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Sarrasins et Turcs : la relation troublée de l’Occident avec l’islam

La langue utilisée pour écrire sur l’islam est moderne mais le contenu est encore largement médiéval, soutient Soumaya Ghannoushi

Pourquoi en Occident les images négatives sur l'islam sont-elles plus répandues que les autres ? Pourquoi est-il acceptable de dire des choses sur les musulmans qui seraient tout simplement inacceptables sur les juifs, les hindous ou les bouddhistes par exemple ?

Afin de répondre à ces questions, nous devons nous plonger au fin fond des structures de la conscience occidentale et découvrir ce qui se trouve sous la surface. Les problèmes politiques et la nature des conflits politiques relatifs au monde musulman dans un passé proche et lointain ont sans doute joué un rôle important dans la définition des perceptions occidentales de l'islam, mais ces conceptions n'évoluent pas dans le vide. Au contraire, elles ont émergé dans le cadre d’une tradition qui remonte à plusieurs siècles.

La vérité est que beaucoup de ce qui est dit de l'islam aujourd'hui est d'origine médiévale. Les termes ont peut-être revêtu une patine moderne, mais le contenu reste médiéval en substance. Les racines remontent aussi loin qu’au VIIe siècle, au moment de la première rencontre de la chrétienté avec l'islam.

Sarrasins et ismaélites : christianisme et islam au haut Moyen-Âge

Confrontés à l'énorme défi militaire, politique et religieux que représentait l'islam, les auteurs chrétiens du Moyen- Âge élaborèrent un vaste corpus de polémiques, d'apologies et de réfutations visant à combattre le danger croissant de l'apostasie dans la société, où la légende se mêlait aux faits, le mythe à la réalité.

Le christianisme qui affrontait l'islam n'était pas une page blanche mais possédait un ensemble riche et intensément coloré d'interprétations, de symboles et de mythes. Tant consciemment qu'inconsciemment, les chrétiens eurent recours à cet énorme corpus pour essayer de donner du sens au phénomène de l'islam avant même de le connaître.

Le pape François visite la mosquée Sainte-Sophie le 29 novembre 2014 à Istanbul (AFP)

Les premières conceptions chrétiennes de l'islam étaient régies par les modèles théoriques et théologiques qui régulaient l'image et la position de l'Autre dans la théologie chrétienne.

Avant l'émergence de l'islam, le christianisme avait construit un ensemble de catégories déterminant l'Autre religieux dans le contexte de ses conflits brutaux avec les hérésies et les paganismes. Tout ce que fit le christianisme fut de mobiliser cet arsenal de modèles théoriques et de postulats afin de combattre le nouveau défi islamique.

L'islam devait entrer dans les catégories existantes pour les juifs, les païens et les hérétiques. Les éléments qui ne s’intégraient pas aisément dans le schéma préétabli devaient être ignorés.

Pour le christianisme médiéval, l'islam était le point d'intersection de toutes ces catégories, l'Autre par excellence : un judaïsme corrompu, un christianisme perverti et un paganisme naturel et sauvage, ennemi à la fois intérieur et extérieur.

Le Turc hurlant à la porte

Bien que la première rencontre de l'Europe avec l'islam remonte à la fin du VIIe et au début du VIIIe siècle, lorsque la péninsule ibérique fut conquise jusqu’aux Pyrénées et que toute la Provence fut vaincue, l'islam ne commença à frapper vivement la conscience européenne qu'avec les premières campagnes ottomanes au cœur de l'Europe.

À une époque tourmentée par la tragédie du schisme religieux qui alimenta d'innombrables conflits politiques entre papistes et réformistes, l'islam fut invité comme symbole de l'ennemi intérieur.

Pour les réformistes, l'islam était synonyme de toute la déviance et la corruption morale de la papauté : orgueil, cupidité, violence et soif de pouvoir et de possession. Mais pour diaboliser les idées nouvelles de ses ennemis, qui connaissaient une popularité croissante, l'Église catholique romaine ne pouvait trouver une accusation pire que celle de mahométisme.

Le « Sarrasin » musulman qui avait hanté les chrétiens d'Orient fut alors remplacé par le « Turc », lequel porta un puissant coup à la conscience chrétienne avec la prise de la plus grande des cités médiévales, Constantinople, et l'effondrement de Byzance.

Un policier anti-émeute turc monte la garde avec son fusil devant l'Université Bilgi, devant un drapeau turc et un drapeau de l'Union européenne à Istanbul le 11 mars 2006 (AFP)

La Réforme, qui avait dissous la société chrétienne en une multitude de sectes belligérantes, rendait de plus en plus difficile pour les chrétiens du XVIe siècle l’adhésion au concept de « corps commun de la chrétienté ». Les schismes religieux du siècle coïncidaient avec ce qui apparaissait à l'époque comme l’avancée irrésistible des armées ottomanes.

Cela stimula un processus d'introspection. Les membres des sociétés qui se trouvaient sous la pression turque grandissante s’identifièrent de plus en plus et se distinguèrent de l'ennemi ottoman en faisant référence à ce qui était couramment décrit dans les milieux humanistes et littéraires comme les « valeurs européennes ».

Au milieu du XVIsiècle, Érasme exhorta « les nations de l'Europe », ne les considérant plus comme les puissances constituantes de la chrétienté, à mener une croisade contre les Turcs.

