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Six mois après, la mort de Jamal Khashoggi a changé l’Arabie saoudite à jamais

Le journaliste saoudien a laissé derrière lui une œuvre encore plus grande dans sa mort qu’au cours de sa vie en déclenchant un débat public sur la manière dont le royaume est gouverné
Un manifestant tient une affiche représentant le journaliste saoudien Jamal Khashoggi devant le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, le 25 octobre 2018 (Reuters)

Six mois ont passé depuis que Jamal Khashoggi est entré dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul sans jamais en ressortir. 

Chaque nouveau détail macabre sur l’abattoir éphémère dans lequel Khashoggi est entré – et il y en a d’autres à l’horizon –, sur l’Escadron du Tigre qui a organisé sa mort et celle d’autres dissidents ou encore sur la dissimulation et les démentis a aggravé la crise traversée par le prince héritier Mohammed ben Salmane, soupçonné d’avoir ordonné l’assassinat de Khashoggi.

Ce prince qui a façonné et cultivé son ascension vers le trône saoudien dans les médias occidentaux se retrouve désormais dépeint comme son pire monstre. 

En six mois, MBS est passé de réformateur à despote, de pierre angulaire des efforts visant à créer un leadership « islamiste modéré » du monde arabe sunnite à plus grande source d’instabilité de la région.

Six mois après, Mohammed ben Salmane, qui a façonné et cultivé son ascension vers le trône saoudien dans les médias occidentaux, se retrouve désormais dépeint comme son pire monstre

Pour mesurer la distance que l’image de MBS a parcourue au cours de cette période, il convient de relire l’interview qu’il a accordée à six des journalistes les plus brillants de Bloomberg quelques jours après le meurtre au consulat. 

La disparition de Khashoggi a été traitée par Bloomberg comme une réflexion après coup par rapport aux questions beaucoup plus pertinentes de l’introduction en bourse d’Aramco ou des projets d’investissement de 45 milliards de dollars dans Softbank. 

Le prince héritier a eu le droit de s’en sortir en mentant ouvertement : « Nous entendons les rumeurs sur ce qui s’est passé. C’est un citoyen saoudien et nous tenons beaucoup à savoir ce qui lui est arrivé. Et nous poursuivrons notre dialogue avec le gouvernement turc pour voir ce qui est arrivé à Jamal là-bas », a-t-il déclaré. 

Le fait que ce journalisme soit impossible à lire aujourd’hui sans éclater de rire montre la taille de la tache indélébile que le sang de Khashoggi a laissée sur MBS, une tache qu’aucune somme d’argent ou campagne de relations publiques ne peut effacer.

Le bon, la brute et le truand

Aujourd’hui, être vu dans la poche des Saoudiens est toxique pour une marque, comme l’ont découvert le Financial Times, Softbank, JP Morgan, le Crédit suisse et une foule de dirigeants qui se sont retirés de la Future Investment Initiative, le « Davos du désert ».

Traduction : « Illustration de @khalidalbaih. Si MBS et ses alliés à l’est et à l’ouest pensent que c’est en train de partir, ils nagent en plein délire. Ça ne part pas. » Illustration : « Encore là !? »

Les louanges passées de Tom Friedman du New York Times, David Ignatius du Washington Post, Frank Gardner de la BBC ou encore celles de The Guardian et The Time sont dû faire l’objet de rétropédalages rapides, Friedman ayant « révélé » qu’une des sources de ses chroniques était en réalité Khashoggi.

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Bien entendu, le fossé entre la vision occidentale du bon, de la brute et du truand dans la région et la réalité a toujours été incommodément large, ce qui explique pourquoi des sites tels que Middle East Eye sont nécessaires. 

Pour les Saoudiens, l’assassinat de Khashoggi n’a pas été une surprise. 

L’année fut remplie d’arrestations d’érudits musulmans, d’activistes chiites et de plus de 365 membres de la cour royale et de l’élite des affaires au Ritz-Carlton. MBS a fait arrêter l’élite du monde des affaires et torturer certains de ses membres non pas parce qu’ils étaient dans quelque mesure que ce soit moins corrompus que lui ou son père, mais tout simplement parce qu’ils étaient sur son chemin. Il avait besoin de leurs actifs. Le racket du Ritz-Carlton se poursuit encore aujourd’hui. Ceux qui ont été libérés de prison ne sont toujours pas libres de voyager et de recommencer à faire valoir leurs intérêts commerciaux.

Les érudits musulmans représentaient un danger politique pour le prince héritier, puisque comme Khashoggi, ils étaient des modérés pro-réforme. Lorsque votre légitimité dépend du soutien occidental, c’est la conclusion pathologique à laquelle vous aboutissez. C’est le pouvoir, pas la réforme, que MBS cible depuis le premier jour.

La première réaction des loyalistes du régime a donc été de se féliciter de la mort de Khashoggi. C’était une grosse prise : « Vous quittez votre pays avec arrogance […] Nous vous renvoyons humilié », a tweeté Faisal al-Shahrani. Le prince Khaled ben Abdallah al-Saoud a envoyé un message à un autre dissident saoudien : « Vous ne voulez pas passer par l’ambassade saoudienne ? Ils souhaitent vous parler en tête-à-tête ».

