassadeur capable et hyperactif, Youssef Otaiba. À l’époque, Mohammed ben Nayef, le cousin plus âgé de ben Salmane, était encore la star de l’establishment du renseignement américain. Otaiba s’est alors lancé dans la destruction de la réputation de ben Nayef.

Une visite retardée

Les deux princes ont littéralement dépensé une fortune pour acheter les faveurs de Trump – jusqu’à 500 milliards de dollars en contrats de défense pour la seule Arabie saoudite au cours de la prochaine décennie.

Tout ce travail patient devait aboutir à une série de visites royales à Washington, dont l’épilogue serait celle de ben Zayed. Prévue à la fin du mois d’avril, cette rencontre aurait toutefois été reportée, selon mes sources.

Loin de pouvoir enfin se pavaner, ben Zayed et ben Salmane ne peuvent que constater que les États-Unis n’offrent pas un terrain sûr sur lequel manœuvrer. Il est vrai que les médias de masse sont crédules et faciles à duper, et que les think tanks de Washington sont vénaux et éminemment achetables.

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Mais quand vous investissez dans Trump, vous devenez aussi partie prenante des batailles dans lesquelles il s’engage. Rapidement, vous héritez aussi de ses ennemis.

J’ai cru comprendre que ben Zayed avait demandé un engagement écrit selon lequel ni lui ni son entourage ne seraient interrogés par le procureur spécial Robert Mueller au sujet de son enquête sur le financement illégal de la campagne électorale de Trump.

Mueller a reçu de Nader, qui est également l’un des anciens conseillers de ben Zayed, des informations confidentielles sur les affaires passées du prince héritier émirati. Ben Zayed veut éviter les nouvelles dissections d’experts judiciaires que cela pourrait produire dans le New York Times.

Le joker

Il y a ensuite le joker dans la bande : Trump en personne. Ben Zayed ne veut pas répéter le fiasco qui a vu ben Salmane se faire humilier par l’ancien animateur de télé-réalité lorsqu’il a présenté une série de grandes cartes colorées montrant combien le royaume dépense pour se procurer les armes américaines. Ben Salmane était visiblement embarrassé lorsque les cartes sont apparues, et il pouvait l’être.

Ben Zayed ne veut pas non plus que Trump répète les propos qu’il a tenus récemment devant le président français Emmanuel Macron, à savoir que les alliés américains au Moyen-Orient s’effondreraient « en moins d’une semaine » si les États-Unis n’étaient pas là pour les protéger.

« Ils ne seraient pas là sans les États-Unis. Ils ne dureraient pas une semaine. Nous les protégeons. Ils doivent maintenant se proposer pour payer la facture pour ce qui se passe », s’est vanté Trump.

La détresse des Émirats était telle que les commentateurs autorisés ont reçu la consigne de pérorer. L’un d’entre eux, Abdulkhaleq Abdulla, a tweeté que les États arabes du Golfe existaient depuis bien avant la fondation des États-Unis et continueraient d’exister des années après le départ des États-Unis.

Apaiser le public juif américain

Trump n’a pas non plus joué le jeu en ce qui concerne le Qatar, du point de vue saoudien et émirati.

À peine les deux princes se sont-ils félicités d’avoir envoyé le secrétaire d’État Rex Tillerson prendre une retraite anticipée, que leur successeur, Mike Pompeo, leur a dit la même chose : «Assez, c’est assez. Mettez fin au blocus ».

Ce n’est pas ce que le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Joubeir, s’attendait à entendre. Ils projetaient de construire des douves à la frontière avec la péninsule du Qatar et de les remplir de déchets nucléaires.

Dès le début, ben Zayed et ben Salmane ont fait tout ce qu’ils pouvaient – sauf se prosterner physiquement – pour faire plaisir à Trump et apaiser le public juif américain. Ben Salmane est même allé jusqu’à dire aux dirigeants juifs américains, selon des informations relayées par la chaîne israélienne Channel 10, que les Palestiniens devraient accepter les dernières propositions ou la fermer.