Théologie laïcisée

Cela annonça le passage de « l'Europe » comme terme géographique neutre à celui de terme culturel d'identification, et le passage de la « chrétienté » à « l'Europe », d'un terme religieux à un terme laïc d'identification.

La Réforme, qui peut être considérée comme le catalyseur de l'émergence de ce que nous connaissons comme l'Europe moderne, fut aussi le pont par lequel les notions médiévales de l'islam nous ont été transmises aujourd'hui.

La conception chrétienne médiévale de l'islam comme croyance déviante, violente, licencieuse et hérétique a été laïcisée, dépouillée de son caractère transcendantal et réarticulée au sein d'une philosophie essentialiste moderne qui continue de définir les termes du discours occidental sur l'islam – dans son courant majoritaire à tout le moins.

Un partisan du mouvement PEGIDA tient une croix peinte aux couleurs du drapeau allemand lors d'un rassemblement de protestation le 5 octobre 2015 devant la Frauenkirche (église Notre-Dame) au centre-ville de Dresde, en Allemagne de l'Est (AFP)

La correspondance entre ce qui est dit et écrit aujourd'hui au sujet de l'islam et les textes médiévaux dont nous avons hérité est si frappante que je dois souvent me rappeler que ce ne sont pas les mots d'un auteur médiéval que je lis mais ceux d'un écrivain contemporain. Certes, la langue est moderne, mais le contenu est largement médiéval.

Tout aussi étonnante est la similitude des visions de l'islam exprimées par ces écrivains contemporains, qu’ils soient libéraux ou conservateurs, croyants ou athées. L'ironie est que les divisions idéologiques n’ont plus de sens quand l'islam est en question.

Le « fardeau de l'homme blanc »

Lorsque le monde est entré dans l'ère de l'impérialisme et que l'Europe a commencé son implacable expansion politique, économique et militaire, l'islam est devenu un objet de savoir en opposition à l'Occident comme son pôle négatif.

Afin d’affirmer son caractère unique et sa supériorité culturelle vis-à-vis d’un monde qu'elle envahissait, l'Europe expulsa hors d’elle-même tout ce qu'elle percevait comme indésirable et déviant.

L'islam et les sociétés musulmanes furent essentialisées en un objet permanent, unitaire et cohérent, compris à travers une série de contrastes et de dichotomies. L'islam devint l'antithèse de l'Occident, un royaume chaotique d'instincts délirants, de sentimentalisme, d'irrationalité et de despotisme incarnant tout ce que n'est pas l'Occident.

Le savoir ne prend pas forme dans le vide. Il est à la fois générateur et effet des structures de pouvoir et des relations de pouvoir.

Représenter le monde de l'islam comme barbare conduit à la conclusion logique que celui-ci a désespérément besoin de l'intervention des forces de la raison et de la civilité pour parvenir à un certain ordre et à une certaine stabilité.

Lutz Bachmann, cofondateur du mouvement xénophobe et islamophobe allemand PEGIDA, participe à un rassemblement le 26 septembre 2016 à Dresde (AFP)

L'interférence dans les affaires de ceux qui habitent cette sombre sphère devient non seulement légitime, mais désirable et bienveillante.

La colonisation brutale d'autres terres, nettoyées de leurs habitants, l'exploitation et l'usurpation de leurs ressources et la destruction de leur riche réserve d'institutions et d'héritage culturel ne sont plus des crimes odieux mais de nobles « missions civilisatrices » évangéliques, le « fardeau de l'homme blanc ».

Bien au contraire de l’affirmation souvent répétée selon laquelle la conscience occidentale s'est libérée de l'emprise médiévale du sacré, sa conception de l'islam est restée parfaitement chrétienne et médiévale.

Tout ce qu’a fait la laïcisation a été de recycler les notions sauvages et rares des « Sarrasins » et des « Turcs » dans le cadre d’un langage nouveau, profane et moderne.

Une crise d'identité

Les différents éléments de cette vision de l'islam, qui remonte à plusieurs siècles, sont aujourd'hui rappelés sous des formes multiples. Les images négatives endormies des Sarrasins et des Turcs sont réveillées dans le contexte des crises qui font rage dans le monde musulman et de la montée du terrorisme et de la violence générée par les interventions militaires étrangères et les conflits religieux dans la région.

Les images de l'Autre musulman menaçant sont activées alors que l’Europe s’inquiète sur son identité, aux prises avec un monde en mutation où la richesse se déplace rapidement vers l'est et où les niveaux de vie se dégradent continuellement au niveau national ; un monde où les frontières géographiques et culturelles s’érodent à cause du processus de mondialisation et des mouvements migratoires.

Le président élu Donald Trump à Des Moines, en Iowa, le 8 décembre 2016 lors de la tournée USA Thank You 2016 dans la salle Hy-Vee de l’Iowa Events Center (AFP)

L'ascension de l'extrême-droite en Europe et aux États-Unis n'est en réalité qu'un symptôme des fortes tensions qui bouillonnent dans les entrailles de l'Occident, qui a du mal à maintenir son emprise dans un monde chaque jour plus méconnaissable.

La vérité est que le discours sur la « menace musulmane » en dit davantage sur l'Occident et ses perceptions de lui-même et de sa position dans le monde que sur l'islam ou les musulmans.

- Soumaya Ghannoushi est une écrivaine britanno-tunisienne spécialisée dans la politique du Moyen-Orient. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @SMGhannoushi

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par Monique Gire.