Distance et diversion

Peut-être était-ce parce qu’il s’était tiré de tant de situations sans même se faire taper sur les doigts que le jeune prince a été comme foudroyé par la réaction au meurtre de Khashoggi.

Le prince héritier d’Arabie saoudite s’entretient avec le roi Salmane lors du sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à Riyad, le 9 décembre 2018 (Reuters)

À ce jour, il a encore du mal à trouver des stratégies pour la contenir. Sa première pensée fut d’acheter les Turcs. Il a personnellement appelé un haut responsable des services de renseignement turcs pour l’inviter à Riyad, lui indiquant : « Cela peut être réglé en une après-midi. » L’homme a refusé. Il en a été de même pour le président turc Recep Tayyip Erdoğan.

La double stratégie de Mohammed ben Salmane consiste à se distancier des événements qu’il a lui-même engendrés et à faire diversion

Alors que l’énormité du crime allait croissant, le roi Salmane a envoyé à Ankara son conseiller, le prince Khaled ben Fayçal. Ce dernier a présenté une série de propositions lors de sa rencontre avec Erdoğan : l’Arabie saoudite pouvait aider la Turquie avec des investissements, acheter des armes turques. 

Selon une source bien informée, Erdoğan lui a coupé la parole. « Est-ce que vous essayez de me corrompre ? », a-t-il demandé de but en blanc. Le prince Khaled a eu le droit d’écouter l’enregistrement de quinze minutes du meurtre de Khashoggi. Il est reparti avec un sentiment d’échec.

Depuis lors, la double stratégie de MBS consiste à se distancier des événements qu’il a lui-même engendrés et à faire diversion.

L’affirmation selon laquelle il n’était pas au courant d’un assassinat organisé par l’escadron de la mort qu’il a lui-même monté a toujours été vouée à l’échec. La disparition discrète d’un ressortissant saoudien dans les locaux d’un consulat saoudien est le crime le plus consigné et le plus documenté publiquement de l’histoire récente.

Il y a tout simplement trop de preuves qui le visent. 

Le père et le fils

Gina Haspell, de la CIA, a non seulement recueilli les preuves enregistrées par les Turcs, mais y a également ajouté les éléments issus de la surveillance mondiale effectuée par les États-Unis. Mohammed ben Salmane peut affronter et écraser son cousin plus expérimenté, Mohammed ben Nayef, mais lui-même sait qu’il ne peut pas affronter et battre la CIA. La seule assurance qu’il lui reste est Donald Trump en personne et celle-ci pourrait expirer.

Cependant, il continue d’essayer. Son dernier effort en date est une série de fuites dans The Guardian laissant entendre que le roi déleste son fils en reprenant le contrôle des événements. Des rapports médicaux détaillant des actes de torture et des mauvais traitements infligés à des détenus ont été transmis au roi en vue de l’octroi d’une grâce de sa part, a rapporté le journal.

Il n’y a qu’une seule source de pouvoir dans le royaume, mais il en existe deux symboles. Le roi remplit ainsi la fonction de pantin du fils

C’est un outil éprouvé par le cercle intime du fils. Le roi lui-même souffre de démence. Il éprouve des difficultés à lire un discours qui lui est préparé, comme l’a révélé sa prestation lors du dernier sommet de Charm el-Cheikh.

Il est incapable de répondre aux questions, comme l’a révélé sa conversation privée avec Erdoğan après l’assassinat de Khashoggi. Il est autant prisonnier de son fils que tous les autres.

L’accès à sa personne est contrôlé par les gardes du corps de Mohammed ben Salmane et même un vieil ami avec qui il aime jouer aux cartes se le voit refuser. Il est permis de douter qu’un tel roi dans un tel état soit en mesure d’interroger son fils, qui a totalement pris le contrôle du pays.

Mais le roi, tant qu’il est encore en vie, reste la seule source de légitimité du fils. Il est donc devenu à la place un outil. Lorsque Mohammed ben Salmane s’est rendu compte qu’il était allé trop loin en signant l’accord du siècle de Trump et le retrait de Jérusalem-Est comme capitale d’un futur État palestinien, le dossier palestinien aurait été récupéré par le roi. La même formule a été utilisée à la suite de l’échec des tentatives d’introduction en bourse d’Aramco. 

Il n’y a qu’une seule source de pouvoir dans le royaume, mais il en existe deux symboles. Le roi remplit ainsi la fonction de pantin du fils.

Le réseau

L’autre tactique employée pour regagner le terrain perdu avec l’assassinat de Khashoggi consiste à faire diversion. Comme je l’ai rapporté, le comité d’urgence créé par le prince héritier a proposé une série d’idées pour gérer la crise Khashoggi. 