Des Palestiniens du camp de réfugiés de Shuafat à Jérusalem-Est occupée regardent les forces israéliennes réparer le mur qui sépare le camp de la colonie israélienne de Pisgat Zeev, le 27 avril 2018 (AFP)

« Il est temps que les Palestiniens acceptent les propositions, qu’ils viennent à la table des négociations ou alors qu’ils ferment leur bouche et arrêtent de se plaindre », aurait déclaré le prince héritier.

Trump et Israël exigent que les Palestiniens acceptent un certain nombre de conditions préalables à la reprise des pourparlers : la perte de Jérusalem-Est ; l’abandon du droit au retour et le renvoi aux calendes grecques du dossier des réfugiés ; et enfin l’arrêt du financement de l’UNRWA, l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens.

Mais rien de tout cela ne suffira. Il a dû leur venir à l’esprit, même à eux, que les priorités de Trump ne correspondent pas nécessairement avec les leurs.

L’influence iranienne

Ben Salmane a refondu la politique étrangère saoudienne. Elle était passivement agressive, elle est désormais activement agressive. Son objectif stratégique est de coordonner la riposte arabe sunnite face à l’influence militaire et politique iranienne au Yémen, en Irak, en Syrie et au Liban.

Une campagne aérienne contre les installations nucléaires iraniennes et leur défense aérienne serait le point culminant de cette politique.

Si la guerre de Bush en Irak a ouvert un enfer sectaire dans la région, une guerre contre l’Iran pourrait être bien pire, et le royaume saoudien se retrouverait alors à l’épicentre de ce maelström

S’il doit y avoir une guerre conventionnelle contre l’Iran, ce sera une guerre américaine et israélienne. Dans une telle guerre, le rôle saoudien consisterait à fournir une couverture, un soutien et des bases, comme cela a été le cas lors de la guerre de George W. Bush contre Saddam Hussein en Irak en 2003.

La leçon fournie par l’Irak est que longtemps avant leur retrait, les États-Unis avaient perdu le contrôle du pays qu’ils avaient conquis, cédant le pouvoir aux politiciens chiites à la botte de l’Iran. La guerre irakienne a été lancée et menée selon les règles américaines, et elle s’est terminée selon les termes fixés par les États-Unis. L’intérêt saoudien pour ces derniers était secondaire à celui de Washington. Le résultat est maintenant une offensive saoudienne tardive pour acheter de l’influence en Irak.

Trump ne fait pas partie de la région, contrairement au prochain souverain de l’Arabie saoudite. Lorsque les combattants américains et israéliens retourneront dans leurs bases, l’Arabie saoudite sera au premier plan pour en ressentir les conséquences. De nombreuses milices chiites hautement organisées et entraînées pourraient faire le boulot.

Des effets dévastateurs

Si la guerre de Bush en Irak a ouvert un enfer sectaire dans la région, une guerre contre l’Iran pourrait être bien pire, et le royaume saoudien se retrouverait alors à l’épicentre de ce maelström.

Contrairement à 2003, les Saoudiens ne seraient pas protégés par la fraternité des autres pays arabes. Quand vous expulsez des centaines de milliers de travailleurs arabes de votre pays – 800 000 expatriés ont quitté l’Arabie saoudite en un an et demi, selon une estimation –, vous perdez une bonne dose de sympathie en Jordanie, en Égypte et dans les autres pays qui dépendent de leurs envois de fonds.

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Une guerre iranienne pourrait convenir au programme régional des néo-conservateurs américains (et de Netanyahou), mais ses effets sur la stabilité de l’Arabie saoudite, et plus particulièrement du nouveau roi, pourraient être dévastateurs. La stratégie saoudienne ne devrait pas être de dominer le monde sunnite et de mettre les Palestiniens sur la touche. Elle devrait consister à construire une alliance d’États sunnites capables de contrebalancer l’Iran.

En misant sur Trump, ben Zayed et ben Salmae semblent donc avoir fait un mauvais pari.

- David Hearst est le rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour les questions éducatives au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le prince héritier d’Abou Dabi, Mohammed ben Zayed, discute avec le président américain Donald Trump lors d’une réunion à Riyad le 21 mai 2017 (Palais royal saoudien/AFP).

Traduit de l’anglais (original).