Mohammed ben Salmane escorte le haut conseiller principal de la Maison-Blanche Jared Kushner au Centre mondial pour la lutte contre l’idéologie extrémiste à Riyad, le 21 mai 2017 (Reuters)

L’une d’elles consistait à organiser une poignée de main à la Camp David avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou – un événement calculé de manière à recueillir un soutien bipartite à Capitol Hill et à positionner le prince en tant que pacificateur du Moyen-Orient.

Une nouvelle fois, cela n’a mené nulle part. Au lieu de cela, de plus en plus de détails ont été révélés sur le réseau qui a lancé MBS sur la scène mondiale, le même réseau qui aurait servi à pirater le téléphone de Jeff Bezos, le PDG d’Amazon. 

Cela porte le même message. Le prince, qui était vendu il y a six mois comme le nouvel ordre au Moyen-Orient, est le perturbateur de l’ordre en tout lieu.

La réalité fait son chemin 

Alors qu’il est privé de soutien occidental, d’engouement médiatique, d’argent et d’image, la réalité de la vie sous Mohammed ben Salmane commence à faire son chemin, en particulier auprès des jeunes qui l’ont soutenu.

Comme me l’a confié Khashoggi, « les jeunes soutiendront MBS jusqu’à ce qu’il leur fasse ouvrir leur portefeuille. Le nombre de cinémas dans lesquels ils peuvent aller aura alors peu d’importance. » C’est ce qui commence à se produire aujourd’hui.

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Avec un prix du pétrole bloqué, le royaume doit émettre une dette supplémentaire de 31,5 milliards de dollars pour financer le déficit budgétaire, en plus des 150 milliards de dollars de dette active de l’an dernier.

Les tentatives de diversification de l’économie dépendante du pétrole se heurtent toutes à des obstacles. Un million de travailleurs étrangers sont partis après l’introduction de deux taxes visant à ouvrir le marché du travail aux Saoudiens.

Mais ces taxes n’ont pas eu l’effet escompté. Au lieu de cela, les entreprises tentent de déguiser leurs travailleurs étrangers en les enregistrant sous des noms saoudiens, une pratique que le royaume a dû condamner par le biais des sermons du vendredi des imams. Le recours aux imams pour lancer des avertissements du gouvernement aux entreprises a ensuite choqué les religieux.

La privatisation ne fonctionne pas. Le Centre de recherche et hôpital spécialisé du Roi Fayçal est l’un des joyaux de la couronne saoudienne en matière de services de santé. C’est l’un des deux hôpitaux de Riyad qui traitait les membres de la famille royale. C’est là que le premier groupe de détenus du Ritz-Carlton a été traité après les actes de torture subis.

Pour faire face à sa clientèle spéciale, son superviseur exécutif, le Dr Kassem al-Qasabi, a été logé dans une villa avec sa famille dans l’enceinte de l’hôpital. L’hôpital était tellement à la pointe du progrès qu’il était tout d’abord prévu de la privatiser.

Un journaliste sri-lankais tient une pancarte représentant le journaliste saoudien Jamal Khashoggi lors d’une manifestation devant l’ambassade saoudienne à Colombo, le 25 octobre 2018 (AFP)

L’annonce est arrivée par surprise, même au sein de l’hôpital. Bien que sceptique, Qasabi a donné suite aux projets. Des entreprises ont été engagées et des prix ont été déterminés. Soudain, en juillet 2017, Qasabi a reçu l’ordre d’évacuer sa villa et disparu. L’hôpital est resté dans le chaos pendant plusieurs semaines jusqu’à la nomination d’un intérimaire.

Rien ne s’est passé. Puis, en février, Qasabi est réapparu en tant que président du conseil d’administration, nommé par décret royal. Toutes les discussions portant sur une privatisation ont été discrètement enterrées.

Le prince, qui était vendu il y a six mois comme le nouvel ordre au Moyen-Orient, est le perturbateur de l’ordre en tout lieu

C’est ainsi que se produit la « réforme » dans le royaume. Il s’agit davantage d’un tour de manège où les Saoudiens se retrouvent derrière l’endroit leur point de départ d’il y a trois ans.

Les signaux contradictoires de Washington

Derrière cette mauvaise gestion, le prince héritier affaiblit et évide son royaume. La famille royale est fâchée, aigrie et inquiète, mais elle n’agira pas sans le feu vert de Washington.

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Des signaux contradictoires lui sont envoyés et on n’a plus vu ni entendu parler du frère cadet du roi, le prince Ahmed, fervent détracteur du prince de 33 ans, depuis son retour.

Jamal Khashoggi était un homme tempéré. Il se considérait comme un initié et un loyaliste. Il détestait l’idée d’être en exil, séparé de sa famille, mais il savait que c’était son destin. 

Il ne pouvait jamais résister à un sourire en coin. En l’espace de six mois depuis sa mort, il a davantage œuvré à changer l’image de l’élite dirigeante et, en définitive, à jeter les bases de véritables réformes et d’un débat public sur la manière dont le royaume est gouverné qu’au cours de ses 59 années d’existence.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.